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CHAPITRE VI

DE QUELQUES CAUSES PUISSANTES DE DÉLIRE CHEZ LES DÉGÉNÉRÉS. — DE L’AGE. — DES PHÉNOMÈNES MENS¬ TRUELS. — DE l’état puerpéral. — de l’alcoolisme. — INFLUENCE réciproque de la dégénérescence mentale ET DE L’ALCOOLISME.

La véritable cause du délire chez les dégénérés réside dans la prédisposition héréditaire; c’est elle qui domine toutes les autres, et sans elle celles-ci n’auraient aucune influence. Mais cette cause prédisposante est latente ; il faut toujours une cause occasionnelle, pour voir apparaître les troubles intellectuels. Nous avons établi déjà que la cause occasionnelle et la cause prédisposante étaient précisément en raison inverse l’une de l’autre. Cette proportion doit être logiquement rigoureuse, bien qu’il soit impossible dans l’état actuel de la science, de l’exprimer numériquement. Les causes déterminantes sont extrêmement nombreuses; toutes les circonstances de la vie, même les plus banales, ont été successivement incriminées; toutes les familles auprès desquelles on prend des renseignements font part de leurs présomptions à l’égard de tel ou tel fait. Attribuer à chaque délire en particulier sa véritable cause occasionnelle est un problème assez difficile à résoudre. Parmi les principales et les plus actives, notons les émotions vives, les excès de tous geni*es, l’âge avancé, les maladies aiguës ou chroniques graves, et d’autres états physiologiques ou pathologiques s’accompagnant toujours d’une débilitation légère ou profonde de l’organisme, et retentissant toujours sur le système nerveux, comme l’état de gravidité, les phénomènes

de l’accouchement, les suites de couches, la menstruation, la puberté, la ménopause, etc. On voit que toutes ces causes, en débilitant le malade, créent l’opportunité morbide. Chez les dégénérés, le locus minoris resistentiœ est le système nerveux, d’où la fréquence extrême des eauses; que nous venons de relever dans l’étiologie du délire chez les dégénérés.

Parmi ces causes, il en est quelques-unes sur lesquelles il nous faut insister. Chez les dégénérés, nous voyons le délire survenir aux deux limites extrêmes de la vie. En ce qui concerne.le délire survenant, chez des sujets vieux, il ne s’agit plus des différentes formes de la démence: dite sénile, des troubles intellectuels engendrés par des lésions circonscrites et en rapport avec leur localisation mais bien de délires survenant chez des malades prédisposés à propos des: lésions cérébrales multiples produites par l’âge. En d’autres ternies, uné lésion circonscrite, par exemple, peut devenir une cause déterminante de délire chez un sujet prédisposé, If affaiblissement progressif de l’intelligence vers un âge avancé de la vie peut produire le même résultat. La prédisposition est manifeste, croyons-nous ; elle l’est, du moins, dans la plupart de nos observations. Il s’agit de malades qui, n’ayant jamais déliré, mais ayant présenté l’état mental des débiles ou des dégénérés supérieurs, fabriquent un délire, ordinairement d’une incohérence justement proportionnée à l’affaiblissement intellectuel. Il faut chercher la vraie cause de ces troubles plus loin que dans la lésion circonscrite et dans la sénilité, en raison de la rareté du délire proprement dit chez les personnes âgées ; nous trouvons cette cause dans la prédisposition héréditaire. Analysons les quatre observations qui suivent ;

Le premier malade est âgé de 58 ans, Il est resté, jusqu’à cet âge, vierge de tout trouble délirant, mais ses antécédents héréditaires et son genre de vie nous indiquent nettement un dégénéré. Il fait alors un délire à forme mélancolique, où se mélangent les idées de suicide, les idées de persécution et les idées hypochondriaques. Le second malade est encore un dé-

généré, âgé de 54 ans, qui, sans avoir jamais déliré, fait à eet âge un délire mélancolique dont la cause déterminante paraît résider dans quelques excès récents. Le troisième malade, âgé de 60 ans, est devenu hémiplégique à 55 ans; son intelligence s’est affaiblie progressivement. Mais il est prédisposé, et à 60 ans il devient mélancolique et présente quelques obsessions qui nous mettent en plein sur le terrain héréditaire. Le dernier malade, âgé de 66 ans, fait à cet âge un délire ambitieux, remarquable d’incohérence. Son attitude et son état mental permettent de le ranger dans la catégorie des dégénérés, bien que les renseignements manquent sur les antécédents héréditaires.

