COTÉ PATERNEL. C0 ™ MATERNEL
elles d’hérédité, c’est-à-dire présentant la physionomie habituelle aux dégénérés. Dans l’ordre d’idées qui nous occupe en ce moment, les individus intelligents peuvent être divisés en deux classes : la première comprend ceux dont les ascendants héréditaires ont été frappés, qui, par conséquent, rappelleront .par leur attitude qu’ils sont dégénérés, et qui se présenteront à l’œil de l’observateur avec l’ensemble des caractères que nous analyserons plus loin. La seconde classe, qui, celle-là, n’est plus du tout du domaine de la pathologie mentale, comprend les individus absolument sains d’esprit.
Nous avons dit, en parlant des stigmates physiques, qu’ils consistaient en malformations de diverses organes, comme l’atrophie, l’hypertrophie, etc.
: Nous pouvons maintenant appliquer exactement aux stigmates psychiques ce que nous avons [dit des stigmates physiques. Au point de vue fonctionnel, et sans préjuger en rien . des résultats qui seront acquis plus tard, d’une façon définitive, par l’étude des localisations, on peut bien admettre que l’aGtivité cérébrale présente de nombreuses modalités, susceptibles d’être troublées isolément. C’est au moins ce que la clinique démontrera surabondamment.
Que telle ou telle faculté, que tel ou tel mode d’activité cérébrale ait ou n’ait pas un substratum anatomique, que tel ou tel trouble fonctionnel soit ou ne soit pas l’expression extérieure d’une lésion anatomique définie, il n’en est pas moins .vrai que les facultés intellectuelles qui, normalement, fonctionnent en vertu d’une harmonie soumise à des règles physiologiques, peuvent parfois être troublées au point que l’harmonie primitive se trouve complètement rompue. Voilà un cerveau complètement déséquilibré, grâce à la disparition ou à l’amoindrissement d’une ou de plusieurs facultés, et, dans d’autres cas, grâce à un développement en quelque sorte exubérant de ces mêmes facultés.
Cette déséquilibration dans le fonctionnement de l’appareil cérébral est une anomalie qui se trouve être précisément la
base inévitable de toute dégénérescence, à quelque catégorie qu’elle appartienne. Un individu mal pondéré, mal équilibré, peut être, dès à présent, considéré comme un dégénéré. Mais, hâtons-nous de dire que cette absence de pondération comporte une infinité de degrés, exactement en rapport avec les innombrables aspects sous lesquels peuvent se présenter les cerveaux mal équilibrés dans leur fonctionnement.
Chez l’homme normal, les centres cérébraux antérieurs et •postérieurs agissent synergiquement ; les premiers réservés aux plus hautes fonctions de l’individualité, les derniers aux appétits, aux instincts. Chez le mal équilibré, cette synergie peut se trouver, par exemple, détruite ; le malade est tantôt le jouet de ses passions, il est emporté par ses instincts, il n’a plus qu’une préoccupation, celle de satisfaire ses appétits ; tantôt, au contraire, l’action du cerveau antérieur prédomine et fonctionne, tout comme si les régions postérieures de 'l’écorce n’existaient pas : tels sont les érotomanes, les extatiques, chez lesquels, au moins pendant l’accès, l’instinct de la sexualité a complètement disparu. Dans les deux cas l’équilibre est rompu : dans le premier, le cerveau antérieur a perdu son influence modératrice, il ne joue plus son rôle de contrôleur, le jugement est affaibli ; dans le second, c’est le cerveau postérieur qui n’agit plus, l’action prépondérante du cerveau antérieur annihile et efface la sienne propre.
Yeut-on encore quelques exemples de déséquilibration? Prenons le cerveau antérieur et dissocions ses différentes manières de fonctionner. Chez i’un, les sentiments affectifs seront à peu près nuis; chez l’autre, les facultés déductives ou inductives seront défectueuses. Tel associera mal ses idées, tel autre manquera de logique, tel autre encore, à côté d’une intelligence vive, se plaindra de la faiblesse de sa mémoire. L’un souffrira dans sa moralité, l’autre dans son énergie volontaire, réduite presque à néant, ün pourrait ainsi, décomposant dans leurs termes essentiels les opérations cérébrales, énumérer une quantité incalculable de troubles analogues. Au lieu de
s’amoindrir où de se dénaturer, certaines facultés peuvent disparaître entièrement, et la déséquilibration devient de plus en plus appréciable. Tout d’abord, ce n’était que quelques difformités insignifiantes, maintenant il y a de véritables lacunes, de véritables « trous » dans la substance cérébrale, suivant i’expression pittoresque de M. Magnan.
Ce qui complète la déséquilibration dans certains cas, c’est le développement exagéré d’une faculté coïncidant avec l’une de ces défectuosités dont nous venons de parler, c’est, pour continuer la comparaison de M. Magnan, la présence auprès de ces lacunes cérébrales, d’éminences plus ou moins élevées.
Il ne faut pas oublier, en effet, que le dégénéré peut être un génie ; un esprit mal équilibré est susceptible des plus hautès conceptions, tandis que parallèlement on rencontre dans le même esprit des mesquineries, des petitesses qui paraissent d’autant plus manifestes qu’elles siègent à côté des qualités les plus brillantes.
Tel est le perpétuel contraste auquel on assiste en suivant pas a pas l’histoire des dégénérés, à quelque degré de l’échelle qu’ils se trouvent: l’état mental de l’idiot, comme celui du débile est réductible à ces caractères généraux : il n’y a qu’une différence de degré ; notons toutefois que dans les trois classes les plus inférieures de dégénérés l’intelligence fait défaut. En remontant la série, on voit peu à peu les facultés intellectuelles sortir du néant, se développer et arriver à un grand degré de perfection chez le dégénéré supérieur. Il est inutile d’ajouter qu’il est impossible de placer une limite tranchée èntre chaque catégorie de dégénérés ; il n’y a pas de transition brusqué, et entre le débile le plus développé et le dégénéré supérieur, qui dans la gamme ascendante se place immédiatement après, il n’y a pas une différence très appréciable.
‘ Tout ce quiprécède est relatif àla déséquilibration des centres cérébraux; nous avons à dessein laissé la moelle de côté parce 'que ses modes d’action sont d’un autre ordre. Il nous faut parler maintenant de la déséquilibration des centres médullaires.
L’axe gris contenu dans la moelle n’est, au point de vue physiologique, qu’une réunion d’un nombre considérable de centres d’action. Ces centres sont normalement le point de départ de réflexes qui s’accomplissent en vertu de lois bien définies. S’il est vrai qu’ils peuvent agir comme centres autonomes, c’est-à-dire pour leur propre compte, il est normal pussi de voir certaines actions réflexes s’associer en vue d’un put déterminé à atteindre : en d’autres termes, il est assez rare qu’un centre gris médullaire agisse isolément; plusieurs centres voisins, ou même éloignés les uns des autres, agissent de concert pour produire une quantité innombrable d’actions réflexes très variées. Ce n’est pas tout ; normalement, les centres corticaux encéphaliques exercent une action sur les centres médullaires, action d’arrêt ou autre : le cerveau joue par rapport à la moelle le rôle d’un régulateur. En un mot, chez le sujet bien constitué il existe, entre le fonctionnement relatif des divers centres médullaires d’une part, et, d’autre part, entre le fonctionnement relatif des centres cérébraux et des centres médullaires, une harmonie soumise à des règles ; il y a une synergie fonctionnelle de tout l’axe cérébro-spinal.
Chez le dégénéré, la désharmonie fonctionnelle intéresse la moelle, comme nous bavons vue intéresser les centres cérébraux. L’équilibre est rompu, et l’on voit les centres médullaires entrer parfois en action, absolument comme s’ils étaient seuls, sans l’intervention modificatrice des centres voisins ou des centres supérieurs. Tous les centres "contenus dans la moelle agissent parfois comme autant- de cerveaux distincts, au point que toute tentative d’intervention modificatrice même des centres corticaux antérieurs devient inutile et impuissante.
La conséquence de cette entrée en action des centres livrés à eux-mêmes est une série d’actions ayant toutes le caractère impulsif. La volonté n’intervenant plus, elles ont toutes, également, un cachet d’irrésistibilité qui en rend l’aspect clinique absolument frappant. C’est dans cette conception de la
déséquilibration médullaire, qui se trouve d’ailleurs confirmée par les faits, que l’on trouve l’explication des tics si bizarres, de ces mouvements associés qui n’ont pas leur raison "d’être logiquement, de ces impulsions soudaines qui sont notées à chaque page de l’histoire des dégénérés.
Si l’on analyse ces divers troublés de la motilité avec soin, on les verra toujours provoqués par l’entrée en action isolée d’un ou de plusieurs centres de la moelle, et si l’on pousse plus loin l’investigation, on verra toujours"le malade complè^ tement désarmé, restant simple spectateur des désordres de sa motilité, déclarant, avec la plus entière bonne foi, qu’il ne peut rien pour les réprimer.
Dans cette catégorie de mouvements automatiques rentrent les troubles de la motilité que M. Gilles de la Tourette unit à deux syndromes, la coprolalie et l’écholalie, pour en faire une maladie distincte, à tort, selon nous. Nous verrons, plus loin, quand nous étudierons l’état syndromique des dégénérés, que les mouvements irrésistibles, la coprolalie et l’échdlalie, sont trois phénomènes de même ordre et de tous points assimilables aux autres syndromes de la folie des dégénérés!
