DE LA MANIE RAISONNANTE ET DE LA POLIE MORARE
Manie raisonnante. — La manie raisonnante forme celui des chapitres de la pathologie mentale qui a le plus divisé les auteurs. Ils en donnent tous une définition différente ; chacun l’interprète à sa manière, les opinions sont toutes dissemblables. Mais deux faits les rallient en général : la description clinique de la maladie, et son origine héréditaire. Au point de vue symptomatique, la manie raisonnante reproduit à peu près intégralement le tableau que nous avons donné des déséquilibrés, particulièrement des dégénérés supérieurs. Tous les maniaques raisonnants sont des déséquilibrés : leurs pensées, leurs paroles et leurs actes reflètent fidèlement l’absence de pondération de leur esprit.
La définition qui rend le compte le plus exact de la manie raisonnante est, à notre avis, celle que donne M. Dagonet : « C'est une tendance irrésistible vers toute espèce de mouvements et surtout vers des actions bizarres , désordonnée,s ou nuisibles. » Mais cette définition est, croyons-noüs, incomplète ; et il faudrait lui ajouter celle qu’a donnée Marcé : « C'est un état caractérisé par une simple suractivité , de toutes les facultés intellectuelles , sans incohérences , sans idées délirantes. » Ces deux définitions réunies donnent une juste idée de la manie raisonnante, dans laquelle tout le système cérébro-spinal fonctionne avec une activité dévorante qui se manifeste à l’extérieur par des paroles et des actions désordonnées. Marcé ajoute que ces états sont congénitaux, qu’on en retrouve des
traces dans la première enfance, et qu’ils peuvent être légitimement rattachés à des états anormaux de l’intelligence consécutifs à des accès antérieurs de folie. Il faudrait ajouter encore à ces considérations, croyons-nous, que ces accès an térieurs de folie se rencontrent le plus fréquemment chez les ascendants héréditaires, ce qui constitue nettement le terrain de dégénérescence, qui forme la base de toute manie raisonnante.
J. Falret, comme Morel, adopte également l’origine héréditaire de la folie raisonnante. Il pense qu’elle est ordinairement liée à la constitution primitive des malades, qu’elle ne se montre guère que chez des individus prédisposés originellement à la folie et qui, dès les premières années de leur existence, manifestent dans leurs idées, dans leurs sentiments et dans leurs penchants, des particularités tellement notables, des bizarreries tellement prononcées qu’ils se distinguent déjà de tous les autres enfants du même âge et sont marqués dès leur enfance du stigmate de la folie.
Ainsi donc, ce qui est établi, selon nous, c’est que : 1° la manie raisonnante n’est pas une entité morbide ; 2° les maniaques raisonnants sont des dégénérés, et la manie raisonnante n’est qu’une manière d’être de ces derniers.
Faut-il donc confondre la manie raisonnante avec l’état mental des déséquilibrés ? Jusqu’à un certain point, la confusion est légitime. En somme, comment se présente le maniaque raisonnant ? Il a toutes les allures d’un homme lucide ; ses associations d’idées se font régulièrement ; on le trouve seulement loquace, exagéré, très actif ; ses idées sont un peu exti'aordinaires, et les actes dont elles sont la cause le sont également. Son esprit est difficile à fixer; c’est, à vrai dire, un véritable tumulte, un chaos dans les idées ; mais il n’y a pas d’incohérence, il n’y a pas, comme chez le maniaque ordinaire, un désordre inextricable, dissociation des idées ; les conceptions peuvent être étranges, mais elles se succèdent avec logique. Un autre caractère domine la situation. C’est la
diminution ou même la suppression de la conscience. Le malade ignore son état d'exaltation, il se croit dans son état normal et il s’étonne lorsqu’on le prie de se calmer ; à plus forte raison est-il stupéfait lorsqu’on l’interne. Voilà l’attitude du maniaque raisonnant. Si, maintenant, on interroge ses antécédents personnels, on retrouve le déséquilibré simple, celui que nous avons décrit; on s’aperçoit que l’état actuel n’est qu’une exagération d’un état normal. Il arrive souvent qu’à la période tranquille, le malade paraît fort peu déséquilibré, et le contraste entré cette période et celle d’agitation est beaucoup plus frappant; l’équilibre apparent se rompt dès que la cause excitante survient. Après une durée indéterminée, généralement de quelques mois, tout rentre dans l’ordre. Ce qui domine par conséquent la scène, c’est : 1° l’état d’excitation ; 2° l’état presque complet d’inconscience contrastant avec l’état normal des mêmes malades, où ceuxci possèdent jusqu’à un certain point la notion de leur état. Cette perte de la conscience introduit les malades sur le territoire du délire. Le déséquilibré simple n’est pas délirant; il ne le devient qu’au jour où survient l’excitation pathologique déjà désignée, s’accompagnant d’une diminution marquée de la conscience.