Observation LI.

•Délire mélancolique 5, un âge avancé survenant chez un hérédtiaire dégénéré.

R..,, 58 ans, entre au bureaud’Admission de Ste-Anne le 31 mars 1885.11 a toujours été mal équilibré.Méticuleux à l’excès,préoccupé constamment par des riens,il avait souvent des scrupules exagérés et s’adressait des reproches: par exemple.il s’en voulait de s’être remarié, craignant d’avoir fait du tort à ses enfants ; d’&iUears très rangé, très sobre, très économe. Il n’a jamais eu de périodes de mélancolie profonde, mais il a toujours eu des préoccupations tristes. Il prononçait parfois des paroles de désespoir; il manquait d’énergie et de volonté et se laissait tromper facilement. Très superstitieux, il croyait aux songes et les interprétait avec persuasion. Un mauvais rêve le rend malade pendant une journée; il croit à la mauvaise influence du vendredi. Homme de peu de conviction. Il y a toujours eu contradiction entre ses actes et ses paroles ; le dernier qui a parlé a raison. Enfin, jusque vers cinquante ans, il a été très dévot.

En possession de cet état mental, R... est resté néanmoins jusqu’à 48 ans sans présenter de délire. Depuis quelques années ses facultés mentales s’affaiblissent un peu ; il est devenu plus entêté, plus radoteur qu’autrefois, il répétait souvent les mêmes mots. Il a cependant conscience des modifications de son esprit. Il fait péniblement son travail, reprenant plusieurs fois les mêmes choses, craignant toujours de faire des erreurs. Quelques actes incohérents ont marqué le début de la période délirante actuelle qui dure depuis quatre mois déjà, au mondent de l’entrée à l’asile (31 mars 1885); parfois, il se

mettait à aboyer comme un chien ; dans la rue, il parlait aux chevaux, frappait sur l’épaule des passants, en leur riant au nez et commettait maints enfantillages de ce genre. D’autres fois, il s’habille et se déshabille à plusieurs reprises, et lance ses -vêtements en l’air. Enfin, il s’est mis tout nu devant sa fille ; une autre fois, il a montré sa verge à une dame en l’appelant maquerelle.

A cette série d’actes singuliers, ont alors succédé les idées tristes : R.i. ne parlait que de la mort ; il se lamentait, disant que c’était fini, qu’il n’avait plus que deux heures à vivre. Refus d’aliments :

« Pourquoi voulez-vous que je mange, puisque c’est fini. » il croyait que sa femme l’avait empoisonné avec de l’onguent gris ; il trouvait que ses urines bouillaient comme pour faire cuire des œufs.

Idées de suicide : il disait qu’il allait se jeter par la fenêtre, qu’il boirait de l’essence minérale. On fut obligé de mettre hors de sa portée tout instrument dangereux.

A l’asile, apathie, indifférence, mutisme; il refuse de recevoir des visiteurs. On est obligé d’introduire forcément des aliments dans sa bouche.

Le 22 mars, il est transféré’du bureau d’Admission à l’asile sensiblement amélioré.

Observation LU

• Délire mélancolique survenant tardivement chez un individu prédisposé.

L..., âgé de 54 ans, entre à l'Admission de Sainte-Anne, le 21 juillet 1885. Il présente depuis trois semaines environ un délire mélancolique avec impulsions au suicide. Cet état délirant avait été précédé d’une période de,tristesse vague. Puis, tout à coup, L... quille son travail en disant qu’on le chasse comme voleur. Scrupules. Il s’accuse d’avoir volé dix sous,il y a une dizaine d’années; il croit qu’il va mourir sur l’échafaud.

Tentative de pendaison, puis tentative de précipitation dans la Seine. Puis il est poursuivi par l’idée d’aller se pendre dans le pays de sa sœur; enfin il tente de se précipiter sous les roues du chemin de fer.

Désespoir; tout le monde le prend en dégoût et se détourne de lui. Insomnie; dans les dernièies nuits,il voyait se dresser l’échafaud; on le jetait à la Seine, on le repêchait, et on le précipitait de nouveau, en lui jetant des pierres ; il s’imaginait qu’on allait l’abandonner au milieu de Paris et le laisser mourir de faim.

Les facultés intellectuelles se sont affaiblies depuis une dizaine d année. L... restait chez lui, indifférent à tout. Il a fait quelques excès de boissons, qui ont sans doute été la cause déterminante de son délire.