Pour bien fixer les idées sur la déséquilibration cérébrospinale, rappelons l’histoire d’une malade que M. Magnan a présentée à la Société médico-psychologique (mai 1885) et à son premier cours de la même année, dont nous avons publié le compte-rendu dans le Journal des connaissances médicales (novembre 1885). Cette malade est un type de déséquilibrée : on la voit parfois, pendant plusieurs heures, agiter son' bras dans différents sens, répétant toujours le même mouvement ; parfois c’est une jambe : voilà des mouvements simples. D’autres fois plusieurs centres associent leur mode d’action et des mouvements plus complexes sont exécutés : elle marche sans pouvoir s’arrêter, elle tourne sur elle-même, etc. A une époque de sa vie déterminée, elle s’est livrée à la masturbation simple, automatique, sans qu’aucune idée lubrique intervînt ; le centre génito-spinal seul était en cause. C’est la forme
spinale pure de l’onanisme qui est entièrement comparable à l’onanisme machinal de l’idiot. En remontant l’axe cérébrospinal, voici la protubérance qui se prend à son tour, et nous voyons la malade rire tout à coup aux éclats, sans aucun motif, pendant très longtemps, sans pouvoir s’arrêter ; une autre fois elle pleure dans les mêmes conditions, sans pouvoir donner elle-même une raison à ses larmes, sans qu’une idée mélancelique, délirante ou autre, préside à leur explosion. Remontons toujours : voici les centres corticaux postérieurs qui entrent en jeu ; à certains moments la malade se met à prononcer des mots n’ayant aucune raison d’être, elle les répète irrésistiblement, jusqu’à ce que .l’excitation passagère de ses centres corticaux soit épuisée. A une autre époque de sa vie, la malade, emportée irrésistiblement par ses instincts sexuels, s’est livrée au premier venu pour satisfaire ses appétits et non dans le but de se prostituer. Restent les centres corticaux antérieurs ; nous les voyons aussi intervenir isolément dans certains cas : la malade, tout à coup, évoque le souvenir d’une anecdote, d’un fait divers, et elle les débite en entier, d’un bout à l’autre, sans que rien puisse l’arrêter. Vient-on à l’interrompre par une question, elle y répond, mais elle reprend aussitôt son discours au point précis où elle s’était arrêtée.
Tel est, en quelques mots, ce cas si remarquable et si probant de déséquilibration cérébro-spinale. Notons encore que ;la malade a pleine conscience de son état, qu’elle le déplore, qu’elle juge très bien de l’inutilité ou de l’absurdité de tous ses actes anormaux. Enfin, c’est une héréditaire ; ses ascendants ont été frappés du côté.paternel et du côté maternel.
Dans cette observation, nous avons affaire à une malade intelligente, assistant à ses manifestations maladives sans leur chercher une explication. Il n’en est pas toujours ainsi, elles manifestations maladives de la déséquilibration cérébro-spinale peuvent servir de thème à la confection d’un délire lorsque le niveau mental des malades est faible. Nous avons eu
Foccasion d’observer, à Sainte-Anne, deux malades, la mère et le fils, qui en. sont une démonstration bien nette.
Obsebvation I
Madame P... est une dégénérée, débile, portant de nombreux stigmates physiques. Depuis un an, elle s’occupe de spiritisme, et croit à la réalité des esprits, ainsi qu’à leur intervention dans la vie des hommes. Vivement impressionnée par les expériences auxquelles elle assistait, elle s’est imaginée, il y a quelques mois, qu’elle était possédée par un esprit malin. En même temps, se développait un tableau clinique rappelant en tous points l’histoire de la malade dont nous venons de parler : fonctionnement isolé et irrésistible de tous ses centres cérébro-spinaux. Constamment, ses membres sont agités de mouvements bizarres, rappelant les contorsions des convulsionnaires ; ces mouvements sont essentiellement automatiques, et la malade n’y peut rien. D’autres fois le visage est grimaçant; d’autres fois encore, les mouvements sont accompagnés de l’émission de sons laryngés, sans aucune signification. La malade interprète ses mouvements irrésistibles en disant que c’est l’esprit malin qui la pousse à agir ainsi. La double personnalité est frappante : « c’est l’esprit qui me tord », dit-elle, « je ne puis l’empêcher. » Elle est surprise au milieu de la conversation par une série de mouvements, et elle dit immédiatement : « Voyez-vous, c’est l’esprit, » Les centres cérébraux interviennent aussi; elle accompagne souvent sa mimique couvulsive de l’émission de certains mots presque toujours les mêmes : « Je vous hais, je hais Dieu, je vous hais tous. » Puis elle ajoute : « Ce n’est pas moi qui vous dis cela, c’est l’esprit qui parle, vous comprenez bien que jene suis pas capable de dire ces choses-là; moi, je vous aime. » Et d’autres fois : « Vous avez beau faire, vous ne m’empêcherez pas de la posséder. »
Les centres corticaux postérieurs sont encore intervenus, quand l’esprit l’a poussée, malgré elle, à la recherche d’un homme, le premier venu, pour se livrer à lui. Elle ne l’a pas fait, mais elle a dû lutter. En passant dans la rue près d’un homme, elle disait à haute voix : « Voilà ton affaire. » C’est l’esprit qui parlait ; elle se révoltait et ne se livrait pas.
Cette malade a un enfant de 12 ans, également débile, vivant avec elle, et à qui elle a communiqué ses idées délirantes. Celui-ci, usant d’imitation, se croit également possédé, et se livre à des contorsions grotesques rappelant celles de sa mère dont il répète aussi les pa-
rôles. II y a là un phénomène de contagion bien connu dans l’histoire des convulsionnaires. Chez cet enfant les troubles sont beaucoup moins profonds que chez la mère. Quelques jours de présence à l’Asile ont suffi pour lui faire abandonner à peu près complètement ses idées délirantes. La mère a guéri également en quelques semaines.
Cette observation démontre bien que chez les dégénérés la déséquilibration intéresse tous les centres nerveux, cérébraux ou médullaires. Les aspects cliniques sont des plus variés : il est presque impossible de rencontrer deux types absolument semblables, mais il est facile de comprendre, croyons-nous, qu’en dépit des apparences, tous sont comparables quant au fond.
Qu’un malade soit atteint d’un tic de la face ou d’un spasme du diaphragme qui lui fait émettre à tout instant des sons inarticulés, nous sommes toujours en présence d’un centre surexcité, entrant en action jusqu’à ce que l’excitation cesse, échappant à l’empire de la volonté.
La majeure partie des mouvements automatiques rentre dans ce cas. Mais il est certaines circonstances ou l’intervention des facultés supérieures n’est pas complètement impuissante. Il suffit parfois que le malade concentre toutes les forces de son attention sur ses troubles moteurs, avec l’idéé arrêtée de les interrompre, pour les voir cesser momentanément. Ils sontbien différents en cela des mouvements .choréiques, qu’aucune volonté ne peut empêcher. Mais cette action d’arrêt est de très courte durée; l’attention du malade est-elle tournée d’un autre côté, que les tics se reproduisent'; souvent même avec une plus grande intensité.
Nous pouvons maintenant, connaissant les grands caractères distinctifs des dégénérés, reprendre une à une les quatre grandes classes que nous avons indiquées, pour les analyser de plus près.
y État mental de l’idiot. — Placé au plus bas degré de l’é-
chelle des dégénérés, l’idiot doit logiquement présenter le plus de signes de dégénérescence.
C’est en effet lui qui offre, développés au maximum, les stigmates physiques, et, au point de vue fonctionnel, il est un type d’automatisme. Les facultés intellectuelles sont réduites presque à néant, mais, inversement, les centres corticaux pos té rieurs et les centres médullaires fonctionnent bien pour la plupart. Une foule de centres ont disparu, envahis par des lésions le plus souvent irréparables, et les diffonuités physiques si considérables ne donnent qu’une bien faible idée des difformités cérébro-spinales qui marchent de pair avec elles.
L’idiot est frappé, en masse, dans tous ses appareils : sa déchéance vitale est complète, et très rarement il est susceptible d’amélioration. Son existence est presque exclusivement d’ordre physiologique, c’est une succession d’actes réflexes.
Toutes les lésions physiques, visibles à l’œil nu, peuvent se rencontrer : le strabisme, les difformités crâniennes, l’hémiplégie avec contracture, la paraplégie, la conformation vicieuse des organes buccaux sont parmi les plus fréquentes.
La naissance de l’idiot s’entoure parfois de certaines particularités distinctes. Né parfois avant terme, sa présentation est souvent anormale ; il vient au monde quelquefois avec le cordon enroulé autour du cou. Nous avons observé dans une même famille onze enfants venus au monde de cette façon.
Après la naissance, le développement est très lent. Lorsque l’idiot ne meurt pas dans les premières années de la vie, on voit les dents apparaître ti*ès tard, souvent vers quatre ans et plus. Lorsqu’elles apparaissent, elles sont mal plantées, difformes, crénélées, elles se carient très vite ; les dents supplémentaires ne sont pas rares. Très souvent, la faiblesse musculaire empêche le malade de marcher avant un âge avancé ; parfois, il ne marche, jamais, les membres sont grêles, étiques. Très longtemps il reste absolument étranger au monde extérieur et l’on attend vainement le réveil des facultés intellectuelles.
Legrain. 2
Une des fonctions le plus universellement altérée chez l’idiot est celle du langage. Les troubles de cette fonction sont assez variés. Tantôt, elle n’apparaît jamais, et l’idiot n’a, pour exprimer ses différentes sensations, pour réagir contre certaines influences extérieures et pour manifester les rares opérations intellectuelles dont il est capable, que le simple grognement ; tantôt il ne peut se servir que de quelques mots, les plus usuels de la langue ; quelques idiots enfin, moins déshérités, usent de . quelques, phrases qu’ils prononcent très difficilement avec une blésité accentuée.
