‹ Du délire chez les dégénérésChapitre 6 sur 22 · TABLEAU III · texte numérisé non relu

TABLEAU III

Antécédents héréditaires. — L’hérédiié est convergente. Bien que plus chargée du côté maternel, nous trouvons de part et d’autre des vésaniques; 18 membres sont frappés, à notre connaissance.

Côté maternel. — Grand’mère. Femme très intelligente, mais nerveuse, vive. Morte à 84 ans, elle eut pendant toute son existence des crises hystériformes, avec larmes, désespoir, exaltation cérébrale.

Mère. Elle eut, à la suite de ses couches, un accès de délire mélancolique qui dura six mois : elle restait apathique, indifférente; on était obligé de l’exciter à manger; elle se mettait parfois à pleurer pendant longtemps. Elle est morte tuberculeuse vers 32 ans.

Oncle. Il eut vers 30 ans des troubles cérébraux, qui nécessitèrent son internement pendant une année, au bout de laquelle il fit un voyage en Italie accompagné par un médecin. Guéri de cet accès, il resta néanmoins mal équilibré, et d’une étrangeté excessive. Vers 45 ans, il est repris par un nouvel accès, avec excitation cérébrale, agitation désordonnée pendant trois mois. Retour à la santé.

Enfin, vers 58 ans, nouvel accès, mais cette fois, dépréssion mélancolique, idées vagues de persécution, préoccupations constantes nécessitant une surveillance.active.

Tante. Internée pendant quatre mois à l’asile de Dijon vers 32 ans. Type de mal équilibrée. Caractère exalté, aventureux, assommant, voyait tout en noir, et donnait des inquiétudes à tout le monde. Cette malade a eu deux fils qui paraissent indemnes, mais l’un d’eux a engendré un fils sourd-muet, l’autre un fils polydactyle des deux pieds.

Tante. Tendances mélancoliques exagérées.

Tante. Faible d’esprit, mal équilibrée, d’une hizarrerie extraordinaire. Cette malade mit au monde une fille presque imbéci'e, hémiplégique gauche avec contracture de l’avant-bras.

Un cousin germain, dont les ascendants directs ne nous sont pas connus, est débile, complètement inculte, il a eu des monomanies singulières : il a poussé l’amour de la danse jusqu’à la frénésie, il connaissait l’existence des bals à quinze lieues â la ronde, et n’en manquait pas un. Une fois, après avoir passé la journée à danser, il fait 30 kilomètres à pied pour assister à un autre bal, où il danse toute la nuit; puis il repart le lendemain matin pour assister â un troisième bal, et fait encore 35 kilomètres à pied. Il avait la manie d’aller en chemin de fer, dans n’importe quelle direction, jusqu’à ce qu’il eût épuisé sa provision d’argent, puis il revenait à pied chez lui. Il avait encore la manie de collectionner des papiers, il recueillait tous ceux qu’il rencontrait, journaux, prospectus, etc., sans se

préoccuper de leur valeur; il les empilait dans des caisses ; ses poches en étaient pleines. Puis il collectionne les livres, quels qu’ils soient, en achète des caisses, sans se préoccuper autrement de leur contenu.

Un frère de ce malade est également bizarre, original, il ne veut voir personne, vit comme un ours, et prend en grippe tel ou tel.

Côté paternel. — Les grands parents nous sont peu connus.

Le grand-père est mort très jeune; sa mort a suivi de près une ruine amenée par des pertes subies dans un moment d’égarement.

11 paraît avoir été assez mal équilibré.

Un grand oncle était mal équilibré. Esprit aventureux, il était dépensier. Il a fait toute espèce de commerce : vins, chevaux, toiles, noix, etc. Activité mal réglée et absurde qui l’a conduit à la ruine. Après vingt-cinq ans de cette existence accidentée, on fut obligé de l’interner à l’asile de Dole, où il est mort. Excitation maniaque avec projets ambitieux.

Un oncle est mort en bas-âge avec des convulsions. Un autre oncle est un homme remuant, changeant de situation pour un rien ; il est impossible de fixer son esprit qui s’en va toujours à l’aventure, très entreprenant, mais n’ayant pas de persévérance.

Ce malade eut une fille qui s’est laissée séduire par un de ses parents dont elle a eu un enfant.

Une sœur est épileptique : elle a des altaques avec cri initial, convulsions, perte complète de connaissance et des vertiges. Elle a été traitée par M. Charcot.

Histoire du malade. — D... est un homme de 30 ans. d’une bonne constitution, ne portant pas de signes extérieurs de dégénérescence si ce n’est un léger prognathisme de la mâchoire inférieure avez vicieuse implantation des dents. Homme d’une intelligence au-dessus de la moyenne, et d’une culture peu ordinaire, il est fils d’un ancien juge au tribunal de commerce, également très intelligent. Il a fait ses études dans un lycée où il a remporté d’assez beaux succès. Reçu bachelier ès-lettres et ès-sciences, au sortir de Rhétorique, en 1871, il entre à la faculté de droit de Nancy d’où il sort licencié en 1874. Il reste inscrit au barreau deNancy pendant un an, 1875, puis, il vient se faire inscrire à Beaune où, pendant près d’un an, il plaida devant le Tribunal de première instance. Mais il signale sa présence dans cette ville par une série d’extravagances, et c’est à partir de ce moment qu’il apparaît très nettement déséquilibré. Sa situation d’avocat ne l’empêchait pas de se montrer en tète des mascarades les plus burlesques ; il était l’organisateur de cavalcades où il se costumait de la façon la plus excentrique. Un jour, il se promena dans Ta

ville en robe d’avo.at, le bonnet carré sur la tète. Une autre fois, il se rendit au cercle de la magistrature où il entra à cheval, après avoir fait gravir à ce dernier tout un escalier. Ces extravagances l’auraient fait rayer d’office du tableau des avocats, si son père ne l’eût rappelé auprès de lui (mai 1876).