C’est la raison pour laquelle nous plaçons ici la manie raisonnante entre l’état mental habituel aux dégénérés et le délire constitué. C’est une transition très nette. La manie raisonnante, comme la folie morale d’ailleurs, est une manière d’être des héréditaires; elle leur est spéciale, mais elle est déjà du délire.
En raison de ces considérations, la manie raisonnante ne mérite pas, à notre avis, une description spéciale, c'est un paragraphe de plus à ajouter à l’état mental des dégénérés. A ce que nous avons dit de ce dernier, il suffit d’ajouter que parfois le déséquilibré s’excite graduellement et sort en quelque sorte de son état ordinaire; il devient alors plus remuant, *dusdéséquilibré que jamais; de plus, il devient inconscient.
Legrain. 7
Folie morale. La folie morale est encore un état transitoire entre bétat mental et le délire .proprement dit. Pas plus que ,1a manie raisonnante, ,elle n’est une entité morbide ; quant à ses ■attaches héréditaires, elles sont indéniables. Elle désigne.ces états de l’esprit dans lesquels les perversions et les vices de •toutes natures occupent la scène pathologique d’une manière ■constante et dominante, et tiennent en échec les lois naturelles ou sociales de la plus pure moralité. Cette folie morale tient tellement à une anomalie congénitale des facultés intellectuelles que, dès la plus tendre enfance, ses nombreuses manifestations se révèlent. Plus tard, l ? édueation, l’instruction, le milieu social sont susceptibles d’influencer, d’une manière favorable ces .états morbides congénitaux, pour peu que le degré de dégénérescence des malades les rende accessibles à la perfection. Sinon, les instincts, les penchants restent pervertis, les malades n’avant que bien rarement .une conscience suffisante de leur état.
Cet état de la conscience est précisément ce qui nous fait différencier la folie morale des syndromes dans lesquels nous avons noté comme caractère capital une conscience pleine et entière de la situation. C’est .également pour cette raison que nous considérons la folie morale comme un premier degré de •délire. Le fou moral, comme le maniaque raisonnant, a dépassé la frontière qui sépare l’état délirant de l’état mental pur et simple. Ce n’est pas constant toutefois, et un grand nombre de pervertis, de ceux qui, par exemple, peuplent chaque jour les bancs de la police correctionnelle ou de la Cour d’assises, apprécient fort bien à leur juste valeur les. différents actes qui les font condamner. C’est alors que la tâche du médecin légiste est dure, lorsqu’il doit juger le degré de responsabilité des accusés, surtout lorsqu’il doit partir de ce principe, que toute atteinte aux lois de la morale est tout à la fois un état pathologique et un état tombant sous la sanction des lois, dans une société organisée. Si conscient qu’il soit de la véritable valeur de ses actes, le criminel ne l’est jamais
complètement, il -est toujours facile de constater les énormes imperfections de son esprit à cet égard.
'Un autre caractère, sépare encore la folie morale du syndrome, c’est L’absence d’obsession - ou d’impulsion. Jamais le voleur de grands< chemins. ne vole en vertu d’une. obsession, Jamais l’assassin ne,t.ue en vertu, dfune impulsion. Il y <a quelque chose de bien différent. Le crime est prémédité, il est «accompli avec, conscience, parfois avec cynisme. En aucune façon la question d’irrésistibilité ne se pose ici ; le criminel pourrait résister -s’il le voulait, du moins, lorsqu'il sait exactement qu’il commet-une mauvaise:action.-Lorsqu'il est absolument inconscient, la comparaison ne peut plus être faite avec les syndromes. On voit donc par ces quelques lignes que la distinction entre certains syndromes, comme la kleptomanie, et leurs homologues dans]la folie morale, n’est pas une . subtilité. La confusion ne saurait exister entre l’impulsion auvol et le vol simple sans impulsion. S’ils sont tous deux inséparables de l’état de dégénérescence, ce sont deux symptômes absolument différents au point de vue clinique.