Le fonctionnement des régions antérieures du cerveau est donc à peu près nul. Les influences extérieures n’ont que peu d’action sur l’idiot ; il ne réagit pas, il crie et se débat, rarement il se gare ou riposte. Il reste indifférent au bruit, à la lumière, aux appellations ; il n’a aucun sentiment de la propreté) mange avec gloutonnerie tout ce qu’on lui donne ou tout ce qu’il trouve, indifféremment ; le sens du goût ne paraît pas . plus développé que les autres, en ce qui regarde certaines délicatesses : les sens en restent à l’ébauche de leur fonctionne- . ment. C’est de l’idiot que l’on peut bien dire qu’il regarde sans voir, qu’il entend sans écouter, qu’il goûte sans savourer. Ce fonctionnement élémentaire témoigne bien de l’absence de discernement.
Mais l’idiot n’est pas toujours aussi déshérité; il semblerait parfois que les lésions aient épargné certaines régions du cerveau qui se développent plus à l’aise : quelques idiots sont susceptibles d’une certaine mémoire, d’une certaine association des idées, de mouvements déterminés en vue d’un but à atteindre. L’idiot musicien jouant d’un instrument, l’idiot danseur, l’idiot confectionnant certains petits ouvrages très grossiers, sont des. types bien connus. Mais il est toujours facile de reconnaître l’absence de jugement; l’idiot répète avec plus ou moins de justesse ce qui lui a été appris, mais il ne perfectionne pas, il ne crée pas; c’est toujours une façon d’automatisme*
Les autres opérations intellectuelles sont en général interdites à l’idiot : lire, écrire, compter, sont autant, d’actes qu’il est incapable d’accomplir.
Les régions postérieures du cerveau semblent moins atteintes et l’on voit chez l’idiot prédominer les instincts et les appétits. Les sentiments affectifs peuvent être conservés ; nous avons observé un petit idiot visiblement affecté quand, aux jours devisite, il restait seul au milieu de ses camarades entourés de leurs parents.
Le système musculaire est fréquemment animé de mouvements automatiques. Les uns sont permanents comme les différentes formes de balancement. Le tronc Oscille dans le sens antéro-postérieur ou latéralement; ces oscillations sont lentes r elles s’arrêtent parfois lorsque l'on parle au malade et que l’on cherche à fixer son attention, puis elles recommencent ; d’autres fois elles s’accélèrent dans les mêmes circonstances. La tête seule peut osciller. D’autres mouvements automatiques n’ont qu’une durée limitée, comme le grincement de dents- Notons enfin d’autres phénomènes de même ordre, comme les explosions subites de rires ou de larmes en l’absence de tout motif. Le système musculaire peut encore être le siège de mouvemeuts convulsifs. Peu d’idiots échappent aux convulsions de la première enfance; ces convulsions se reproduisent même souvent pendant très longtemps. C’est ici le lieu d’indiquer la coexistence fréquente de l’épilepsie qui vient joindre ses manifestations convulsives aux précédentes.
C’est, chez l’idiot que l’on observe bien l’onanisme dans sa forme brutale, véritablement automatique, celle que M. Magnan a appelée spinale, pour bien exprimer que les centres médullaires seuls entrent en action et que les autres centres nerveux restent étrangers à l’acte.
La masturbation machinale est presque une règle dans ces cas. Aucun conseil, aucune réprimande n’est naturellement capable d’influencer le malade. Celui-ci se masturbe devant
tous, indistinctement, quand son centre génito-spinal reclame satisfaction.
Notons la faiblesse générale des sphincters de l’anus et de la vessie, et l’état de gâtisme presque constant, pour compléler ce court tableau clinique de l’idiotie.
/ État mental de l’imbécile. — L’imbécile est moins déshérité que l’idiot. Une trace de vie intellectuelle commence à apparaître au-dessus de son existence matérielle, qui est encore, quoique moins accentuée, le caractère dominant dans cette catégorie de dégénérés. Grâce à son rudiment d’intelligence, l’imbécile est parfois éducable, utilisable même, mais ses facultés intellectuelles demeurent encore bien restreintes. D'un caractère essentiellement changeant, l’imbécile est parfois débonnaire et doux; d’autres fois, irritable, sournois et méchant; d’autres fois encore, timide et sauvage. Né dans lès mêmes conditions à peu près que l’idiot, il se développe comme lui avec beaucoup de difficultés, mais son. accroissement phy- • sique et intellectuel n’est pas frappé d’arrêt comme celui de ce dernier; sa vitalité est plus considérable.
Les mêmes stigmates physiques peuvent se rencontrer. La fonction du langage apparaît généralement tard, mais elle est assez développée. Le vocabulaire de l’imbécile, très usuel, est pourtant infiniment plus complet que celui de l’idiot; presque toujours il y a blésité, parfois bégaiement.
L'imbécile n’est pas, comme l’idiot, étranger au monde extérieur. Il reconnaît assez bien les physionomies auxquelles il est habitué. Incapable de porter un véritable jugement, il est pourtant susceptible quelquefois d’un certain discernement 'après éducation préalable. Lorsqu’il a appris que telle action est répréhensible, il lui arrive de s’en souvenir et de se cacher ensuite pour l’accomplir. Quelques imbéciles mieux doués peuvent associer certaines idées; l’un d’eux que nous avons observé, et qui poussait très loin l’instinct de la coquetterie, volait avec persistance, au même bazar, des objets de toilette
et des parures. On voit par conséquent apparaître dans cette classe, pour la première fois, l’idée présidant à l’acte : l’acte n’est pas la conséquence d’un simple réflexe comme chez l’idiot.
Les idées sont très mobiles et sans consistance, l’attention est difficile à fixer. La mémoire est parfois assez développée, mais le plus souvent partielle ; certains imbéciles apprennent facilement des chansons qu’ils répètent sans se tromper, mais aussi sans en saisir le sens. La réflexion est très élémentaire chez l’imbécile; il n’a guère la conscience de ses actes.
Sa culture intellectuelle, le plus souvent nulle, s'étend parfois à la connaissance de quelques lettres de l’alphabet. Quelques-uns peuvent lire les mots imprimés, mais sans saisir le sens des phrases. Ils peuvent retenir les premières séries de chiffres, mais jamais ils ne les associent pour faire l’opération la plus simple.
De même que dans la catégorie précédente, certains malades paraissent jouir d’aptitudes musicales, et répètent sur un instrument des airs qu’ils ont appris. Quelques uns sont visiblement impressionnés par l’audition de quelques notes de musique, et tombent dans une sorte d’extase. Nous en avons vu possédant une certaine adresse calligraphique. D’autres enfin, peuvent être dressés à des ouvrages manuels dont ils s’acquittent d’une façon satisfaisante, jusqu'aux limites de l’initiative personnelle. Privés pour la plupart de l’instinct de la propreté, il en est néanmoins chez lesquels celui-ci est développé au point de toucher à la coquetterie.
Les sentiments affectifs sont tantôt conservés, tantôt pervertis. Les mauvais instincts, de formes variées, commencent à apparaître chez l’imbécile, parfois sous forme impulsive, s’accompagnant d’une inconscience absolue, parfois, au contraire, consécutifs à une véritable détermination, et ayant pour point de départ le désir de mal faire. Si certains imbéciles sont débonnaires et inoffensifs, d’autres sont cruels, et cette cruauté se manifeste assez souvent à l’égard des animaux qu’ils mar-
tyrisent de mille manières. Chez d’autres, l’instinct destructeur prédomine et s’adresse indistinctement à toute espèce d’objets. Certains d’entre eux allument des incendies, d’autres se livrent prématurément à la boisson, d’autres enfin volent dès le jeune âge, mais le plus souvent sans impulsion, plutôt par convoitise ; la notion de la propriété est beaucoup trop élevée pour leur entendement ; d’autres mieux organisés ont un rudiment de conscience : l’un d’eux, que nous avons connu, s’exerçait à voler en cachette, de manière que l’on ne s’en aperçût pas. D’autres imbéciles seront irascibles, et frapperont leur entourage au moyen d’instruments dangereux ou non, le plus souvent sans discernement ; d’autres ont de la tendance à mordre, d’autres enfin disent des injures, des grossièretés à tout venant. On pourrait ainsi épuiser la liste de ce que l’on a qualifié de mauvais instincts ; mais, ce qu’il faut noter ici dans presque tous les cas, c’est l’absence de jugement préexistant à l’acte, indice certain de l’état rudimentaire des facultés intellectuelles. Chez le débile, nous retrouverons les mêmes mauvais instincts, mais joints cette fois à un discernement plus élevé. S’il est quelques imbéciles susceptibles d’être influencés par la réprimande, et par conséquent capables d'associer entre •elles certaines idées, le fait n’est qu’exceptionnel, et ne se rencontre que chez des sujets très rapprochés des débiles, dans la classification des dégénérés. Ce que nous avons dit en effet de la transition entre l’idiotie et l’imbécillité peut être répété ici : la limite entre cette dernière et la débilité mentale n’est pas brusque ; elle n’est que fictive et nécessaire pour les besoins de la classification.
Certains actes sembleraient devoir être rapprochés de l’impulsion, comme celui de menacer les gens un couteau à la main, ou de se jeter sur un objet à l’étalage pour s’en emparer, mais ces actes ne doivent pas être confondus avec les impulsions véritables que nous rencontrerons chez les dégénérés plus supérieurs qui accomplissent irrésistiblement un acte dont il reconnaissent eux-mêmes le côté maladif. Chez l’imbécile, l’état
rudimentaire de la conscience rend suffisamment compte de l’acte, et le différencie très nettement de l’impulsion vraie.
Ces quelques lignes établissent clairement la distinction entre l’état mental dans les deux premières catégories de dégénérés.