Dans les antécédents héréditaires, nous trouvons : un oncle paternel, épileptique, et une sœur imbécile. Le père est mort âgé, dans la démence complète. La mère est morte à 35 ans, hydropique.

Observation LUI

Délire mélancolique à 60 ans. Syndromes épisodiques. Hémiplégie.

C..,, âgé de 66 ans, entre au bureau d’Admission le 13 avril 1885, C’est un héréditaire dégénéré, ainsi que l’indique l’histoire de ses antécédents héréditaires :

Hérédité. — Le père est mort à 45 ans aux Invalides. Une période de mélancolie a précédé la mort. Un oncle maternel est mort d’une attaque d’apoplexie. Un frère a eu un premier accès de mélancolie avec stupeur vers 55 ans ; durée, un an. Quatre ou cinq années après, deuxième accès d’une durée de trois ans. Une sœur était mélancolique, elle s’est asphyxiée par le charbon à 35 ans. Une fille est morte à 13 ans; elle avait présenté plusieurs périodes de mélancolie avec stupeur. Une autre fille est hystérique avec hémianesthésie bien constatée.

Histoire du malade. — Débilité intellectuelle. Culture nulle. Il était habituellement gai ; il n’a jamais eu d’accès çle mélancolie.

A 55 ans, hémiplégie droite, et paralysie faciale gauche. Affaiblissement consécutif de l’intelligence. Les mouvements sont en partie revenus, mais le bras droit est toujours parésié; léger ptosis de la paupière gauche. Voix devenue rauque.

Il y a quatre mois survient un accès de mélancolie avec terreurs invincibles, dont quelques-unes sont reconnues absurdes, et rappellent exactement les syndromes épisodiques de la folie des dégénérés. En présence d’une allumette ou d’un bout de fü, C... est pris d’une angoisse à peu près invincible; il dit à ce sujet : « Je ne me comprends pas moi-même d’avoir ces sensations de peur avec les allumettes. * En insistant beaucoup, on parvient à placer une allumette entie ses doigts et à la lui faire allumer, mais, pendant ce temps, il ferme les yeux, et éloigne l’objet de lui avec terreur.

D’autre part, l’accès mélancolique est caractérisé comme il suit : tristesse invincible, apathie, refus d’aliments par intervalles; scrupules, accusations imaginaires ; il s’accuse d’avoir volé, d’avoir fait Legrain 16

mourir sa femme et ses enfants. Insomnie depuis deux mois, frayeurs cauchemars, il croyait que le quartier était en feu. Parfois,, il paraissait avoir des hallucinations de l'ouïe.; il se retournait terrifié comme s’il avait entendu quelque chose de désagréable.

Transféré à Sainte-Anne le 27 juin.

Observation LIV

Débilité mentale. Déliré ambitieux incohérent à 66 ans.

M..., âgé de 66 ans, entre à l’Admission de Sainte-Anne le 16 novembre 1885. Il a été arrêté aux abords de l’Élysée,, au moment où il se proclamait le père du président de la République. Il a subi un nombre considérable de condamnations pour différents délits dont les principaux sont : rixes, coups et blessures-en état d’ivresse, disputes avec les agents. Ii atoujours été mal équilibré,.mauvaise tète, ivrogne. Il était ivre quand on l’a arrêté.

A Sainte-Anne, il exprime avec une tranquillité et une conviction surprenantes les, idées ambitieuses lés plus absurdes qu'on puisse.imaginer :

Il est le père de J. Grévy ; il est né en 1841. On a voyagé en son nom pendant qu’il fai|ait la guerre; il a eu J. Grévy avec une demoiselle T.,. de Nantes. Il a sauvé la vie du général,Chaumont ; son père l’a élevé au cbâteau de Beauceron. En 1872, il a extrait de trois puits artésiens, du côté de Versailles, plus de cent pièces de canon rju’on y avait plongées du temps de la première.République; il les extrayait avec des ballons. Il y, avait aussi des diamants ; il en a donné à l’Impératrice qui était présente. On lui a donné plusieurs croix d’honneur, mais on les lui a arrachées, quand on l’a traîné dans les rues de.Paris, en 1874-.il y avait contre lui le roi d’Angleterre, la reine, Bismarck et Guillaume qui tiraient sur lui avec des halles d’acier, et qui le frappaient avec des poignards empoisonnés; mais, heureusement, il a tué Guillaume; lui-même n’avait rien à craindre,,car il portait huit cottes, de mailles. Il s’est battu en duel et a couché sur le terrain plus de quarante cuirassiers. En Afriqpè, il a apprivoisé un. lion énorme, et il a tué neuf hyènes â coups de hache. Le lion avait été blessé, il,l’a emmené, à l’hôpital de L... où il est resté huit jours, etc., etc..