Peu de temps après, il se marie dans de très mauvaises conditions, à la hâte, sciemment, et s’associe avec son beau-père pour faire marcher un commerce de chaussures qui périclitait depuis longtemps. Grâce à son intelligence, il est bien vite au courant des affaires, il relève la maison, et entrois ans,il solde 90.000 francs de billets souscrits antérieurement par son beau-père.

L’année du krach 1882 arrive, et en entraînant la faillite de divers de ses débiteurs, amène un malaise énorme dans la situation commerciale de la maison. En août, il avait perdu de ce chef une centaine de mille francs. Cette perte porte un coup fatal à son état mental et achève de le déséquilibrer. Affolé, il déploie pendant quelque temps une activité desordonnée n’aboutissant à rien.

Au mois de septembre, il est pris tout à coup, du jour au lendemain, de la manie du jeu : il joue dans les cercles en vertu d’une impulsion irrésistible caractéristique que nous retrouverons plus loin, quand nous parlerons des syndromes de la folie des dégénérés. (Voir page 82 la partie de l’observation relative à la manie du jeu.)

Pendant un an, il est victime de son impulsion, et jette sur les tapis verts des sommes importantes, sans que les pertes les plus considérables soient capables de l'arrêter, laissant sa maison courir à la ruine. Déjà, avant le krach, il avait été pris d’une belle passion pour les chevaux, et il avait fait courir, mais sans parier jamais, sans engager sur la tête de ses chevaux la plus petite somme d’argent.

Au mois de décembre de la même année, il perd un efifant qu’il adorait : il eut à ce sujet une crise de nerfs ressemblant à de l’hystéroépilepsie. A.u cimetière, il perd subitement connaissance, tombe sur la tète et se blesse. Pendant une heure, il n’eut aucune conscience de ce qui se passait autour de lui. On lui raconta qu’il s’était débattu, qu’il avait déchiré ses vêtements, mais il n’y a pas eu émission d’urine ni morsure de la langue. 11 ne se rappelle pas bien ce qu’il a éprouvé au début de la crise, « ce dôit-être un étouffement, dit-il, car mon premier mouvement a été de déchirer le col de ma chemise. » Ce n’est du reste pas la seule crise convulsive dont il ait eu à souffrir. A plusieurs reprises, à la suite de pertes au jeu, il perdit connaissance et se débattit comme plus haut.

A partir de ce moment, il devient de plus en plus extravagant, et perd peu à peu la conscience de sa situation. De temps en temps, il

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recommence à s’occuper de la maison avec une activité fiévreuse, il passe alors plusieurs jours et plusieurs nuits sans repos, et l’on voit chaque fois le chiffre d’affaires remonter, mais les excentricités recommencent pendant plusieurs semaines et plusieurs mois.

En 1883, il se rend presque inconsciemment coupable d’un crime qui eût pu entraîner pour lui les plus graves conséquences. Une nuit, couché aux côtés de sa femme, il s’éveille en sursaut, se lève, brise une porte vitrée, et s’introduit dans la chambre d’une de ses cousines, à qui il fait subir les derniers outrages. Après cette scène, il revient dans-sa chambre, et s’endort d’un profond sommeil. Son père seul eut connaissance de l’acte, que sa femme a toujours ignoré, attribuant le bris de la porte à riiitroduCtion de malfaiteurs supposés. Il paraîtrait avoir agi sous l'influence d’un vertige. Il prétend aujourd’hui ne pouvoir reconstituer ses souvenirs à ce sujet. Le lendemain même, quand on lui montra les preuves palpables de son action, il se serait emporté, exigeant même une enquête. « Rien, « dit-il, ne peut me servir à expliquer ma mauvaise action, je vivais « avec ma cousine, comme un frère avec une sœur, et jamais je n’a- « vais éprouvé à son sujet le moindre désir. »

A la fin de 1884 et au commencement de 18-85, il est-hanté par des idées de suicides, et l’on dut mettre la main sur tous les instruments dangereux de la maison. Il ne jouait plus alors, mais il avait une autre idée en'tête, il voulait découvrir lemouvement perpéluel; à la suite de sa participation à une société d’essais électriques, il espérait arriver à la solution de ce problème par l’application de l’électricité à la décomposition de l’eau. Il reste pendant plusieurs mois préoccupé de cette idée, cherchant nuit et jour les moyens de la faire triompher. Il achète une machine électrique fonctionnant à la vapeur,°et l’installe chez lui avec un nombre considérable d’autres appareils, ne donnant aucune attention au désespoir de sa famille qui le voit s’absorber dans des recherches inutiles, ne s’apercevant pas que de jour en jour la maison se ruine et qu’elle est sur le point d’être déclarée en faillite. Il arrive peu à peu au plus haut degré de l’exaltation, et ne parle plus que de son projet dont "il entretient le premier venu. Vers le commencement de juin 1885, il devient apparemment plus tranquille, mais c’est pour délaisser le foyer conjugal, et se lier intimement avec une maîtresse. La maison complètement abandonnée achève de tomber : à la fin de juin, la faillite est imminente. Son beau-père s'enfuit avec sa fille. Absolument surpris par cette situation dont il ne comprend pas la gravité, en raison de son état d’exaltation indescriptible, il quitte lui-même Paris dans les circonstances suivantes : il passe la nuit à circuler dans sa fabri-

que, à tout emballer sans savoir au juste pourquoi ; le matin il reçoit par son courrier une cinquantaine de mille francs qui eussent pu conjurer la faillite, il met le tout dans sa poche sans jfaire attention, se fait conduire à la gare de l'Est, remet 5.000 francs à son groom en lui donnant ordre de l’attendre; mais il. se dirige vers la gare du Nord, et part pour Londres.