Les anomalies sexuelles les séparent encore. On rencontre bien ici, comme chez l’idiot, l’onanisme machinal, mais l’imbécile ne reste pas confiné dans sa moelle ; des perversions d’un ordre plus élevé s’observent encore comme l’onanisme réciproque. Certains malades exhibent avec ostentation leurs parties génitales devant les gens qui les entoureht. Nous avons observé un imbécile qui relevait lés jupes de sa mère et de ses sœurs, et qui entrait alors en érection; un autre, âgé de 11 ans, couchant auprès de sa mère, voulait tenter lé coït; un autre entrait en érection quand on lui parlait de Sa mère. Quand on interroge les malades sur Ce point, ils répondent avec une franchise qui indique nettement qu’ils né comprennent pas ce qu’il y a d’anormal dans leur manière d’être. Inversement, noüs avons observé un imbécile âgé de 25 ans, dont les organes génitaux d’ailleurs étaient atrophiés, et chez lequel, jamais la sexualité ne s’était révélée, pas même sous la forme spinale de l’onanisme.
Au point de vue de la motilité, on observe des mouvements automatiques comme chez l’idiot ; le balancement du tronc, le grincement des dents, etc., mais beaucoup moins fréquemment. La face est souvent animée de grimaces incessantes, les accès subits de rires ou de larmes ne sont pas rares. Chez certains imbéciles, le système musculaire est constamment en action; ils ne peuvent tenir en place, ils sont turbulents; les uns déchirent ou détruisent tous les objets qui leur tombent sous la main, les autres marchent en sautillant, sans jamais avoir un pas régulier. Inversement, certaines portions du système musculaire sont souvent frappées d'atonie, comme les sphincters de la vessie et de l’anus. Quelques imbéciles urinent ainsi jusqu’à un âge avancé, d’autres sont gâteux pendant.
longtemps. Enfin, les convulsions du premier âge et les diverses manifestations du mal comitial se rencontrent aussi fréquemment que chez l’idiot.
Il arrive que les imbéciles sont sujets à l’une de ces obsessions que nous étudierons plus loin au chapitre des syndromes. Les faits de ce genre sont extrêmement rares; les véritables obsessions, comme les véritables impulsions, ne commencent guère à apparaître, comme syndromes cliniques, que chez les débiles. Néanmoins, un malade, que nous avons vu dans le service de M. Magnan, était obsédé par la crainte des chiens et des miroirs. La vue d’un chien, même très petit et très caressant, s’accompagnait, chez lui d’une angoisse et d’une terreur inexprimables, avec pâleur de la face et tremblement des membres. La même anxiété se reproduisait infailliblement chaque fois qu’on lui présentait un miroir. Il est à remarquer que la vue d’un gros chat, ou de tout autre animal, ne produisait pas d’effet analogue : il les caressait même avec plaisir. La nature de ces terreurs est bien spéciale et leur signification clinique ressortira mieux quand nous aurons esquissé l’histoire des syndromes de la folie des dégénérés.
État mental du débile. — La classe des débiles comprend une quantité innombrable de dégénérés appartenant à toutes les classes de la société. Ge sont tous des types différant les uns des autres; mais ces individualités, en apparence si disparates, se ressemblent toutes quant au fond ; un caractère commun les unit : la faiblesse du jugement et l’inégal développement des facultés intellectuelles. Quoi qu’il en soit, le débile est déjà un être qui compte au point de vue cérébral. Certaines facultés intellectuelles existent, mais c’est ici que nous commencerons à surprendre facilement l’absence de pondération. Entre le débile le plus proche de l’imbécile et le débile le plus rapproché de l’homme intelligent, il y a place pour un nombre incalculable d’intermédiaires, nombre préci-
sèment en rapport avec les modalités innombrables de déséquilibration intellectuelle que Ton peut observer.
Les signes physiques de la dégénérescence sont encore ici très communs, surtout chez les débiles les plus inférieurs. En compulsant les observations que nous avons prises, ceux que nous trouvons notés le plus fréquemment sont les suivants : difformités crâniennes souvent héréditaires, asymétrie faciale, strabisme, implantation vicieuse des dents, sessilité du lobule de l'oreille, voûte palatine ogivale avec déviation de la cloison du nez, suture tardive des fontanelles, hernie congénitale, malformations diverses des organes génitaux (volume démesuré de la verge, atrophie testiculaire, etc.). Au pointde vue fonctionnel, ceux que nous avons observés sont : la surdi-mutité, la cécité congénitale, le bégaiement, la blésité, l’hémiplégie avec contracture, l’athétose, les tics, les convulsions du premier âge. Plus on remonte l’échelle des débiles, moins fréquents deviennent ces signes; un bon nombre de débiles en sont à peu près exempts. Le signe qui persiste le plus longtemps est l’asymétrie faciale.
Les différents indices de la déchéance se révèlent de bonne heure chez les débiles. Assez souvent ces derniers se développent lentement : ils se mettent à parler très tard, mais la fonction du langage acquiert ici son entier développement dans la grande majorité des cas; quelques-uns blèsent pendant longtemps, d’autres pendant toute leur vie. Dès les premières années, on remarque qu’ils apprennent difficilement, leur mémoire est souvent très ingrate, leur faculté d’assimilation très inférieurement développée. A cet égard, il y a de nombreuses différences. Les débiles les plus élevés dans l’échelle sont susceptibles d’une grande culture; ils arrivent même à remplir certaines fonctions importantes dans la société, mais ils sont incomplets d’un autre côté.
Les troubles psychiques peuvent être classés en deux groupes : dans le premier se trouvent les troubles de l’intelligence proprement dite, dans le second se joignent à ces derniers trou-
Mes les perversions morales et instinctives, les troubles de la sensibilité. Le premier comprend de simples faibles d’esprit, inoffensifs, possédant des sentiments affectifs; le second, des malades, que leurs vices, leur perversité précoce rendent parfois dangereux.
lies troubles de l’intelligence peuvent porter sur chacun de ses modes de fonctionnement en particulier. Les conceptions ne sont jamais élevées; le débile est incapable d’avoir de grandes pensées, des idées fécondes. Ce fait contraste singulièrement avec le développement souvent exagéré de ses facultés imaginatives. Nombre de débiles ont un esprit extrêmement inventif, ils appliquent constamment leur pensée à des créations nouvelles en rapport avec leurs occupations journalières, mais toutes ces créations sont marquées au coin de leur débilité mentale. Leur insuccès ne les décourage pas, et ils travaillent souvent avec une louable persistance. En raison de l’étroitesse de leurs conceptions, les débiles sont peu susceptibles de généralisation. Ils acquièrent parfois une mémoire extraordinaire, mémoire le plus souvent partielle, mémoire des chiffres, des dates, des lieux géographiques, etc. D’autres, dont la mémoire générale est très développée, incapables de jugement, sont, dans leurs discours, l’écho fidèle de ce qu’ils ont lu ou entendu. L’association des idées, la réflexion, les facultés inductives ou déductives sont pauvres en général et exactement en rapport avec l’étroitesse de leurs conceptions. L’ôdùcation de leur intelligence reste ordinairement partielle : les uns calculent avec facilité, d’autres ont une adresse manuelle extraordinaire; ils sont dessinateurs, calligraphes ; il en est d’incapables de se rendre utiles en dehors de leurs occupations habituelles. Certains d’entre eux ont des prétentions poétiques, et produisent imperturbablement de véritables monstruosités avec une fécondité inépuisable. Certains débiles, les plus inférieurs, apprennent difficilement à lire et à écrire et s’en tiennent là. D’autres, dans l’impossibilité d’apprendre un métier, restent toute leur vie
des manœuvres, des hommes de peine, impossibles à utiliser pour des ouvrages nécessitant un travail.intellectuel.
Les plus inférieurs n’ont qu’une conscience très limitée de leurs actes ; état de la conscience justement en rapport avec le degré de développement des facultés intellectuelles. Les débiles plus élevés dans l’échelle connaissent mieux les conséquences de leurs actes, mais la faiblesse de leur jugement les en rend le plus souvent irresponsables. Ce qui domine, en somme, parmi les caractères psychiques de la débilité mentale, c’est la faiblesse du jugement. La conséquence inévitable est que le débile est un être essentiellement soumis aux influences étrangères. Les superstitions les plus ridicules s’implantent en son esprit; il est d’une crédulité démesurée; il s’étonne de tout, et c’est chez lui qu’on trouve développé au plus haut point le besoin du merveilleux. Le débile est la proie des sorciers, des magnétiseurs, des diseurs de bonne aventure et de tous les exploiteurs de la crédulité humaine. Les débiles sont accessibles aux croyances religieuses exagérées, et peuplent en grande partie les temples de toutes les religions ; les cou-: vents et autres établissements de ce genre leur offrent souvent un asile. Ils croient aux démons, aux esprits; ils se croient parfois possédés, et ce sont eux qui contribuent pour une large part à alimenter les épidémies de convulsionnaires.
Les modalités de la sensibilité pervertie, les anomalies morales et les perversions instinctives se manifestent au dehors par des troubles variés. Les sentiments affectifs peuvent être conservés, mais il n’est pas rare de voir les malades de cette catégorie incapables de s’attacher à qui que ce soit ; ils sont absolument indifférents aux bons traitements, et leur reconnaissance est très limitée.
Les débiles sont, pour la plupart, égoïstes, orgueilleux, vaniteux, infatués d’eux-mêmes : cette haute opinion qu’ils ont de leur personne est rarement justifiée. S’ils possèdent un petit talent, ils en font étalage, ils se mêlent d’approfondir de
graves questions politiques ou autres, et mettent au jour de nombreuses élucubrations sur ces différents sujets.
En opposition au débile égoïste, plaçons le débile bon jusqu’à l’exagération, philanthrope, échafaudant mille systèmes absurdes en vue du bonheur de l’humanité et posant avec sang-froid sa candidature aux élections législatives.
