CHAPITRE III
DES SYNDROMES DE LA FOLIE DES DÉGÉNÉRÉS et de l’état syndromique.
Des Syndromes en général.
L’état mental que nous venons d’esquisser à grands traits, n’est pas le seul aspect sous lequel se présente le dégénéré. Il survient fréquemment dans la vie mentale de ce dernier des épisodes dont les caractères morbides, très nets, méritent une description séparée.
L’aspect clinique de ces faits est toujours le même, et vient compliquer l’état mental préexistant. Tous ces épisodes sont identiques quant au fond; ils sont susceptibles de la même description générale, qu’ils soient étudiés chez le même malade, ou qu’ils soient pris chez des malades différents. Ce sont autant de syndromes de la folie des dégénérés. Ainsi, le dégénéré, possesseur de son état mental bien particulier, peut se présenter sous un autre aspect qui vient se surajouter à l’état mental héréditairement acquis, et le compliquer à la façon d’un épisode survenant dans le cours d’une histoire. Mais il faut bien s’entendre à ce sujet : cet épisode constitue l’une des pages de l’histoire. Il est contingent, mais quand il se présente, c’est par un enchaînement logique des faits ; ce n’est pas un accident différent de l’histoire du dégénéré : état mental et syndromique épisodique sont deux manières d'être du même individu.
Ainsi donc l'état syndromique du dégénéré n’est pas cons-
tant, il n’est pas fatal comme l’état de déséquilibration. Ce dernier représente la physionomie normale du dégénéré ; le syndrome n’est qu’une exception, mais pour que celui-ci se développe, il ne faut pas oublier que l’état mental spécial doit préexister; en d’autres termes, le dégénéré seul peut être syndromique. Une conclusion immédiate à en tirer est la suivante : dès que le clinicien se trouvera en présence de l’un des syndromes que nous examinerons plus loin, il pourra avancer avec certitude, et avant toute recherche sur l’état mental du malade, qu’il marche sur un terrain dégénéré. L’étude des antécédents ne tardera pas à le confirmer dans sa conclusion.
Bien mieux encore que l’état mental, les syndromes épisodiques caractérisent le dégénéré et constituent l'un des signes certains de l’état de dégénérescence. Ils ont au moral, même valeur que les signes somatiques au physique, et méritent à bon droit la dénomination de stigmates 'psychiques que leur a donnée M. Magnan.
L’histoire des syndromes de la folie des dégénérés appartient presque tout entière à ce dernier. Non seulement il a découvert et isolé comme faits cliniques bon nombre de ces syndromes, mais encore il les a groupés, il en a fait la synthèse, pour en former un ensemble, complexe en apparence, à cause de la multiplicité des détails, mais d’une simplicité extraordinaire dans les grandes lignes. Le premier, il les a étudiés avec leur vrai caractère d’obsession et d’impulsion qu’il s’est attaché à faire ressortir avant tous les autres, et le premier, il a vu que l’impossibilité de se soustraire à cette contrainte de la pensée qui constitue l’obsession, que l’impuissance de la volonté à restreindre ou à empêcher certains actes impulsifs, ne pouvaient exister sans un cerveau mal équilibré, mal construit en quelque sorte, dégénéré à vrai dire.
L’importance de l’état syndromique résulte surtout de ce fait que la clinique l'a jusqu’à présent isolé de ses attaches Legrain. 5
héréditaires et que les auteurs ont considéré les syndromes comme autant de monomanies différentes, autant d’entités morbides.
Depuis qu’Esquirol a attaché l’étiquette de monomanie à certaines modalités délirantes, les monomanies se sont multipliées à l’infini, chaque auteur en a décrit une nouvelle» et si l’on s’attache obstinément à ne considérer la raonomanie qu’en elle-même, nul doute que la série ne demeure longtemps avant d’être close. Ces monomanies admises encore aujourd’hui par la plupart des aliénistes au rang d’entité morbide» ne sont pas, en dépit de leur aspect clinique, de leurs caractères parfois très nettement tranchés, autant de maladies distinctes.
Le clinicien ne s’en tient pas à l’analyse du symptôme qui s’offre à sa vue, il groupe ensemble plusieurs symptômes, refait l’histoire de son malade depuis l’enfance ; il remonte encore plus loin, et c’est la famille du malade qui devient l’objet de ses investigations.
C’est pour n’avoir pas procédé de cette façon en clinique mentale, que l’aliéniste est resté confiné dans la monomanie.
Reprenant au moyen de cette méthode l’histoire des anciennes monomanies, le clinicien leur trouvera, malgré des dissemblances de forme, des airs de parenté, des caractères communs ; il pourra établir qu’au fond toutes se ressemblent ; enfin, retournant le terrain sur lequel se sera développée la monomanie, il y trouvera constamment les traces d’une lourde tare héréditaire. Peu à peu les monomanes ne seront plus dans son esprit que des dégénérés, les monomanies qu’autant de syndromes de la folie héréditaire. Les syndromes ou monomanies ne seront plus, suivant l’expression do M. Magnan, « que les vêtements différents dont s’affuble toujours le même malade : le dégénéré ».