Dans cette ville, il s’installe dans un appartement meublé. L’idée lui vient tout à coup, en passant devant un marché, d’y faire d’énormes approvisionnements Dans ses papiers, il fut trouvé plus tard des factures acquittées pour achats de 2,500 francs d’ananas, de 1000 francs de cailles, etc., etc, qu’il faisait expédier sur le marché de Bruxelles où tout fut perdu, à 234 francs près.

Pendant ce temps, la faillite était déclarée, et il se trouvait inculpé de banqueroute frauduleuse, sans en avoir la moindre conscience. Un ami le’ramène à Paris porteur d’une trentaine de mille francs. Le lendemain, il part pour Marseille, emmenant sa maîtresse, puis pour Vintimille, puis pour Monaco, où croyant exploiter un système infaillible pour gagner à la roulette, il perd tout ce qui lui restait. Retour à Marseille qu’il quitte aussitôt se dirigeant sur Vichy : le lendemain même, retour à Paris.

A partir de cet instant, ses facultés s’égarent complètement, et ses actes laissent très peu de traces dans ses souvenirs On lui a dit qu’il s’était rué sur sa maîtresse pour l’étrangler. Des amis l’installent à Robinson où il fait encore des extravagances ; il achète des chevaux sans songer qu’il ne lui reste rien pour les payer. Enfin le 20 septembre il est mis en état d’arrestation.

Pendant les premiers temps, un calme relatif renaît dans son esprit ; mais il n’envisage encore sa situation qu’avec une indifférence reposant sur la conscience qu’il avait de son absolue bonne foi. 11 lui était sincèrement impossible de trouver l’explication de sa conduite depuis 4882, dont il n’avait, d’ail leurs, qu’un souvenir très imparfait- Au bout de quelques temps de réclusion, il s’exalte de nouveau. It est en proie à de violents maux de tête, et il est repris de l’idée de trouver le mouvement perpétuel : il passe son temps à écrire à ce sujet. Très-surexcité, il eut diverses altercations avec des employés de la prison.

Le 4 décembre, il est amené au bureau de l’admission à Sainte- Anne. Une amélioration très sensible dans son état mental n’a pas tardé à se produire, il s’est bientôt rendu un compte exact de s» situation qu’il déplore avec la plus entière sincérité. Ses souvenirs se sont peu à peu reconstitués, et il a pu nous faire tin récit précis de son existence depuis 1882. Il est aujourd’hui complètement

rerr is de son exaltation cérébrale. Le juge d’instruction vient de rendre une ordonnance de non-lieu, et dans peu de jours sa sortie sera signée. Quelques faits restent encore dans l’ombre, dont le souvenir ne lui est pas revenu en dépit de ses efforts. Mais, nous avons noté des crises convulsives qui pourraient servir jusqu’à un certain point à rendre compte de cette amnésie. 11 est possible que notre malade soit vertigineux; rappelons à ce propos que sa sœur est épileptique. Mais nous conservons encore un doute à cet égard. Les dégénérés ont une activité cérébrale si exagérée parfois, que certains faits peuvent ne laisser qu’une très faible trace dans leur souvenir.

Observation VI

Déséquilibration intellectuelle type. Perversions morales et instinctives.

Nombreuses condamnations. Délire. Hérédité morbide.

S..., 35 ans, entre à l’Admission de Sainte Anne, le 23 octobre 1885, avec le certificat suivant : « S... présente les apparences d’un délire « maniaque. Propos incohérents peut-être volontaires? Chants. Tur- « bulence nocturne. Lacération de vêtements. Sortie récente de la « maison d’arrêt de Poissy. Absence de renseignements. Nécessité « d’un examen prolongé. »

Les réseivesde ce certificat se justifiaient amplement en présence de l’attitude du malade et surtout en considération des condamnations qu’il avait subies antérieurement. Après une observation attentive pendant quinze jours, il fut facile d’étsblir le diagnostic suivant : «Dégénérescence mentale avec impulsions. Perversion du sens « moral; conscience incomplète de ses actes, excitation par inter- « valles. »

Les renseignements sur les antécédents héréditaires nous ont été fournis par le malade lui-mêine, une fois rentré en possession de sa lucidité d’esprit, dans les derniers temps de son séjour à Sainte- Anne. Ces indications, très précises, démontrent surabondamment que le malade n’a fait qu’hériter de la disposition mentale commune à tous les membres de sa famille.

Ici l’hérédité est convergente, et bien que le bilan héréditaire soit plus chargé du côté maternel, on trouve chez les ascendants paternels des troubles cérébraux dont l’influence est indéniable.

Côté maternel. — La mère est un type d’originalité. Très religieuse, elle poussait le mysticisme au suprême degré de l’exagération. Elle chantait en vers brûlants d’amour la gloire du Christ, les

bienfaits de la religion chrétienne. Dans toutes ses lettres elle prenait pour thème un verset de l’Écriture, elle s’exaltait et ses écrits ne sauraient mieux être comparés, sous le rapport de la passion, qu’à ceux restés classiques de sainte Thérèse. Parfois elle tombait en extase et était visiblement hallucinée. Elle voyait, disait-elle, sa fille morte assise sur un trône, des anges l’entouraient et la servaient comme une reine.

Toute son existence a été remplie par ces préoccupations religieuses ou par de bonnes œuvres. Après avoir donné tout ce qu’elle possédait, elle empruntait pour donner davantage. Ce besoin de prodigalité l’a poussée à s’endetter de plus de 6.000 francs et à cacher ces emprunts à son mari ; ce n’est qu’à sa mort qu’on les découvrit. A l’occasion de la première communion de sa fille, elle avait organisé une solennité publique avec procession dans la ville.