Nous n’avons pu nous procurer de renseignements sur ses antécédents héréditaires. Comme signes physiques de dégénérescence, nous avons noté ; strabisme, développement exagéré des glandes

mammaires, avec absence totale de poils sur la poitrine, alors que partout ailleurs le système pileux est normalement développé. D’après M...,tous ses enfants ont les seins très développés.

Il est transféré â Vaucluse le 26 décembre 1885.

Le délire des jeunes dégénérés est bien plus t'y pique encore.

Il n’est plus possible ici, d’invoquer de nombreux excès, un affaiblissement de l’intelligence, on ne peut plus incriminer une lésion circonscrite. Le cliniciens se trouve en présence de jeunes gens en pleine évolution physiologique, à une époque de la vie où l'a résistance organique est considérable. Et cependant, on voit éclater des troubles intellectuels d’une très grande intensité; C'estsdànS ces-cas surtout,, qu’il est facile de remontera la cause vraie de ces-tronbîes. nom plus par exclusion, mais directement. Ne faut-il pas vraisemblablement une lourde tare héréditaire, dans les antécédents d’ un jeune enfant qui, à propos des perturbations physiologiques dus à la puberté,, om même sans cette cause,. Grée, do toutes pièces un délire qui pourra parfois le-conduire, à une-démence précoce? Nous croyons que le d'élire survenant dans le jeune âgé, ne peut trouver sa source que dans l'hérédité, et'nous le croyons absolument pathognomonique de la dégénérescence mentale. Nous excluons, bien entendu, du chapitre des causes de cestroubles intellectuels, les- affections intercurrentes, aiguës, qui, par elles-mêmes, peuvent créer des- lésions irréparables-, et par suite dès délires. Nous ne désignons ici que les troubles qui ne peuvent être rattachés à des influences dégénératives acquises. Dans toutes les observations que nous donnons cijointes, nous avons trouvé, comme ib était logique de s’y attendre, une prédisposition héréditaire'très nette-.

La première observation (LV) est relative à un enfant de la ans, qui présente un délire véritablement polymorphe : excitation intellectuelle ; idées de suicide, idées mélancoliques,, bouffées d’idées ambitieuses. Les deux observations suivantes, sont celles d’enfants-de 16 -ans. Le premier présente du délire mélancolique ; le second un assez- beau délire ambitieux qui,

aujourd’hui., semble marcher vers la guérison. A ces trois observations nous pouvons ajouter celle du jeune Y... (Observation XII, page 116) âgé de 15 ans, dont le délire mélancolique succède à une longue préparation, à une tendance délirante. Ce malade est encore un héréditaire dégénéré.

Observation LV.

Délire polymorphe chez un jeune héréditaire dégénéré âgé de 13 ans.

Antécédents héréditaires. — Côté paternel. Grand-père, 74 ans, alcoolique, a eu un accès de delirium tremens qui a duré deux mois. Terrain débile ; exaltation cérébrale habituelle ; a été très noceur ; dès qu’il a bu un verre de vin de trop, il n’est plus abordable, il est même dangereux : Grand'mère. Insouciante, apathique, ne sait ni lire ni écrire. Fait des excès d’absinthe depuis quelque temps. Père. Débilité mentale. Excès de boissons. Dureté de l’ouïe ; lobules de l’oreille sessiles. Grandes oreilles, détachées de la tête. Léger strabisme. Oncle. Alcoolique (rhum, absinthe, etc.)Laryngite chronique, aurait eu souvent des crises nerveuses. Convulsions dans l’enfance. Oncle. Débilité mentale, exaltation cérébrale habituelle, méchancetés, n’a pu ni voulu apprendre aucun métier. A été fusillé pendant la Commune.

Côté maternel. Grand'mère, 69 ans, ancienne cantinière, débauchée, coureuse, alcoolique, ne jouit pas de ses facultés mentales aujourd’hui. Mère, 39 ans, débile, presque inculte. A eu treize enfants qui tous sont venus avant terme (ordinairement 7 mois). Plusieurs d'entre eux avaient le cordon enroulé autour du cou, à la naissance. Pas d’attaques de nerfs. Deux fausses couches de 2 et 4 mois. Oncle, mort à la suite d’excès de boissons.