Au. degré de conscience ; près, tous les cas de folie morale seressemblent, c’est toujours une association d'un nombre plus ou,moins considérable de perversions, ajoutons encore : indépendantes de doute impulsion, et accompagnées d'un certain degré d'inconscience. Faire ici un tableau clinique détaillé de ,laifolie , morale serait superflu ; nous l’esquisserons- seulement .en prenant en particulier chacun des-syndromes déjà étudiés, et en cherchant son homologue dans la folie morale. Cette méthode nous permettra d’insi-ster encore sur la différence des deux états.morbides.
Le premier syndrome qui, dans la.liste, se prête facilement à la comparaison est la dipsomanie. En face de ce syndrome, nous,plaçons rivrognerieinvétérée qui devient peu à peu L’alcoolisme chronique. Nous désignons ces individus profondément dégradés, privés, de tout sens moral, qui, victimes de leur goût,pour les .boissons alcooliques,-s’empoisonnent len—
tement, au début, avec une demi-conscience du mal qu’ils s’imposent volontairement; plus tard, lorsque l’intelligence s’est affaiblie, inconsciemment. Nous ne voyons pas ici le dipsomane luttant contre son impulsion et buvant malgré lui.
La kleptomanie nous fait penser au vol accompli dans des circonstances indépendantes de toute impulsion. Le jeune dégénéré, qui vole aux étalages pour satisfaire sa gourmandise, avec une conscience très modérée de son action, n’est-il pas bien différent du kleptomane collectionneur qui parcourt chaque jour les magasins pour satisfaire ses impulsions, ne pouvant se justifier autrement qu’en démontrant son incapacité à se retenir? Plus tard, le voleur de profession, entraîné par la paresse, par la misère ou par l’exemple, est encore un type bien différent du kleptomane. L’incendiaire, mis en présence du pyromane, nous fournit un autre exemple. L’assassin vulgaire est un être bien différent de l’individu poussé irrésistiblement à l’homicidè. C’est un type spécial qui appartient à la folie morale. Il est encore bien distinct du délirant chronique qui tue, ou de tout autre halluciné (alcoolique ou autre) qui tue. Les mêmes considérations s’appliquent au suicide, .r On observe chaque jour de malheureux dégénérés qui se sui- & cident dans des circonstances de la vie ordinaire où l’homme ' ^ bien équilibré ne songerait nullement à la mort. Il n’y a pas 1 là d’impulsion, il y a un fait raisonné, un enchaînement lo- 01 gique d’idées, mais le raisonnement pèche par la base. Bien 'y différent encore est ce suicide des autres aliénés qui se donnent la mort eu vertu d’idées délirantes, ou en vertu d’hallucinations. Les dégénérés poussés irrésistiblement au jeu, comme le malade qui fait le sujet de l’observation V, n’ont qu’une analogie lointaine avec cette autre catégorie de dégénérés qui passent la plus grande partie de leur vie autour d’un tapis vert, jouant et pariant, risq-uant leur fortune dans quelques parties de cartes, préférant le jeu et l'oisiveté à toute autre occupation honorable et utile. Tels sont encore ces amateurs de courses qui passent leur temps dans des calculs
inextricables de probabilités douteuses, espérant ainsi un gain facile. Ces dévoyés ne sont pas des impulsifs; leur perversion tient de la folie morale. En face de la coprolalie, plaçons maintenant ces grossièretés, ces trivialités de langage que certains dégénérés pervertis prononcent sans cesse avec un malin plaisir, ou même sans y faire aucune attention, tant est grande la force de l’habitude. En face des mouvements irrésistibles, notons ces brutalités, ces violences, ces emportements si fréquents chez les gens mal équilibrés, ces mauvais traitements dont les. animaux sont chaque jour accablés, presque inconsciemment, par certaines catégories de dégénérés, tous actes qui n’ont pas le caractère d’une impulsion. Enfin, le plus grand nombre des anomalies, des perversions et des aberrations du sens génital, rentrent dans la folie morale.