Une des sœurs de celle-ci (tante maternelle du malade) également déséquilibrée et vicieuse, a présenté différents syndromes dont l'un surtout, l’impulsion au vol, esttrès net.Elle nevolait jamais que chez sa sœur, et prenait toute espèce d’objets. Elle détournait les regards des personnes qui l’entouraient et profitait de leur distraction pour cacher sous son manteau une assiette, un couteau, un verre. A la fin du repas elle glissait subrepticement son couvert dans sa poche. On respectait sa monomamie; quand on l’interpellait à ce sujet, elle soutenait que les objets volés lui appartenaient. Très originale, exagérant tout, tantôt elle était d’un mysticisme outré, passant tout son temps à l’église, tantôt elle blasphémait au contraire, et pestait contre les prêtres. Femme d’ailleurs très intelligente, exerçant la profession de sage-femme qui lui donnait l’occasion d’èt.re prodigue à l’imitation de sa sœur. Jouissant de très modiques ressources, en raison des dépenses exagérées qu’elle faisait, elle gardait néanmoins chez elle pendant plusieurs mois, à sa charge, des femmes qu’elle avait accouchées.

De mœurs légères, elle disparut un jour, et personne ne l’a revue.

Celte femme eut uu fils (cousin germain du malade) qui fut enfermé vers l’âge de 20 ans dans une maison d’aliénés, et qui tut réformé à la suite de cette incarcération. C’est tout ce que nous avons pu recueillir sur son compte.

Les six autres tantes de S... sont non moins déséquilibrées que leurs sœurs. Elles sont également mystiques ; leurpiété était impuissante à les corriger de leurs défauts dont le plus enraciné était la gourmandise. Restées volontairement célibataires, elles se sont associées ensemble pour faire le commerce d’épicerie. Mais ce n’était que soupers fins, consommation exagérée de friandises, nécessitant des commandes

réitérées qu’on ne pouvait payer. De ce fait, elles firent trois fois faillite, et aujourd’hui elles sont réduites à la misère.

Côté paternel. —■ Le père de notre malade passait pour un original. Il était d’une honnêteté et d’une probité scrupuleuses, mais méticuleux à l’excès ; il menait une existence dont la régularité était taxée de manié. Coléreux, s’emportant pour des riens, il allait jusqu’à frapper. A la mort de sa femme, il tomba dans une mélancolie profonde, qui dura vingt années, et l’accompagna jusqu’à sa mort : il ne fit cependant pas de tentative de suicide.

Il rompit, même avec ses meilleurs amis et mena une existence nouvelle. Deux fois par jour, il se rendait à l’église, et accomplissait maintenant les devoirs prescrits par la religion. Fuyant toute espèce de société, il restait, volontairement taciturne et défendait même à ses enfants de parler devant lui.

Une sœur de S... est morte à l’àge de 7 ans, à la suite d’abcès multiples, dont la nature est indéterminée, mais son état mental d’héréditaire s’était déjà manifesté;

^ D’une intelligehce supérieure à son âge, à sept ans elle faisait vœu de virginité. D’un mysticisme exagéré, elle suppliait le Christ, dans ses souffrances, de venir se déposer sur ses plaies. Prodigue Comme sa mère, dès sa plus tendre enfance, elle vendait tout ce qu’on lui donnait et en distribuait le produit aux pauvres-. Elle est morte dans une sorte d’extase, visiblement hallucinée comme l’avait été sa mère.

Histoire du malade. —Les premières années de sa vie ne présentent rien de particulier à signaler. Très facile à élever, il apprit rapidement tout ce qu’on lui voulut enseigner; il a toujours joui d’ailleurs d’une intelligence supérieure et d’une grande puissance d’assimilation. Ce n’est que vers l’âge de 6 ans que son état mental se révèle.

Il devient prodigue comme l'ont été tous les membres de sa famille, et comme il n’a depuis cessé deT’ètre.

Pour satisfaire son penchant, il commence dès cette époque à voler, mais il ne profite jamais de ses larcins, dont le produit est aussitôt distribué soit à des camarades, soit à des pauvres. Plus tard, vers l’âge de 14 ans, il dérobe un jour à son père 1,400 francs qu’il va porter dans une famille malheureuse.

Il avait conscience, disait-il, de sa mauvaise action, mais ses bons sentiments et surtout son besoin de donner l’emportaient.

Élevé par une mère dévote, il fut pris de bonne heure d’une ardeur religieuse poussée parfois jusqu’à l’extravagance. C’est ainsi que vers 1 âge de 14 ans, il s’imposait des pénitences rigoureuses et se privait

même de nourriture; à table il faisait disparaître très habilement dans son mouchoir les aliments qu’on lui donnait. A la moindre peccadille il courait chez son confesseur; tous les matins il communiait. Rencontrant un jour six personnes dans la misère, il les em.». mène chez son père, les installe an rez-de-chaussée et après avoir ouvert largement le buffet, il leur ordonne d’y puiser jusqu’à ce qu’elles soient satisfaites. Il reste dans les mêmes dispositions pendant deux ans.

C’est vers la même époque qu’il commence à se livrer à l’onanisme sur lui-même et sur ses camarades. 11 se masturbait souvent cinq ou six fois par jour, et courait immédiatement s’en confesser. Nous retrouverons plus tard encore l’onanisme joint à des perversions sexuelles d’un autre genre.