Cousin germain (Côté paternel). A eu des convulsions dans l’enfance; mauvaise tournure d’esprit, méchanceté, mauvais instincts. Sœur. Débile, a du essayer plusieurs métiers, sans pouvoir s’en assimiler aucun. Six frères sont morts en bas âge, tous avec des convulsions.

Histoire du malade. — Venu avant terme (7 mois comme ses frères). Grossesse mauvaise à la suite des privations du Siège et de

la Commune. Accouchement normal. A marché très tard (3 ans). A parlé très tard, la première dent n’est venue qu’à 15 mois. Pas de convulsions. Pas de crises de nerfs. A pissé au lit très tard. Asymétrie faciale. Bosses frontales des plus proéminantes. Le côté droit du corps est plus développé que le gauche. Doigts courts, mains larges. Dureté de l’ouïe.

État mental. Instruction. Débilité intellectuelle, a appris à lire et à écrire passablement, mais n'a pu apprendre autre chose. Turbulence habituelle, taquineries, propos obscènes. Délire. Attitude à son entrée à l’asile : Exaltation cérébrale très intense. Ton déclamatoire ; attitude orgueilleuse et altière, discours à peu près incohérents, débités sur un ton hautain, entrecoupés par des larmes, et où se mélangent ensemble des idées de persécution des idées ambitieuses. Il se croit soupçonné de choses honteuses et proteste énergiquement. Parle de devoir, d’honneur, de gloire, de patrie, de famille. Dans son exaltation, il s’est donné volontairement des coups à la tète et à la poitrine. Il souffre de la tête et menace de-se suicider. Il y a huit jours que dure cet état. Insomnie, divagations constantes. A cette époque, il est renvoyé de chez son patron. Habituellement docile et doux, il était devenu fier, arrogant, employait des expressions triviales, disait aux clients des mots grossiers, et commettait différents acles qui le rendaient impropre à continuer son service. Parfois, il avait des impulsions soudaines, traitait un client de canaille, brisait une glace ou des bouteilles de vin à coups de pieds. Prenait de l’argent sur le comptoir. D'autres fois, il commettait des actes absurdes, témoins de la distraction de son esprit : il cirait, par exemple, la moitié d une chaussette. Il s’enfuyait pendant plusieurs heures et courait les champs, jouant avec un brin d’herbe, accompagnant son jeu de marmottements et de signes mystérieux. Pendant la nuit il se réveillait parfois et paraissait halluciné.

29 mai. Même état d’exaltation. Mêmes propos décousus, entrecoupés de larmes. Illusions et erreurs de personnalité. Idées de satisfaction. Répète à chaque instant : « Je ne suis pas un imbécile, moi ! >>

6 juin. L’exaltation a déjà sensiblement diminué d’intensité. L’enfant repose plus tranquillement. Il a toujours la même attitude hère, orgueilleuse, et le ton de sa parole est toujours déclamatoire. Mais il ne pleure plus et est moins préoccupé.

Il est envoyé à Vaucluse.

Observation LVI.

Délire mélancolique chez un jeune dégénéré,âgé de 16 ans.

D..., âgé de 16 ans, entre à Sainte-rAnne le 3 novembre 1885.

Antécédents héréditaires. — Grand-père maternel. Alcoolique, débauché, déséquilibré. Grand'.mère maternel. Nature mélancolique. Intelligence très ordinaire ; savait seulement signer son nom. Un oncle maternel est mort tuberculeux à.33 ans. Un frère du précédent [oncle maternel) est mort à 5 ans d’une affection cérébrale avec hémiplégie. Le père était peu intelligent.

Histoire du malade. — Les troubles intellectuels remontent à sept mois ; ils ont débuté par des t peurs, et par des craintes imaginaires. A la suite de mauvaises fréquentations), il s’est livré à l’onanisme très fréquemment. 11 s’est alors imaginé qu’on le lisait sur son visage, et qu’on le regardait dans la rue. Puis un accès franchement mélancolique éclate : peur de mourir, inquiétudes, scrupules ; il s’en veut parce qu’il,a fait des saletés. 11 a peur qu’on ne l’empoisonne. 11 accuse un prêtre d’ètre la cause de son mal. Pendant sa confession, ce prêtre lui avait fait toutes sortes de révéla-, tions dont il n’avait .pas besoin; depuis cette époque il n’est plus tranquille.