Telle est la grande synthèse qui remplace cliniquement la conception isolée des monomanies. Grâce à elle, il est permis au clinicien de ne plus aller à l’aventure, il a des points de
repère : la monomanie ne disait rien, le syndrome dit beaucoup. Mais, pour en arriver là, il faut, répétons-le, laissant de côté l’iiistoire actuelle du malade, s’attacher à celle de son passé. On s’aperçoit alors, pour ne prendre que quelques exemples, que tel perverti sexuel, observé en ce moment, a présenté depuis son enfance, souvent une série non interrompue d’autres monomanies : il a ôté kleptomane, pyromane ou dipsomane.
Un malade observé par M. Magnan était kleptomane à 5 ans; plus tard, il recherchait les nudités masculines, puis il devint arithmomane, et actuellement il est encore perverti sexuel. Une malade que nous observons en ce moment a eu autrefois la terreur des pointes ; aujourd’hui, elle présente cette anomalie de la volonté qui constitue l’aboulie. Bref, avec les conceptions anciennes, purement théoriques, nous sommes en présence d’une succession de maladies distinctes"; avec la conception pratique que nous venons d’énoncer, nous n’avons qu’une seule maladie, mais à caractères variables , nombreux , essentiellement changeants et transitoires. On comprend main- J tenant que le clinicien puisse multiplier à l’infini les monomanies ; nous n'y voyons plus désormais que des modalités différentes appartenant toujours au même processus : la folie des dêgéne'rès.
Que sont au fond tous ces stigmates psychiques de la folie des dégénérés ? Est-il réellement possible de leur considérer des caractères généraux et de les assimiler les uns aux autres ?
Et, si le fait est possible, n’en ressort-il pas d’une façon éclatante, que tous les syndromes sont une seule et même chose quant au fcmd, et que la forme seule diffère ? Dans ce cas, sachant que la forme d’un délire n’a que la valeur d’un aspect clinique, et qu’elle ne prévaut en rien sur le fond, si le clinicien ne se détermine pas à rattacher l’état syndromique à l’état héréditaire, n’en doit il pas au moins concluz*e de prime abord que toutes les monomanies ne forment qu’un seul et même groupe, bien distinct, et non pas des affections différentes ?
Çes caractères généraux dont nous parlons, existent, et nous allons les énumérer succinctement, avant de faire l’histoire des syndromes décrits jusqu’à présent.
On ne voit pas bien, d’abord, comment il est possible de comparer entre eux les différents syndromes. Mais, en les analysant scrupuleusement, on s’aperçoit que chacun d’eux est réductible à l’un des deux phénomènes suivants : obsession, impulsion, ou bien aux deux à la fois. Obsession, impulsion, voilà ce que l’on rencontre à la base de toute monomanie. Le dipsomane est obsédé par l’idée de boire, et il est poussé irrésistiblementà le faire ; l’onomatomane. est obsédé par certains mots qu’il est poussé à répéter malgré lui. Tous les syndromes, sans exception, pourraient nous fournir un exemple.
Dans l’ordre des obsessions pures, figurent, entre autres, la folie du doute, et certaines variétés d’onomatomanie. Les questions qui se pressent tumultueusement et souvent sans ordre dans l’esprit du malade atteint de folie du doute, la recherche anxieuse de certains mots chez l’individu atteint d’onomatomanie, sont deux phénomènes du même genre. L’obsession est à la pensée ce qu’à l’acte est l’impulsion, et l’impulsjon suit logiquement l’obsession dans un certain nombre de cas ; mais il peut très bien n’en être pas ainsi, et l’acte impulsif survient fréquemment, indépendamment de toute pensée préexistante.
De l’analyse, ressort encore un grand caractère : Virrésistif büité ; en dépit de tous ses efforts, le malade voit se reproduire constamment l’obsession et l’impulsion.
Tels sont les faits cliniques: tous, sans exception, sont l’image d’une déséquilibration, d’une: désharmonie des facultés intellectuelles. Chez certains malades, l’intelligence défectueuse ne donne qu’imparfaitement la notion du bien ou du mal. Chez tous, la volonté est insuffisante ou impuissante : l’acte suit la pensée, ou s’effectue même sans pensée préalable, et avant que la volonté ait eu la force ou même le temps
d’intervenir : la déséquilibration de l’intelligence, celle du sentiment, l’annihilation plus ou moins complète de la volonté, tels sont les facteurs nécessaires pour l’existence du syndrome. Il est facile de voir que ces trois facteurs constituent par leur réunion l’état mental du dégénéré, nouvelle preuve que les syndromes épisodiques ne sauraient exister sans un état mental spécial préexistant.