A 13 ans, il fut un jour pris de l’idée de s’enfuir et se rendit de Vannes à Brest avec 8 francs dans sa poche. Une fois à Brest, il écrivit à son père de venir l’y chercher, mais la lettre était à peine envoyée qu’il repartait et faisait à pied la route de Br^t à Vannes.. Vers l’âge*de; 10 ans, il fit encore deux, ou trois fugues semblables. C’est à cette époque, après la mort de sa mère, qu’il fut pris pour la première fois de délire. Brusquement, presque du jour au lendemain, il devint morne, taciturne; au collège il ne travaillait plus, il cessait d’être l’élève intelligent qu’il avait été jusqu’alors^ Chez lui, il s’accroupissait dans un coin, fuyant toute société, s’imaginant qu’il avait des ennemis, et! défendant avec énergie que personne rapprochât. Quand on lui parlait, il répondait par une sorte d’aboiement. Tout lui faisait peur; il était sans doute en proie à des hallucinations, mais ses souvenirs à cet égard manquent de précision; il se rappelle seulement qu’il voulut se suicider et qu’il tenta de se précipiter par une fenêtre. Parfois des périodes d’agitation, furieuse venaient entrecouper la monotonie de son délire. On dut plusieurs fois le camisoler. Son délire se prolongea pendant six mois; il en sortit aidé par un traitement hydrothérapique.

11 reprend alors ses études pendant deux années, continue à se distinguer comme par le passé et est reçu bachelier ès lettres à 17 ans.

A partir de cet âge, il devient de plus en plus déséquilibré ; sa vie n’est plus qu’une succession d’actes bizarres, déraisonnables, au milieu desquels émergent parfois de bonnes actions : mélange de bassesses et de grands sentiments, d’actes inspirés tantôt par les plus mauvais instincts, tantôt par la plus pure morale, mélange enfin d’actes-qui le rendent méprisable elle conduisent à la prison, et d’actes qui le rendent intéressant et digne de pitié.

Ses études terminées il est placé par son père à la préfecture de Vannes, mais malgré ses idées religieuses, il est toujours poussé à l’insoumission, il est naturellement anti-autoritaire. Il quitte volontairement son poste et s’engage pour deux ans dans un régiment en garnison à Annecy. Dix-huit mois se passent dans une tranquillité relative, lorsqu’il noue des relations avec une fillette pour laquelle il veut déserter. 11 écrit à son père en le priant de lui payer son remplacement, sinon il mettra son projet à exécution Le remplacement payé, S... rentre à Vannes et travaille auprès de son père. 11 cultive alors la poésie avec un certain succès et concourt pour les jeux floraux.

Trois mois après (1870), il signe unnouvél engagement volontaire pour la durée de la guerre, fait la campagne de la Loire; prisonnier à Orléans, il s’évade et revient chez lui, après la guerre, avec le grade d’adjudant. 11 collabore au journal « le Phare de la Loire » et publie quelques articles humoristiques.

En 1871, il contracte un nouvel engagement dans l’infanterie de marine et part pour Brest. Quoique au régiment, il demande l'autorisation— qui lui est refusée — de suivre les cours de l’École de médecine. De dépit, il se livre à la d'ébauche en compagnie des filles de Brest. Il adresse à son père des demandes réitérées d’argent pour subvenir à ses dépense s. Celui-ci se détermine à ne plus répondre aux lettres de son fils. C’est alors que pour satisfaire aux exigences de ses maîtresses, il vend tout son équipement militaire. Traduit pour ce fait devant un conseil de guerre, il est condamné à un an de prison le 21 septembre 1871. A l’expiration de sa peine, il est envoyé aux compagnies de discipline, et passe son existence presque tout entière dans les silos, à cause de son insoumission. Libéré du service en 1875, il prend son congé pour Alger afin de pouvoir entreprendre une campagne contre les actes arbitraires dont les soldats sont victimes dans les compagnies de discipline. On accepte sa collaboration à « l’Akhbar » à condition qu’il gardera le silence. Séjour de trois mois à Alger pendant lesquels il commet quelques fredaines Une fois entre autres il voulut épouser une fille qui ne voulait pas se livrer à lui ; il fit même les démarches nécessaires pour l’accomplissement de ce mariage «puisqu’il ne voyait, disait-il, « que ce moyen d’obtenir les faveurs de celle qu’il désirait. »

Rappelé par son père, il revient à Vannes et mène jusqu’en 1877 une vie aventureuse. Il éprouvait le besoin de remuer, restait très peu de temps dans les mêmes endroits, faisant constamment la navette de Vannes à Marseille, et vice versa, vivant au jour le jour, s'arrêtant dans certaines villes ou il fondait des journaux qu’il aban-

donnait aussitôt avec les actionnaires. Lassé enfin de celte existence sans but, il revient chez son père, annihilé complètement par les souffrances éprouvées et le chagrin de se voir fermer les administrations publiques. Il travaille avec ardeur, étudiant un peu toutes sortes de questions, ^approfondissant rien et prenant à la hâte des notions superficielles sur tout.

Il se marie vers le milieu de 1877 avec une jeune personne âgée à peine de 15 ans 1/2. Retrempé par cette union, il n’était plus le même homme, s’attachant à être le modèle des époux. Au moment de la naissance de son fils, il voulut rompre avec toutes ses anciennes relations, ne vivant que pour sa femme, et ne se préoccupant que de satisfaire ses moindres désirs, passant les nuits à son chevet lorsqu’elle était malade. Il eut, peu de temps après, la preuve que sa femme le trompait. Après de nombreuses récriminations, convaincu que ni son affection, ni son désespoir n’étaient capables de lui ramener sa femme, il quitte son ménage et part pour Marseille, dans l’intention de collaborer de nouveau à différents journaux. Au mois de janvier 1880, un télégramme lui annonce la mort de son second enfant. Revenu à Vannes, aucune réconciliation avec sa femme n’est possible, il réalise ce qu’il possède, et part pour l’Amérique accompagné de son beau-frère.

Il joue pendant la traversée et perd une partie de son argent.