Il en est de plus redoutables, entraînés qu’ils sont par leurs mauvais instincts, souvent dès le jeune âge, à commettre des actes délictiieux; nous les voyons fréquemment garnir les bancs de la police correctionnelle et même de la Cour d’assises. Le vol, l’incendie, l’homicide sont autant de crimes commis parfois par des dégénérés de cette catégorie.
Dans l’enfance, ils sont gourmands, paresseux, menteurs, intraitables; ils sont méchants, taquins, et s’ingénient à trouver mille malices pour nuire à leur entourage. On les voit souvent d’une cruauté révoltante avec les animaux. Emportés et quelquefois violents, ils frapperont aveuglément le premier venu, parfois avec des instruments vulnérants, pour les motifs les plus futiles. D’autres enfin ont un langage trivial et débitent des grossièretés avec un malin plaisir. Il en est également qui se livrent de bonne heure à la boisson, et nombre de débiles sontdes candidats à l’intoxication alcoolique. Ilsboivent de différentes façons : les uns, en vertu d’une impulsion irrésistible, nous les retrouverons quand nous parlerons de la dipsomanie; les autres par goût; les plus nombreux par entraînement et espi*it d’imitation; d’autres enfin par forfanterie ou par bravade; tous cherchent à excuser leurs excès qu’ils n’ont pas la force de réprimer, par des arguments tirés de leur profession, de leur état de santé, de l’action bienfaisante de l’alcool.
Les débiles émargent encore au chapitre des perversions de l’instinct sexuel. Toutes, sans exception, peuvent être observées, depuis l’onanisme simple jusqu’à la bestialité et la sodomie, jusqu’à la frigidité absolue. I.es outrages et les atten-
tats à la pudeur dont se rendent coupables les débiles sont innombrables : nous ne pouvons nous étendre plus longuement sur ce sujet qui demanderait des développements dépassant le cadre de notre travail. Tout ce que peut inventer une imagination échappant au contrôle des facultés intellectuelles, et mise au service d’un instinct perverti, est susceptible d’être rencontré dans l’histoire des débiles.
Il nous reste à noter les anomalies nombreuses de la volonté, laquelle est le plus souvent très faible si elle n’est pas nulle. Le débile est trop fréquemment un instrument obéissant à toute espèce de suggestions bonnes ou mauvaises sans jamais réagir. Il se laisse entraîner facilement vers le mal ou vers le bien, mais plus encore vei*s le mal qui satisfait mieux ses tendances instinctives perverties. Lorsque la volonté se manifeste, c’est plutôt sous forme d’entêtement*,.
Il s’ensuit que le débile est un être privé de sa liberté morale. Les conséquences médico-légales de cette disposition native sont très importantes. Ce serait ici le lieu de souhaiter pour les malades de ce genre, qui se sont rendus coupables d’actes délictueux, la création d’établissements intermédiares à l’asile et à la prison : le débile, tombant par le fait même de ses mauvaises actions sous le coup de la loi, est susceptible d’une indulgence complète par le fait de son état mental maladif. Le débile peut encore être le jouet d’obsessions et d’impulsions morbides, à caractère absolument irrésistible qui détruisent d’emblée toute intervention de la volonté, et partant, toute idée de responsabilité. Ils partagent ces syndromes avec les autres dégénérés ; nous en ferons plus loin une étude spéciale.
Nous donnons ci-après quelques observations qui compléteront l’histoire de la débilité mentale.
Observation ÎI
Débilité mentale. Préoccupations hypochondriaques. Tendances ambitieuses. Délire.
O... Charles, 37 ans,est le type du débile débonnaire, doux,philanthrope, infatué de lui-même, mais sans pose, ambitieux, mais sans
vanité, et dans le but sincère d’être utile à ses semblables, faisant mille projets dont l’envergure contraste singulièrement avec l’étroitesse de ses moyens; causant beaucoup de lui, donnant son avis sur tout, et discutant sans hésiter des questions de la plus haute importance, se mêlant à des controverses politiques, portant la parole dans les clubs, et voulant se faire le héraut des revendications des classes qu’il considère comme malheureuses. Ce travers mis de côté, c’est le débile essentiellement sympathique, à peu près inoffensif, et doué de nombreuses qualités.
Nos renseignements sur ses antécédents héréditaires sont très incomplets. 11 appartient à une famille de paysans débiles. Un oncle était alcoolique et est mort glossoplégique. Une sœur est nerveuse, impressionnable ; elle tremble en parlant ; e'ie est devenue sourde à la suite d’une émotion violente, paraît-il. Une autre sœur est également très émotive.
C... a toujours été très laborieux. Son instruction est fort élémentaire. Les tendances philanthropiques se sont révélées de bonne heure ; il donnait tout ce qu’il possédait : au village on l’appelait saint Vincent-de-Paul. D’un tempérament très imprèssionnable, il se passionnait dès l’enfance pour certaines questions relatives au bonheur de ses semblables, et qui faisaient l'objet de ses réflexions : « A 13 ans, j’étais un homme, dit-il avec gloriole. » C'est un peu plus tard qu’il commence à être en proie à des préoccupations étranges au sujet de sa constitution physique. Nous extrayons d’un de ses écrits le passage suivant qui en donnera une juste idée « .... On formait déjà pour moi (vers 14 ans) des projets de ma- « riage qui me souriaient. Us vont finir mes rêves matrimoniaux, et « qui n’en a pas fait, et qui n’en fera pas? Croyez bien que si j’entre « dans ces détails, j’y mets du mien, et qu’il m’en a coûté pour en ar- « river là. Voilà donc peut-être la cause de ma présence chez vous « (à l’Asile): J’étais bien constitué, fort, mais j’avais remarqué, en « nous regardant avec ceux de mon âge (ne voyez rien là que de « très naturel, les bons camarades se comparent les uns aux autres, « en tout, du moins c’était ainsi à N... à cette époque), j’avais re-
marqué, dans de simples et chastes comparaisons, que mon pré- « puce restait adhérent un peu plus haut, avec le gland, que ceux « d’autres. Ils me dirent qu’en tirant ce serait comme eux. Je tirai. « mais cela se déchira trop au-dessous de la couronne, et adieu le « mariage. Je n’osais point le dire, mais j’en ai souffert très long- « temps, quinzeans et plus. Ne pouvant me marier ainsi, quoique es- « timant le mariage, j’étais dans une fausse position. La mort eût « été plus douce que cet eunuquat puissant, mais j’ai pris mon parti
« Je resterai garçon, disais-je.... Si la religion eût été plus à mon « goût, peut-être alors que j’y serais entré, car je crois qu’il est bon « à ceux qui y croient de perpétuer l’idée de Dieu à ceux qui ar- « rivent....»
Ces mêmes préoccupations absurdes l’ont poursuivi jusqu’à présent. A 32 ans, persuadé que sa prétendue difformité physique l’empêchait de conclure un mariage avec une personne honnête, il en était arrivé à cette conclusion qu’il ne pouvait épouser qu’une de ces femmes dont les bras sont ouverts à tous. Il vint même à Paris dans ce but. C'est à ce moment qu'il fut enfermé pour la première fois à Clermont, à l’occasion d’une autre de ses nombreuses préoccupations, la politique, pour laquelle il s’exaltait, et qui l’avait entraîné à commettre diverses extravagances (l881h Ses convictions philanthropiques commencent d’abord à s’exagérer; il veut être utile aux paysans, et se dévouer à leur cause ; il s’occupe à tort et à travers de questions politiques pour lesquelles il s’enflamme; il devient loquace, il veut aller à Paris exposer aux grands personnages les revendications des paysans, réclamer pour eux le droit de chasse. Dans une réunion électorale, il veut porter la parole, mais les bonapartistes, dit-il, montent une cabale contre lui et l’en empêchent. A la même époque, il va voir un médecin pour le consulter sans doute au sujet de son infirmité. Il lui demande d’abord s’il est républicain, ne voulant de consultation que d’un républicain. Éconduit, il s’exalte, s’enfuit en courant et est arrêté.
A Clermont, toujours entraîné par son amour pour le genre humain, il s’émeut des divers traitements qu’il voit appliquer aux aliénés, et nourrit dès lors l’idée de révéler les prétendues atrocités dont ils sont victimes. Il s’évade, porte différentes plaintes auprès des autorités qui l’éconduirent chaque fois. Toujours exalté, il paraît avoir eu quelques hallucinations de l’ouïe, il s’entend appeler : « Méchant évadé de Clermont. » Dans un débit de vins où il expliquait ses projets à un ami, il trouve tout simple, pour faire venir le patron de lui casser une partie de sa vaisselle. De ce fait, il est enfermé une seconde fois à Clermont, d’où il est transféré à Charenton en 1882. Son séjour dans cet asile se signale encore par quelques extravagances. Il casse un jour une pendule dont les battements le gênaient. Un peu calmé au bout de deux mois, il revient chez lui passer huit mois, au cours desquels il est repris par ses idées philanthropiques, sous l’influence, desquelles il brise un jour plusieurs vases dans une église. A la suite de quelques fantaisies de ce genre, il est interné de nouveau à Charenton, puis dans une maison de santé particulière, enfin à Sainte-Anne.
Cette forme d’état mental se rencontre souvent chez les débiles. Le débile expansif, dont les sentiments affectifs exubérants sont mal réglementés par une intelligence dont les moyens sont restreints, est facilement entraîné vers des conceptions ambitieuses comme celles que nous venons d’observer, et qui sont dans bien des cas le point de départ d’un véritable délire.