Un autre caractère capital du syndrome est constitué par l’état de la conscience avant, pendant et après les manifestations diverses du syndrome. Le malade a pleine conscience de son état, •il a conscience de son impuissance, et de cette impuissance résulte un autre grand caractère .inséparable de toute manifestation syndromique: l'angoisse, une souffrance morale inexprimable qui plonge souvent le malade dans le plus profond désespoir ; il lutte contre ses pensées envahissantes et obsédantes, comme il met tout en œuvre pour éviter l’acte impulsif. Souvent, il obtient une victoire momentanée, il arrive, en se procurant des distractions multipliées à mettre en fuite l’obsession, en s'entourant de personnes en qui il a confiance; à éloigner l’impulsion ; mais, c’est en vain. Il semblerait que le centre surexcité doit être déchargé, et que plus cette décharge est éloignée, plus elle est pressante et -nécessaire. Alors la lutte recommence jusqu’à ce que le malade succombe. Les dipsomanes, les onomatomanes fournissent de nombreux exemples de ce que nous venons d’exprimer. Indépendamment de cette souffrance morale, il n’est pas rare d'observer une réelle souffrance physique ; témoin cette anxiété, cette oppression qui accompagnent souvent certains accès de folie du doute ou de dispsomanie.
Cet état de souffrance domine tellement la scène que Morel ne voyait plus que lui. Laissant trop loin en arrière les autres manifestations cliniques, il avait ainsi créé son délire émotif qu’il avait élevé au rang d’entité. En relisant avec attention les observations de Morel, il est facile de voir qu’elles répondent intégralement à la descrip'ion que nous avons donnée
du syndrome; L’émotivité très grande dont les malades sont l’objet n'est que la conséquence d’obsessions ou d’impulsions violentes qui l’engendrent directement.
En regard de cette souffrance, il convient de placer Insatisfaction réelle qui suit l’impulsion accomplie. Il y a là un contraste singulier qui se conçoit facilement. Cette satisfaction d’ordre purement intellectuel implique bien l’idée d’une né» cessltô, d’un besoin à satisfaire.
L’onomatomane qui est obligé de dire certains mots, souffre réellement s’il ne peut les prononcer, il va les dire à voix basse, dans un coin, sans sé pouvoir contraindre à les garder ; aussitôt après, il éprouve un réel soulagement. De même pour le dipsomane : après avoir lutté longtemps pour ne pas succomber, et avoir souffert de cette lutte, il est satisfait dès qu’il a bu. C’est un besoin d’ordre psychologique, exactement Comparable à tous les besoins d’ordre physiologique,
Voilà les grands caractères propres aux syndromes de la folie des dégénérés. Ils sont constants et immuables.
Résumons-les, en les groupant, afin qu’ils frappent mieux l’esprit :
I 6 Obsession ; 2° Impulsion ;
3° Irrésistibilité ;
4° Conscience complète de l’état.
5 Ô Angoisse concomitante.
c..i 6 6 Satisfaction consécutive.
Ces six caractères résument toute l’histoire des monôma-
nies, Dans toutes, sans exception, on les retrouve. N'est-il
donc pas logique de les assimiler les unes aux autres, et de
les englober dans la même description générale ?
Veut-on maintenant la démonstration physiologique de tous ces faits ? Elle ressort des mêmes considérations que nous avons exposées au. chapitre précédent, au sujet de la déséquilibration fonctionnelle des différents centres cérébraux.
Voici les paroles mêmes de M. Magnan :
« Il semblerait, dit-il, qu’aucun rapprochement ne saurait
« être établi, par exemple, entre l’onomatomanie, la dipso- « manie et les perversions sexuelles, et cependant le phéno- « mène est, au fond, le même. Il s’agit, dans tous les cas, « d’un centre surexcité, réclamant le retour d’une sensation « déjà connue: l’apparition de l’image tonale, c’est-à*dire, du <t nom dans le centre cortical, suffit à calmer l'onomato- « mane ; l’impression alcoolique transmise par les nerfs de « l’estomac au centre bulbaire et à l’écorce, donne satisfac- « tion au dipsomane ; la répétition de l’acte qui fait naître la « sensation dans le centre génito-spinal, apaise momentané- « ment les désirs de l’onaniste. Dans tous les cas, il s’agit de « reproduire une sensation appropriée à un centre. »
Les mêmes considérations s’appliquent intégralement aux autres syndromes. On voit par là qüe ces derniers reproduisent dans leurs grandes lignes la physionomie exacte de l’état mental sur lequel ils sont greffés. Néanmoins, leur étude séparée se justifie par les raisons suivantes : ils ont un âspêct clinique bien défini, à tel point que certains aliénistes lès ont décrits comme des maladies distinctes; ensuite, ils ne sont pas constants. Mais ce ne sont toujours que des manières d’être du déséquilibré : le syndrome ayant, par définition, à sa base une obsession ou une impulsion irrésistible, suppose un cerveau mal pondéré.
Des syndromes en particulier.
Nous n’avons pas l’intention de faire ici l’histoire détaillée des différents syndromes. Ils ont été déjà décrits, pour la plupart, dans les traités classiques ou dans des monographies spéciales, avec l’étiquette de monomanies. Il en est d’inédits ; leur histoire appartient à M. Magnan, qui les a exposés sommairement dans ses leçons cliniques. Nous les reprendrons très brièvement, surtout pour y retrouver la démonstration des généralités que nous avons exposées plus haut.
La liste des syndromes jusqu’à présent connus est comprise dans le tableau suivant, que nous empruntons à M. Magnan :
Héréditaires dégénérés.