Repris par son humeur vagabonde, il parcourt le Venezuela en tous sens, et pousse jusqu’aux bords de i’Orénoq.ue ; vivant au milieu des tribus sauvages, passant son temps à chasser et à philosopher, s’inquiétant fort peu du lendemain, ne se souciant en aucune façon des dangers qu’il bravait. Lorsqu’il entrait dans les/villes, c’était une orgie terrible, orgie de femmes, orgie de boissons alcooliques. Surpris par les fièvres, il craint de mourir sans revoir son enfant et revient en France au bout de deux ans.

Après un séjour d’un mois auprès de sa femme, ne pouvant la déterminer à le suivre à Paris, il la quitte de nouveau, et recommence cette vie fiévreuse qu’il menait avant son départ pour l’Amérique.

A Paris il se mêle aux luttes entreprises par les étudiants contre les souteneurs, insulte un commissaire de police et se fait condamner de ce chef à vingt jours de prison.

A l’expiration de sa peine, il souflète un garde de Paris à la suite d’une discussion, et se fait de nouveau condamner à un mois de prison. Dégoûté de tout, il se remet néanmoins au travail, vivant au jour le jour, dépensant au fur et à mesure ce qu’il gagnait, donnant ce qu’il ne dépensait pas.

Son père meurt sur ces entrefaites. Il revient à Vannes, accepte les excuses de sa femme et lui pardonne. Mais peu de temps après il découvre une nouvelle correspondance amoureuse ; il réalise alors 25,000 francs dont il met de côté 18,000 pour son enfant ; il part pour Paris, emmenant celui-ci qu’il confie à une famille amie. Puis il recommence à mener joyeuse vie, et mange en huit jours ce qui lui restait de la succession de son père. Pour se débarrasser plus vite de son argent, il donnait 100 francs de pourboire et cassait les tables dans les cafés.

Manquant le plus souvent de travail il vécut pendant trois mois en contractant des dettes (janvier 1883). L’argent emprunté lui servait surtout à offrir à boire à des filles de mauvaise vie. dont il payait aussi le loyer. Il faisait à cette époque de nombreux excès de boissons (absinthe et vin blanc).

Epouvanté enfin de la voie dans laquelle il se lançait, il résolut d’en finir, et avala le contenu d’une fiole de laudanum. Secouru en temps opportun, il ne resta malade que pendant huit jours. Alors, il quitta Paris, seul, sans un. sou, pendant la nuit, et alla jusqu’au Havre, à pied. N’y trouvant pas d’ouvrage, il revint à pied jusqu’à Rouen, où, exténué, il dut séjourner pendant un mois à l'hôpital. Puis, il repartit à pied dans la direction de Bruxelles, faisant des portraits au fusain pour vivre.

Il est arrêté à Montreuil-sur-Mer et condamné à un mois de prison pour vagabondage. 11 revient ensuite à Paris et trouve à s’occuper chez un architecte. Mais il retrouve en même temps ses anciennes maîtresses; le peu.d’argent qu’il gagnait ne suffisait pas à entretenir leurs caprices; il ne pouvait non plus satisfaire son besoin de vivre dans l’orgie et la débauche, et c’est dans ces circonstances qu’il est poussé à voler..

Il profite de l’absence de son patron pour lui dérober sa montre et ses bijoux, et court les engager au Mont-de-Piété..Il espérait, dit-il, .pouvoir les dégager avant son retour. Une fois en possession de l’argent, il ne songe plus qu’à l’utiliser, et rôde pendant quelques jours ; puis, poursuivi par le remords, il va de lui-même se livrer au commissaire de police de Versailles. Condamné à dixv mois de prison (1883), il subit sa peiné à la Roquette.

Placé au milieu de gens dont la fréquentation n’était pas de nature à relever son niveau moral, il prit rapidement goût au crime, et manquant de mesure comme tous les déséquilibrés, il laissa son imagination inventer les projets les plus monstrueux « dont le rèciefïrayait même ses co-détenus », disait-il. Mais doué d’une intelligence au-dessus de la moyenne et d’une facilité d’élocution peu

ordinaire il entraînait facilement ses compagnons avec lesquels il perpétrait du matin au soir toutes sortes de projets criminels, établissant des plans, les perfectionnant, ne doutant jamais de la réussite. Il avait imaginé, par exemple, de lancer dans la même journée une cinquantaine de traites à son nom, et de louer un appartement dont il nous a refait le plan, appartement où. il recevait à jour five les garçons de banque chargés de percevoir le montant des traites. Une forte pile adroitement dissimulée devait les foudroyer au moment même où ils prenaient l’argent au guichet. Les cadavres rapidement détroussés étaient entassés dans un cabinet noir, et une fois en possession d’une forte somme d’argent, il partait immédiatement pour l’étranger.

Un autre projet consistait à faire cuire les garçons de recettes dans un four de boulanger une fois, qu’ils auraient été dévalisés. S... élaborait mille projets semblables, il s’exaltait en songeant à leur réalisation ; ce n’est pas un cadavre qu’il rêvait, c'était 150 et 200 le même jour : pas une fois la crainte de l’échafaud ne le détournait de ses conceptions criminelles, qu’il aurait certainement tenté d’exécuter, s’il avait pu sortir à cette époque. D’autres fois, il projetait des vols avec effraction, des faux en écriture, ou encore, il perfectionnait les moyens de fabriquer la fausse monnaie. Pendant six mois tous ces projets revinrent dans son esprit avec le caractère d’autant d’obsessions : a Chaque fois que j’y songeais, dit-il, je me « sentais oppressé, ma respiration devenait haletante et bruyante, « c’est pendant la nuit surtout que je surprenais ce phénomène. »

Peu à peu son esprit se calma sous l’influence des bons conseils que lui prodiguait l’aumônier de la prison. Il eut même des relations amicales avec ce dernier. Ils devaient collaborer ensemble à une oeuvre littéraire traitant du relèvement moral des condamnés.