Il est inutile d’insister sur la naïveté extrême de notre malade, sur la faiblesse de sa logique, sur ses préoccupations absurdes au sujet de sa prétendue difformité physique : tout autant de caractères servant à qualifier son état mental. Notons de même son orgueil, sa fatuité, ses extravagances qui sont autant d’indices de sa débilité intellectuelle.
L'observation suivante est celle d’un débile plus élevé, chez lequel la culture intellectuelle est assez grande. Chez lui, parallèlement à la faiblesse de l’intelligence, nous voyons se développer des troubles hypochondriaques et des mauvais instincts. Pendant toute sa vie, il présente une tendance constante vers les idées de persécution. Cet état subdélirant, que nous considérerons plus loin comme la première ébauche du délire chez les dégénérés, finit, comme il arrive souvent, par aboutir, assez tardivement, à un véritable délire avec hallucinations,
Observation III
Débilité mentale. Mauvais instincts. Troubles hypochondriaques.
Tendances vers les idées de persécution. Délire.
De la T..., 35 ans, entre le 24 avril 1885 à l’Admission de Sainte- Anne. 11 présente bon nombre des attributs extérieurs du débile : physionomie peu intelligente, asymétrie faciale, prognathisme très prononcé de la mâchoire inférieure. Ses antécédents héréditaires, d’ailleurs, montrent une notable accumulation de déséquélibrés et de vésaniques.
Chez les bisaïeux du côté du père, on trouve des excès alcooliques. Le père est un homme dune intelligence assez bornée, il est faible de caractère, débonnaire, et n’a jamais su prendre d’empire sur son fils. Agé de 69 ans, il est atteint depuis quelques années
d’un tremblement limité à l'avant-bras droit, tremblement qui cesse quand le malade le veut.
Du côté maternel, nous trouvons le grand-père mystique, d’une dévotion exagérée : la grand’mère est morte frappée d’apoplexie. Un grand'oncle était déséquilibré ; il sacrifiait de grosses sommes d’argent au triomphe d’une idée ou d’une invention baroque. Une tante est morte dans un asile à Toulouse, elle avait des idées d’une lubricité extraordinaire, et un délire à forme érotique. Un oncle fort instruit, mais mal équilibré, faisant de nombreux excès, est mort à 83 ans. Un autre oncle est mort à 20 ans, presque subitement à la suite d’excès de boissons ; il buvait l’alcool à pleins verres. Un frère du précédent, notaire, est mort jeune, après avoir mené, pendant quinze ans, une vie de débauche.
Enfin deux cousins ont un bec de-lièvre.
De la T.... a toujours eu un caractère bizarre, susceptible. Il possède une culture intellectuelle assez élevée, mais ses connaissances ne sont pas coordonnées, et il est incapable de s’en servir dans un but utile.
Il comprend plusieurs langues, mais lorsqu’il traduit, il fait des fautes grossières indiquant l’incapacité complète dans laquelle il se trouve de suivre une idée; on fixe difficilement son attention; d’ailleurs très paresseux, il n’a jamais pu être utile à rien, en dépit de ses apparentes capacités.
Son évolution physique et intellectuelle s’est faite très irrégulièrement dès l’enfance. Il faisait de rapides progrès pour tout ce qui regardait le travail intellectuel; il savait lire à 3 ans, tandis que son accroissement physique était très tardif; les dents ne sont apparues qu’à 18 mois ; il n’a marché qu’à 2 ans 1/2, et il a blèsé jusqu’à 6 ans. Il fut placé, pour faire ses études, dans une série d’établissements que le forçaient à quitter son mauvais caractère, sa paresse ou son instabilité. Il prétendait qu’on le tourmentait sans cesse; jamais il n’a pu s’entendre avec un camarade. Il a toujours eu de la tendance à se croire persécuté, et aimait à se poser en victime. A 8 ans, il écrivait à son père : « Voici mon ultimatum, ou bien périr n’importe où et n’importe comment, ou bien sortir du collège. » Très malpropre, il n’a jamais eu soin de sa personne.
Il a toujours été mal équilibré et a présenté de nombreuses perversions instinctives ou morales. Menteur et sournois, il a volé à différentes reprises. A 30 ans, ne comprenant pas qu’il avait besoin d une tutelle constante, il prétend avoir soif d’indépendance, et vouloir vivre en liberté. Son père lui avait confié 30,000 francs pour qu’il les plaçât avantageusement ; il garde l’argent qu’il emploie à
Legrain. 3
jouer, en dissipe ainsi la plus grande partie, et fuit avec le reste, le jour où il ne peut rendre compte de l’emploi des fonds. Un autre vol, ce^ui qui l’a amené à Sainte-Anne, est beaucoup plus naïf et tout à fait en rapport avec son état mental. Voulant se procurer de l’argent, il entre dans un magasin, et achète une cravate qu’il paie avec un jeton à l’effigie de la reine Victoria, présenté comme une pièce de 20 francs dont il réclame effrontément la monnaie : « J ai eu tort, dit-il ingénueimnt, mais j’avais cru que cela pourrait passer. »
Mille originalités ont marqué le cours de son existence, certaines sont greffées sur des idées maladives, toutes ont un cachet d’absurdité.
Il trouve un jour sur le bureau de son père un dossier renfermant 30,000 francs de valeurs mobilières, il prend le dossier et s’enfuit. Huit jours après, on le retrouve dormant dans un fossé sur les côtes de Bretagne, le dossier était intact. Pendant ce temps, il avait erré, visitant les antiquités bretonnes, n’ayant commis apparemment aucune sottise. Il y a un an, son père lui donne 200 francs à porter chez un banquier, il rentre cinq jours après, ayant mangé tout l’argent.
Grâce à l’instabilité de son caractère, il a fait toute espèce de métiers : comptable, professeur de langues vivantes, papetier, etc. Six mois avant son entrée à Sainte-Anne, il est nommé professeur d’anglais dans un collège ; huit jours après, il quitte l’établissement subitement, en disant que les élèves le persécutaient et n’y reparaît plus. Plus récemment, son père l’installe dans le commerce de papeterie; quelques jours après il quitte en plein jour la boutique qu’il laisse ouverte et va se promener à l’aventure dans les rues de Paris •, c’est pendant cette course vagabonde que lui vint l’idée de faire passer un jeton pour un louis.
Une autre fois, reçu premier dans un concours de correcteurs à l’Imprimerie Nationale, il quitte son poste au bout de vingt-quatre heures parce que la chambre où il travaille sent l’huile et qu’il ne veut pas compromettre sa santé. Très pieux, il remplissait encore dans les derniers temps les devoirs prescrits par la religion. Manquant absolument de but, ne sachant comment se diriger, il avait écrit à la Grande Chartreuse, pour demander son admission au couvent A plusieurs reprises, dans les mêmes circonstances, il a menacé de se détruire.
Il commet souvent des excès de boisson et s’enivre, mais ce n’est jamais en vertu d’une impulsion. Au point de vue génital, il a présenté certaines anomalies. Le père affirme que son fils ne s’est ja-
mais masturbé ; il l’a toujours observé à cet égard. Celui ci est d’ailleurs absolument froid ; jamais l’instinct de la sexualité ne s’est manifesté. Il est encore vierge, et si l’on s’enquiert auprès de lui des raisons pour lesquelles il a conservé sa virginité, il répond qu’il n’a jamais pensé aux femmes, qu’il n’a jamais eu pour elle, ni goût, ni aversion. Jamais il n’a eu le moindre désir, jamais il n’a aimé, même platoniquement. Il a eu, dit-ril, quelquefois des érections et quelques pollutions nocturnes, mais jamais la moindre idée érotique n’en a été cause. Il aurait eu de la spermatorrhée à l’âge de 20 ans.
A ses tendances vers les idées de persécution, se sont jointes de tout temps des préoccupations hypochondriaques, surtout depuis les six dernières années. Il analyse ses sensations et se croit très faible en dépit de la santé très-florissante dont il a toujours joui. Poussé par ses idées malsdives, il a collectionné des médicaments dont il a étudié avec soin les propriétés.
Depuis deux ans, tous ces troubles se sont notablement accentués, ses tendances vers la persécution sont devenues des idées de persécution jointes à quelques hallucinations auxquelles il ajoute foi. Il dit qu’il a eu des avaries à endurer : à son bureau on le traitait à voix basse de cochon, de crapule, de sale tête., etc. Il lui semblait qu’on avait craché dans ses aliments, ça lui donnait la pituite, mais c’était probablement, dit-il, une simple illusion de son esprit. Les idées hypochondriaques ont pris du corps : il a un rétrécissement de l’estomac depuis longtemps, il a des vomissements quotidiens; c’est la mauvaise nourriture qu’il a prise qui l’a rendu malade ; il était tellement énervé qu’il ne pouvait manger malgré la faim; il y a déjà plusieurs années qu’on le tourmente ; c’est venu graduellement.
Pendant les quinze jours qu’il reste à l’Admission, les troubles hypochondriaques dominent. Il est impossible de le nourrir à son goût. Chaque jour on est obligé de modifier son régime. Ses idées de persécution ne le préoccupent en aucune façon; il lui arrive quelquefois pourtant de se plaindre de son entourage. Un simple coryza le tourmente, il sent comme une couche sur son cerveau.
y État mental du dégénéré supérieur. — Si la limite est difficiles établir entre les trois premières classes de dégénérés, elle l’est encore plus entre celles des débiles et celle des dégénérés supérieurs. Si cette classe est susceptible de contenir des individus d’une valeur intellectuelle incontestée,-des génies même
il n’en est pas toujours ainsi, et l’on y rencontre une foule d’individus intelligents, mais dont les facultés sont profondément déséquilibrées, qui diffèrent peu des débiles placés au haut de l’échelle. Entre eux il n'y a qu’une différence de plus ou de moins, difficilement appréciable, portant sur le degré de développement des facultés purement intellectuelles.