Plaintes, lamentations : « Est-ce malheureux de .mourir à mon âge ; je voudrais être seul, vivre dans un désert. »

Parfois, moments d’excitation, avec impulsions survenant brusquement en l’absence de toute hallucination. Il se sentait pousser à briser les objets ou à frapper sa mère. Ces impulsions survenaient tout à coup, sans aucun motif. Aussitôt après les avoir satisfaites, D... redevenait calme et avait l’air soulagé.

Placé à l’asile de Lommelet en juillet 1885, il en sort quelques mois après, dans un état stationnaire.

Au commencement de novembre., il commence à s’exciter. Propos incohérents,.craintes imaginaires ; on veut lui faire manger des rats. Idées confuses.

Internement à Sainte-Anne, d’où, il est transféré à Vaucluse le 16 novembre.

Observation LVII.

Délire ambitieux chez un jeune dégénéré âgé de 16 ans.

C... (Gustave), 16 ans, garçon épicier, entre à l’Admission le 26 avril 1885,

Son attitude à l’arrivée est celle d’un excité maniaque : mais l’excitation ne .porte [guère que sur la parole. Il tient des propos décousus, sans suite, au milieu .desquels émergent des idées vagues de persécution et surtout des,idées de grandeur. Il est philosophe, il a fait des inventions somnambuliques. Parfois, il s’arrête, et se prend à rire aux éclats. Ses rires paraissent non motivés, mais pourraient bien être en rapport avec des hallucinations, ainsi que semblerait l’indiquer l’attitude du .malade de temps en temps. Parfois enfin, il contemple le ciel dans une muette extase dont on le tire difficilement. Il a inventé un ballon dirigeable, a On a somnambuliqué toutes mes inventions ; l’Angleterre connaît tout. »

En somme, excitation de la parole, propos incohérents, hallucinations multiples, idées ambitieuses : tels sont les symptômes cérébraux .notés le jour de l'entrée.

Les renseignements que nous avons recueillis auprès de la famille nous ont démontré combien la tare héréditaire était considérable chez notre malade.

Antécédents héréditaires. — Côté paternèl. Grand-père. Alcoolique. Un grand'oncle était imbécile, son état mental frisait celui de l’idiot.

Le père est mort à 40 ans, dans un hôpital, avec du délire, probablement d’une méningite tuberculeuse. De son vivant, il était méticuleux, ordonné à l’excès, répondant exactement â l’idée que se fait, le monde du maniaque. Avant d’entrer à.l’hôpital où il est mort, il avait présenté des troubles cérébraux pendant 40 jours, il exprimait des idées ambitieuses; parfois il avait des hallucinations agréables de l’ouïe, parfois sa tranquillité habituelle laissait place à de l’agitation furieuse avec impulsions et propos incohérents. Il attirait son enfant à lui, eh lui disant : a Viens que je t’embrasse et que je t’étrangle. » Une fois enfin il fit une tentative de suicide par s tra n gu lation.

Une cousine de ce malade est vésanique depuis 7 ou 8 ans ; elle est encore actuellement soignée dans un asile d’aliénés.

Côté maternel. La grand'mère est morte à 60 ans, elle était névropathe. Pendant les cinq .dernières années de~sa vie, elle fut en proie

à une affection nerveuse mal caractérisée, avec tremblements des membres, affaissement de l’énergie musculaire, impotence consécutive, et conservation intégrale, paraît-il, de l’intelligence. La mère est débiie, et présente de nombreux signes de dégénérescence physique, entre autres, des dents mal plantées, déformées, crénelées, rappelant un peu l'aspect des dents d’Hutchinson. Dans son enfance, elle eut des convulsions. Plus tard, elle eut du délire dans le cours d’une scarlatine.

Un frère est mort à 4 ans d'une méningite 5 il était hémiplégique gauche depuis le commencement de la maladie. Un frère a été de 7 à 14 ans sujet à de fréquents maux de tète. Une sœur, âgée de 6 ans, paraît intelligente, mais elle est chétive, souffreteuse, et tousse. Un frère est mort né. Enfin, un autre frère, âgé de 10 ans, a eu des convulsions dans l’enfance, et présente tous les signes extérieurs du rachitisme, membres incurvés et déformés vers leurs épiphyses ; il n’a marché qu’à 4 ans.

Pour que le lecteur puisse se reconnaître plus facilement dans ces antécédents dont on ne peut, déguiser l’importance capitale, nous en donnons ci-après le tableau synoptique abrégé.

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