Pendant son séjour à la prison, il eut.à trois reprises des hallucinations que nous reverrons reparaître plus tard, avec le même caractère, mais beaucoup plus- accentuées.. Chaque fais qu’il parlait,, il entendait distinctement une autre voix 'répéter les mêmes paroles . Vivement préoccupé par ces hallucinations, il ne tarda pas à prendre le dessus, et se convainquit lui-même de son erreur.

A sa sortie de prison, livré à lui-même, il n’.ose se présenter chez ses anciennes connaissances que sa condamnation avait stupéfiées. Errant un jour dans Paris, il fait la rencontre de deux. ou. trois vauriens avec lesquels il s’était trouvé en relations à la Roquette. Il se laisse entraîner par eux et fait bientôt partie d’une bande de voleurs organisée. Peu de temps après on lui fait part d’un vol à effectuer dans une fruiterie; on lui fournit tous les renseignements nécessaires

pour arriver au but, et on le charge de l'affaire : mais il était mal habile, et il se laissa prendre sans opposer de résistance, les larmes dans les yeux.

11 est de nouveau condamné à quinze mois de prison qu’il subit à la maison d’arrêt de Poissy. C’est vers la fin de sa peine qu’il fut pris pour la seconde fois de délire à forme maniaque pour lequel il fut conduit à Sainte-Anne, où nous l’avons observé.

Mais avant de faire le récit de son délire, il est nécessaire de revenir sur quelques points de l’histoire de notre malade, et de la compléter par quelques détails que nous avons négligés volontairement pour ne pas nuire à l’exposé chronologique des faits.

Les particularités que nous avons en vue sont surtout relatives à cette prodigalité, syndrome commun à tous les membres de la famille, et que nulle volonté n’avait le pouvoir de restreindre. Le plus souvent, ce besoin de donner a été l’unique cause de ces vols qae S... commettait de la manière la plus irréfléchie. Il aurait tout fait, dit—il ; pour se procurer un argent qu’il ne savait pas conserver plus de vingt-quatre heures.

Ce besoin de dépenser revient sans cesse avec le caractère très net d’une impulsion. Souvent il est arrivé au malade de se coucher le soir sans avoir dépensé tout ce qu’il possédait ; il ne dormait pas alors, dit-il, cherchant les moyens de se débarrasser au plus vite de ce qui semblait le gêner. Au jour naissant, il partait, et ne se déclarait satisfait qu’après avoir jeté au vent son dernier sou.

Il se rendait aux halles et faisait distribuer pendant une demiheure des aliments aux indigents : il se tenait à l’écart pour jouir du spectacle. Une autre fois, il faisait entrer vingt personnes dans une baraque de foire et payait les places ; ou bien il mettait à sac une boutique de pâtisserie au profit des pauvres.

11 lui arriva également de donner 500 francs pour qu’on nourrît des pauvres pendant plusieurs jours, et il présidait le repas. Un jour enfin il réunit un certain nombre de rôdeurs chez un marchand de vins, et leur offrit le champagne. Il s’esi partout endetté, signant des billets sans sourciller ; il doit encore de ce chef plus de 3,000 francs.

Il nous faut également faire mention des différentes anomalies ou perversions sexuelles que nous avons notées dans le cours de l’existence de S... Nous l’avons vu plus haut se livrer à l’onanisme d’une façon exagérée à partir de l’âge de 14 ans et pratiquer également des attouchements sur ses camarades.

A 18 ans ont lieu ses premières relations avec une femme, mais c'était une femme de 40 ans, « hideuse, » dit-il. Puis, pendant

quatre années, il se livre de nouveau à un onanisme effréné, sans jamais songer aux femmes. Il ne se passait pas de jour qu’il ne se masturbât plusieurs fois. A 22 ans, la scène change, il fréquente toute espèce de femmes avec un entrainement et une ardeur qu’il poussait jusqu’à la frénésie. Il ne souffrait pas qu’une femme lui résistât ; nous l’avons vu, à Alger, proposer le mariage à une fille qui lui faisait désirer trop longtemps ses faveurs. A plusieurs reprises, et dans les mêmes circonstances, il fit les mêmes propositions. Il alla même plus loin, et il se présenta un jour le révolver à la main chez une actrice qui avait plusieurs fois repoussé ses avances, avec la ferme résolution d’en finir avec ses résistances qu’il ne pouvait tolérer davantage. Lorsqu’il possédait une femme, il aimait souvent la garder pendant plusieurs semaines sans la toucher : d’autres fois, au contraire, il se livrait à un coït brutal, pratiquant même la sodomie. Depuis son mariage, il lui est impossible de cohabiter avec une femme sans invoquer devant ses yeux l’image de son épouse : le souvenir de celle-ci est seul capable de provoquer l’érection.

Ce fait n’a rien d’extraordinaire chez un dégénéré ; il a déjà été signalé très nettement par M. Magnan dans son travail sur les perversions du sens génital, où il cite le cas d’un malade qui ne pouvait cohabiter avec une femme sans invoquer le souvenir d’une vieille femme ridée. Enfin S... fut poussé une fois à se livrer à la pédérastie sur un jeune garçon qui couchait auprès de lui dans un de ces établissements qui recueillent pendant la nuit les gens sans domicile. L’idée lui en est venue subitement, en s’éveillant ; l’érection s’est même produite à la vue du jeune garçon ; mais S... affirme n’avoir pas donné suite à son idée .