Nous avons vu qu’un certain nombre de débiles n’était pas complètement déshérité sous ce rapport ; les dégénérés supérieurs le sont encore moins, et chez eux l’intelligence domine les autres facultés. C’estlà toutela différence dont l’appréciation exacte est laissée entière au jugement de l’observateur. Mais, débile ou dégénéré supérieur, tous deux sont mal équilibrés.
Le tableau de l’état mental du dégénéré supérieur reproduit en grande partie celui du débile; les idées, les actes peuvent être bizarres, illogiques, étranges, mais il y a quelque chose de moins mesquin, de moins guindé, de moins bête que dans la manière d’être du débile : en un mot, le dégénéré supérieur a toujours un cachet intelligent ; il possède tous les rouages de son intelligence, mais il ne sait pas bien les faire fonctionner et fait fausse route à chaque instant.
* Les individus de cette catégorie peuvent appartenir aux classes les plus élevées de la société (1 ), aux classes dirigeantes ; ils peuvent être magistrats, députés, médecins, et jouir comme tels de brillantes facultés intellectuelles : c’est une preuve que, la déséquilibration doit être une chose bien distincte de l’intelligence elle-même, puisqu’elle est compatible avec l’intelligence d’un génie comme avec l’état mental de l’idiot.
Les signes physiques de la dégénérescence deviennent de moins en moins apparents ; il faut parfois longtemps chercher pour les découvrir. Il est pourtant peu d’individus qui en soient dépourvus. Ceux que nous avons observés sont : l’asymétrie faciale et ce léger degré de strabisme, désigné sous le nom de faux trait du regard, qui contribuent à donner à l’individu
(1) Jacob y : Etudes sur la sélection dans ses rapports avec l'hérédité chez l'homme. Paris, 1881.
une physionomie singulière. Le strabisme, les difformités crâniennes et les autres malformations que nous avons énumérées peuvent se rencontrer ici, moins souvent cependant que dans les trois premières classes. C’est qu’en effet, chez le dégénéré supérieur, les difformités cérébrales dominent la scène.
Ces difformités cérébrales se révèlent souvent dès la première enfance. A côté d’une intelligence très vive, de dispositions très grandes à la culture intellectuelle, on observe des bizarreries, des anomalies de caractère qui contrastent violemment entre elles. Les enfants sont méchants, menteurs, peu affectueux ou vicieux; d’autres sont d’une turbulence exagérée, impérieux, autoritaires, insupportables pour leur entourage ; d’autres sont irascibles, emportés, violents. Ces anomalies n’empêchent pas les enfants de se développer avec une rapidité souvent extraordinaire, de faire dans leurs classes des progrès incessants qui les mettent hors de pair, en dépit de leur paresse souvent incorrigible, alors que le débile travailleur restera longtemps derrièi'e eux et n’acquerra jamais un prestige aussi brillant.
Pius tard, après avoir été des sujets distingués dans le cours de leurs études, ils compromettent leur avenir de mille façons différentes, grâce à la tournure spéciale de leur esprit. Ils de-* viennent alors autant de personnalités bizarres qui se signalent parleurs excentricités, par leur conceptions étranges, par leurs actes marqués au coin de l’originalité la plus incompréhensible ; ils constituent autant d’individualités différentes qu’il est impossible de rapporter à un type unique.
, Les dégénérés supérieurs peuvent posséder les plus hautes 'facultés de l’intelligence; ils sont susceptibles des conceptions les plus vastes : leur imagination ne connaît pas de bornes, et leur jugement peut être empreint de la plus grande netteté. Mais ils sont en général peu logiques ; le paradoxe et la contradiction leur sont familiers. Ils émettent les théories les plus pures, mais jamais ne les mettent en pratique. Leur existence théorique qu’ils résument dans de fort beaux
discours, forme le plus étonnant contraste avec l’existence qu’ils mènent tous les jours. Ce sont des êtres essentiellement mobiles et susceptibles d’entrainement, changeant d’idées très vite, manquant 1 souvent de convictions. Malgré leurs brillantes dispositions, iL est impossible de compter sur eux ou de les prendre au* sérieux. Leur volonté est faible, et beaucoup se laissent aller à satisfaire leurs passions par des excès de tous genres, qu’ils déplorent en principe, mais qu’ils sont incapables d’éviter efficacement.
Beaucoup de ces malheureux déséquilibrés peuplent les cercles, passent leur temps aux courses ou à la bourse, où ils dissipent leurs ressources à la poursuite d’une fortune facile sans songer un instant que leurs dispositions natives leur offrent les moyens d’y arriver par des voies plus honorables. Ils fournissent au suicide un contingent notable; d’autres se livrent à la boisson et assistent de gaité de cœur à la ruine de leurs facultés intellectuelles.
D’autres, laissant errer leur imagination à 1’aventure, abordent sans sourciller les problèmes les plus insolubles, s’absorbent dans leurs conceptions étranges et sacrifient leur fortune à la réussite de leurs espérances toujours deçues. D’autres sont la proie de leur instinct sexuel et déposant le souci de leur honorabilité, le respect d'eux-mêmes ou de leur condition, sans se préoccuper du désespoir de leur famille ni du déplorable exemple qu’ils donnent ouvertement a leurs enfants, se jettent dans le, dévergondage le plus effréné.
D’autres, égoïstes- et indifférents abandonnent à la merci des événements la destinée de leur famille ou de leur fortune et restent confinés dans l’oisiveté, laissant venir à grands pas la misère sans réagir un seul instant. Il est singulier souvent de voir ces déséquilibrés jouir au dehors, grâce à leurs talents, à leur grande intelligence, d’un prestige considérable, de l’estime, du public auquel ils en imposent, tandis qu’ils sont chez eux des êtres profondément méprisables, immoraux, malhonnêtes, une fois déposé le masque hypocrite dont ils se
couvrent. D’autres, jaloux, envieux, sont capables des bassesses, des flatteries les plus honteuses pour arriver à des situations justement destinées à de plus dignes.
Il en, est de plus inoffensifs dont toute l’existence n’est qu’une suite d’excentricités. On les voit s’occuper de millechoses insignifiantes, négligeant leurs intérêts les plus prb*ches. Ils abandonnent leurs études pendant plusieurs années, s’absorbant dans des occupations étrangères, politique, collections, etc..., ils commencent tout, ne finissent rien et n’ont aucune suite dans les idées. D’autres- mènent une vie aventureuse, conçoivent mille projets aussitôt abandonnés; certains embrassent vingt professions* étudient mille métiers, sans jamais se fixer et finalement grossissent la liste des déclassés. D’autres sont coquets, ne s’occupent que de leurs per sonne, suivent la mode, changent leur coiffure, leur costume, adorent les couleurs voyantes, les objets excentriques, aiment attirer le regard et faire parler d’eux. D’autres enfin sont loquaces, fatiguent leur entourage par des saillies d’un esprit facile, qu’ils ne savent pas suspendre èn temps opportun.
D’une imagination très féconde, ils apportent dans la conversation un entrain exubérant, tenant mille propos extraordinaires, amplifiant les faits, mentant sans vergogne, finissant par se faire illusion à eux-mêmes, et ajoutant foi à ce qu’ils ont créé.
Il en est encore d’orgueilleux, pleins de leur personnalité, s’écoutant parler, impérieux, imposant leur volonté ou leur manière de voir et ne souffrant pas la contradiction.
S’il fallait énumérer et décrire successivement tous les modes de déséquilibration intellectuelle, nous dépasserions de beaucoup le cadre restreint de notre travail. Ges modes sont en effet innombrables ; il n’est pas deux types qui se ressemblent absolument . Le déséquilibré est susceptible de toutes les bizarreries, de toutes les originalités imaginables, des conceptions les plus inattendues.
Malgré ses moyens* il ne vit pas comme tout le monde, et
dans toutes les circonstances de sa vie, il se conduit d’une étrange façon qui le fait toujours reconnaître.
La déséquilibration comporte des degrés, elle ne frappe pas fatalement toute l’organisation, elle peut ne porter que sur telle ou telle faculté, et n’empêche pas les autres de prendre un développement en quelque sorte exubérant : nous avons dit qu’un génie peut être fort mal pondéré. Tel grand homme, d'une valeur incontestable dans les arts, dans les sciences, dans les lettres, qui l’aura fait classer parmi les génies, sera par exemple d’une avarice sordide, ou présentera d’extraordinaires anomalies sexuelles. Ces troubles, qui chez un déséquilibré simple passeraient parfois inaperçus au milieu d’une infinité d’autres troubles, sont d’autant plus saillants ici, qu’ils siègent à côté de facultés brillantes : le contraste les rend beaucoup plus frappants.
Quoi qu’il en soit, ce qui ressort infailliblement de l’histoire de tous les déséquilibrés supérieurs à quelque niveau de l’échelle qu’ils se trouvent, c’est que :
1° Ils sont intelligents ;
2° Leurs facultés inégalement développées ne fonctionnent plus en vertu de l'harmonie qui les unit normalement, et que, de ce chef, ils sont déséquilibres ;
3° Leurs antécédents héréditaires sont plus ou moins lourdement frappés au point de vue cérébral, et que, de ce fait, ils sont dégénérés.
Ce dernier point est celui sur lequel nous devons maintenant insister un peu.
En ce qui concerne les trois premières classes de dégénérescence, le doute n’est pas possible ; | l’idiot, l’imbécile et le débile sont nettement considérés comme des dégénérés. Si l’on veut bien examiner attentivement tous les malades qui rentrent dans la quatrième classe, on remarquera d’abord, — sans idée préconçue, — qu’ils ne sont pas normaux au point de vue cérébral, et ensuite que le niveau intellectuel mis à part, ils présentent dans leur manière d’être, identique-
ment les mêmes allures que les trois premiers types de dégénérés : tous sont également mal pondérés ; seul le degré de développement des facultés intellectuelles les peut différencier. De là à induire que les déséquilibrés intelligents ne sont autres que des dégénérés dont la tare héréditaire n’a pas été suffisante, jusqu’à présent, pour ruiner complètement les facultés intellectuelles, il n’y a pas loin.
Cette induction est amplement démontrée par la clinique.il faudra parfois des recherches nombreuses et minutieuses pour trouver la trace de l’hérédité, mais nous croyons que le clinicien y arrivera toujours, s’il est en possession de renseignements suffisamment précis.
Nous donnons ci-après, trois observations de dégénérés supérieurs qui nous paraissent probantes.
Nos trois malades sont intelligents*, et ont présenté simplement, comme troubles cérébraux, cet état mental que nous venons de décrire très rapidement.
Nous donnons sous forme de tableau synoptique les antécédents héréditaires pour les mieux mettre en relief.
Observation IV
Dégénérescence mentale. Hérédité morbide convergente. Déséquilibration.
Perversions multiples.
M... (Camille), âgée de 21 ans, entre au bureau de l’Admission à Sainte-Anne, le 16 février 1886. C’est une grande fille, à la physionomie animée, intelligente, répondant fort bien aux questions. Elle a reçu une très belle éducation, et son instruction est très développée.
Les renseignements que nous avons recueillis sur ses antécédents héréditaires sont assez complets.
L’hérédité est ici convergente, comme il arrive souvent.
Voir ci-contre, page 12, le tableau synoptique.
Antécédents héréditalrfs. — Côté paternel. Un des bisàîeux paternels était mal équilibré; il portait des jugements faux sur tout.
Il a perdu plusieurs fois sa fortune dans de mauvaises spéculations. Il était joueur, et jetait l’argent par les fenêtres.
Bisaïeul pat. Bisaïeule pat. Bisaïeul pat. Bisaïeule pat.
[ Enfant. ]
Mort-né,
volume disproportionné du crâne.
L’autre bisaïeul paternel, également mal équilibré, débauché, coureur de filles , avait besoin d’une surveillance constante; Le grand-père paternel était mal équilibré, paresseux ; il a mangé sa fortune dans l’oisiveté, sans chercher à la conserver en travaillant; on obtenait de lui une signature en lui donnant de l’argent, et en le faisant boire. Ivrogne, on a dù l’interner dans une maison de santé.
Le père est mal équilibré, peu intelligent, il vit dans l’oisiveté, et dépense une grande partie de son argent au café, où il fait de nombreux excès alcooliques. Il ne cherche qu’à bien vivre, néglige volontairement ses affaires^ et court, en ce moment, à la ruine. Entêté, il agit suivant son bon plaisir, en dépit des conséquences, bonnes ou mauvaises, qu’entraînent ses actes. Profondément insouciant de l’avenir de ses enfants, il entretient par son inertie la débauche de sa fille.
Côté maternel. La mère est très nerveuse, très impressionnable, elle se trouve mal facilement. Elle blèse un peu en parlant. Légère surdité. Un oncle s’est suicidé par submersion à l’àge de 25 ans, à la suite de revers de fortune. Une tante était mal équilibrée, coquette, aimant beaucoup que l’on s’occupât d’elle, et qu’on lui fit la cour. Incapable de volonté, elle a fait un mariage ridicule avec un homme âgé de seize ans de plus qu’elle, dans une mauvaise situation. Une autre tante est débile, Celle-ci a un fils, cousin germain de la malade, mal équilibré', méticuleux, avare, aujourd’hui délirant depuis deux ans : mélange d’idées de persécution et d’idées ambitieuses ; hallucinations de la vue et de l’ouïe, tendances mélancoliques.
Un frère est mort-né ; deux autres frères sont morts de méningite à 2 ans 1/2.
Un quatrième frère est mort de fièvre typhoïde. Il ressemblait en beaucoup de .points à notre malade ; convulsions dans l’enfance, nerveux, mal équilibré, violent, orgueilleux, il avait le dégoût du travail. Onanisme simple et réciproque à l’âge de 14 ans. A la suite de menaces contre sa mère, on a dû l’enfermer pendant six mois dans une maison de correction. Très paresseux, il couchait habituellement tout habillé.
Histoire de la malade. — Venue à terme, elle marche à quinze mois et parle d’assez bonne heure. Pas de convulsions. Depuis cette époque, elle n’a cessé d’être mal équilibrée, mais surtout depuis deux ans. Intelligente, elle a facilement appris tout ce qu’on lui a enseigné. Elle a reçu une brillante instruction dans différents éta-
blissements où elle se faisait remarquer autant par ses qualités natives que par ses défauts. Très joueuse, constamment en mouvement, elle inventait mille farces pour se distraire et distraire ses compagnes.
D’ailleurs douce, discrète, affectueuse; son attitude à cette époque constitue un étonnant contraste avec sa manière d’être actuelle. Les idées religieuses n’avaient que peu de prise sur son esprit ; elle les a abandonnées complètement depuis l’âge de 16 ans. Elle a toujours été émotive, impressionnable, et n’a jamais présenté d’accidents convulsifs jusqu’à ces derniers mois. Réglée à 15 ans : ses époques sont irrégulières, reviennent par intermittence, et sont toujours accompagnées de modifications sensibles dans le caractère. L’absence de pondération de ses facultés se manifestait de mille manières; elle était sale et n’avait pas cette propreté coquette des jeunes filles, elle sortait avec des bijoux sans s’ètre lavée. Au moment de ses époques, elle laissait traîner sans pudeur les linges qui lui avaient servi.
Depuis l'âge de 16 ans, la vie de Camille devient de plus en plus accidentée. Les allures commencent d’abord par changer; autrefois affectueuse, elle devient désormais égoïste, fière, elle ne s’intéresse plus à rien, et n’éprouve aucune satisfaction quand on cherche à lui être agréable. Elle se révolte contre la situation de fortune de sa famille, rendue précaire par l’inconduite de son père. Elle prétend qu’elle n’est pas faite pour travailler et que tout lui est dû. Elle est parfois arrogante et grossière. Depuis dix-huit mois surtout, elle est irritable; dans ses emportements, elle se jette sur son père pour le tuer; elle menace sa mère qu’elle déteste, ne voulant plus supporter la moindre observation.
Placée dans une pension à la campagne, elle y noue des relations avec une compagne; elles se livrent à des attouchements mutuels, fréquemment réitérés ; elles lisent des romans, et s'écrivent des lettres passionnées.
Revenue chez sa mère, elle ne tarde pas à se livrer à un individu belge, déserteur, père de plusieurs enfants illégitimes et qui vient d’être condamné à un an de prison pour vol. Nocons qu’elle n’ignorait rien de la situation équivoque de son amant. A cette époque, elle fait une tentative d’empoisonnement en prenant du laudanum, parce que sa mère voulait prendre à son service une personne capable de la surveiller; mais ce n’était qu’une supercherie, elle n’avait pas envie de mourir, et avait pris ses précautions pour qu’on pût lui porter secours immédiatement.
A la suite de cette tentative, elle vole 500 francs à son père, et
s’enfuit avec son amant ; ils mangent 300 francs dans la même journée. Elle devient grosse. Placée par sa mère chez une amie, à la campagne, elle fait une nouvelle fugue au bout de huit jours, vend ses vêtements, ses cheveux, emprunte 20 francs à chacun des amis de sa famille, et prend ses repas chez différents concierges. Elle voulait servir comme fille de brasserie, et déclarait qu’elle se vendrait elle-même si son amant le lui demandait, et qu’elle se sentirait la force de tuer son père et sa mère pour lui obéir.
Placée alors dans une maison de correction, on ne l’y garde que six semaines, parce que sa grossesse devenait apparente. Pendant le séjour qu’elle y fit, elle se plaisait à rappeler ces différentes aventures, dont elle se glorifiait, tenant les propos les plus grossiers sur sa famille, et manifestant le désir de retourner auprès de son amant.
En mai 1885, elle est placée à la maison des filles-mères, où elle reste jusqu’à la fin de sa grossesse. Elle s’amende un peu et prend de bonnes résolutions. Elle accouche en novembre d’un enfant difforme qui meurt au passage. Après son accouchement, elle s’exalte de nouveau, prétendant que la mort de son enfant va lui permettre de reprendre sa vie d’autrefois, et qu’elle ira retrouver son amant à sa sortie de prison.
Ep janvier 1886, elle est placée dans un établissement religieux, à Versailles, d’où elle est renvoyée, parce qu’elle était vicieuse : on suppose qu’elle pratiquait des attouchements sur ses compagnes.
Une métrite se déclare enfin, et on la fait soigner à l’hôpital Dubois jusqu’à l’époque de son entrée à Sainte-Anne. C’est à l’hôpital que se seraient, pour la première fois, déclarés des accidents hystériformes, et qu’elle aurait eu plusieurs crises cataleptiques.
Depuis son arrivée, ancun phénomène convulsif ne s’est présenté a l’observation ; elle n’a pas encore une pleine conscience de ses actes, mais elle manifeste un certain repentir. Elle travaille avec plaisir et semble désormais vouloir suivre une meilleure ligne de conduite.
Observation V
Hérédité très chargée. Déséquilibration mentale avec intelligence supérieure. Accidents convulsifs. Inculpation de banqueroute. Irresponsabilité.
Voici l’histoire d’un dégénéré supérieur dont l’état mental peut être considéré comme un type de déséquilibration ; nous la donnons surtout en raison de l’hérédité écrasante. En la parcourant, le lecteur se fera l’idée la plus nette de l’état héréditaire :