Revenons maintenant à l’histoire du délire qui nous donna l’occasion d’observer le malade à Sainte-Anne. Ce délire s’ébaucha et parcourut même sa période la plus active alors que S... finissait sa peine à la prison de Poissy. Ce délire survint d’emblée, comme c’est de règle chez les dégénérés.

Depuis quelques temps, cependant. S... s’excitait un peu ; il s’indignait des mauvais traitements qu’il subissait en compagnie des autres détenus, et il entraînait ces derniers à la révolte. Il s absorbait aussi dans la lecture de Michelet (Introduction à l’Histoire universelle) et laissait errer son imagination à travers les siècles, suivant pas à pas la grande lutte pour l’existence, entreprise par les peuples à tous les âges de leur évolution. Repris par ses idées mystiques, il examina à fond les différents mystères de la religion chrétienne, et une nuit (13 septembre 1885) Dieu lui apparut, lui annonçant qu’il le choisissait comme le Rédempteur promis aux hommes par l’Ecriture.

Il remarque alors la date du jour — 13 septembre — qu’il met. en rapport avec ses treize mois de captivité, et de la coïncidence de ces deux nombres 13, il tire une signification spéciale relative à sa vocation. Il range alors les .chaises de sa cellule, comme si elles étaient destinées à recevoir des auditeurs, et entame un sermon, puis

11 se met dans un état de complète nudité, nouant seulement son caleçon autour de la ceinture, et il se crucifie contre le mur en face de lai fenêtre. Le lendemain il dispose de petites glaces le long des murs, et s’imagine - que son image va se photographier vivante dans ces miroirs. La purification de l’homme étant nécessaire pour arriver à la Rédemption, il se prescrit une nourriture spéciale, ne voulant prendre que du blé et du vin, se souvenant que le Christ avait parlé de l’union du pain et du vin. Le blé, germant à l’intérieur, devait produire une nouvelle chair.

Pendant longtemps, il eut des hallucinations de l’ouïe, comme lors de son séjour à la Roquette. Tout ce qu’il disait était répété une minute après dans les mêmes termes ; s’il chantait, son chant était redit dans l'éloignement par un chœur d’une vingtaine de voix.

Il entrait toutes les nuits en conversation avec le ciel; deux des étoiles de la grande Ourse servaient d’intermédiaires. Quand il adressait une question à Dieu, si la réponse était affirmative, il voyait les deux étoiles se rapprocher au point de se toucher; si la réponse était négative, les deux étoiles s’éloignaient rapidement l’une de l’autre, et il cessait de les voir.

Il acquit ainsi la certitude qu’il était bien le Rédempteur chois par Dieu. Tout servait à le confirmer dans cette idée : 13 carreaux à une fenêtre, >13 fleurs dans unparterre. il avait élevant sa fenêtre 13 carrés de salades; c’était pour Lui l’indice qu’il devait choisir

12 apôtres, le '.treizième carré le désignant spécialement. Il s’attachait à reconnaître le bien du mal par les distinctions des couleurs en remontant du blanc au noir. Quand il lisait, les mots avaient un sens, caché qu’il comprenait : ainsi, Alexandre voulait dire : fils de l’homme. Enfin, le feu purifiant tout, il s’attachait à fumer les cigarettes par l’extrémité allumée.

Pendant un mois environ, ce délire évolua sans aucune rémission jusqu’au moment où la peine de S... expirait. Mis en liberté, malgré ses conceptions délirantes, il vient à Paris. Pendant la première nuit, il croit ressentir des décharges électriques au niveau du front; il se lève et passe le reste de la nuit à rôder sur les boulevards, le chapeau à la main, faisant avec les bras des signes mystérieux, et traînant un pied sur les rails des tramways, dans la

conviction qu’il électrisait Paris : le moindre événement lui montrait que Paris était sous le charme. Le second jour, il veut se rendre à la Chambre pour expliquer sa mission et rendre compte de son nouveau système d’alimentation; mais en route, il se présente chez Léo Taxi!, dont il veut, dit-il, relever le journal. Pendant deux nuits, il continue à électriser Paris, n’ayant pas encore songé à prendre de nourriture. Le quatrième jour, il jette par dessus les grilles deNotre- Damexe qui lui reste d’argent, en proférant un blasphème, puis il se déshabille sur la place du Parvis et déchire ses vêtements. C’est dans cette circonstance qu’il fut arrêté et conduit à la préfecture et* de là, à Sainte-Anne.

Quelques jours de repos suffirent pour ramener le calme dans l’esprit du malade qui nous raconta son histoire dans tous ses détails, toujours convaincu, néanmoins, qu’il était chargé d’uue mission divine ; idée qu’il n’abandonna que vers le milieu de novembre. Il attache cependant encore une certaine valeur à là théorie de la Rédemption, telle qu’il l’a conçue ; mais ce n’est plus qu’une valeur théorique. Il développe son idée quand on le lui demande avec une certaine verve et une certaine élégance.

Peu de jours après son arrivée, il écrivit à sa femme une lettre fort touchante, où il lui demandait pardon de toutes ses fredaines et la suppliait de le recevoir auprès d’elle. Cet appel, et d’autres qu’il lui adressa depuis, sont restés sans réponse. Actuellement, S... est en pleine possession de lui-même, il exprime les vœux les plus sincères pour que sa réhabilitation lui soit accordée dans trois ans.

On vient de le laisser sortir de Sainte-Anne; malheureusement, le déséquilibré est pareil à un grand enfant qui aurait besoin d’une constante tutelle, et un rènouvellement delà vie passée n’aurait rien d’extraordinaire. Il est guéri de ses idées délirantes, mais cette guérison n’est qu’apparente; le terrain de dégénérescence mental e reste ce qu’il était, et la moindre occasion suffit pour qu’un nouveau syndrome ou qu’un nouveau délire vienne y germer.

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