Observation IX
Folie morale. Perversions de toute nature. Inconscience presque absolue.
Hérédité morbide.
C... (Georges), âgé de 14 ans, est un type clinique de folie morale. Ses antécédents héréditaires sont très lourdement chargés. Voici les renseignements que nous avons pu recueillir.
Côté maternel. Grand’m'ere hystérique àvec fréquentes crises convulsives. La mère de celle-ci, bisàïeule, était débile, déséquilibrée; elle commettait toute sorte d’actes absurdes, comme de manger de la chandelle. Vers la fin de sa vie, elle devint complètement démente. Grand'père, débile, constamment poursuivi par des idées de suicide : il essaya de se détruire en se précipitant sur la voie du chemin de fer. A 58 ans, il devint hémiplégique gauche avec glossoplégie, et les impulsions au suicide devinrent plus fréquentes.
La mère a des attaques d’hystérie. Déséquilibrée, elle a des tendances mélancoliques avec idées de suicide. Pendant sa grossesse, elle eut des troubles cérébraux avec impulsion à boire (absinthe, eau-de-vie), elle se grisait fréquemment. En dehors de ses impulsions, elle a, d’ailleurs, des habitudes d’intempérance qui ont provoqué, une fois, du délire alcoolique avec cauchemars terrifiants. Elle a des moments de susceptibilité, où elle se sent poussée à frapper les gens pour les plus futiles motifs. Elle s’est laissée séduire
dans sa jeunesse par son patron qui est lè père de notre malade. Elle's’est mariée depuis; à un homme moins âgé qu’elle de six ans. Une tante âgée de 25 ans, également hystérique, présente des troubles délirants au moment des crises, pour lesquels elle a été soignée à Sainte-Anne. Ses deux enfants, cousins germains du malade, sont morts avec des convulsions. Deux autres ' tantes sont*chétives, mah grelottes, névropathes. Un oncle enfin est nerveux ; il pleure à propos de rien, et ses tendances mélancoliques se manifestent parfois par des idées de suicide.
Côté -paternel. Le père, mal équilibré, était d’une moralité douteuse. Après avoir séduit la mère de notre malade, il l’a abandonnée pendant sa grossesse, on l’a perdu de vuedepuis.
Histoire du malade. —C... est un débile, présentant de nombreux signes physiques de dégénérescence. La face est asymétrique ; la voûte palatine, très ogivale, est la cause d’un ronflement continuel pendant le sommeil. Crâne légèrement microcéphale, cheveux implantés très bas sur le front; Tic de l’orbicuiaire dés paupières. Myopie exagérée. Il pisse au lit depuis son enfance, par intermittences, mais n’a jamais présenté de signes de l’épilepsie. Venu à terme, pas de convulsions. Très retardataire, il ne marchait pas encore à trois ans ; il a parlé très tard', et a blésê pendant longtemps. Son instruction est' rudimentaire; II lit passablement les lettres imprimées ou écrites, écrit assez régulièrement, mais ignore l’orthographe. Il lui faut beaucoup de temps pour faire une addition simple, encore est-il obligé de compter mentalement sur ses doigts. Mémoire défectueuse, il dit n’avoir jamais rien pu apprendre par* cœur.
Au point de vue moral, la perversité est poussée à son comble. Tous les vices se trouvent à peu près développés. Il en parle avec une franchise qui frise le cynisme, et qui témoigne bien de son in<conscience absolue. Il n’a d'ailleurs pas plus la notion du bien que du mal, il est perverti sans le savoir.
Il ne comprend guère ce qu’on veut lui dire quand on lui reproche sa conduite qui lui semble absolument naturelle. Il répond sans hésiter, sans se troubler, à toute question relative à ses vices, il n’éprouve aucun besoin de les cacher.
Les sentiments affectifs font complètement défaut ; il déclare qu’il n’aime pas ses parents. Il a frappé sa mère au visage avec l’intention de lui faire du mal, il n’en a aucun regret. Il ne frappe pas son beau-père parce qu’il se sent le moins fort, mais ce n’est pas l’envie qui lui manque. Lorsque celui-ci le frappe, il essaie, en feignant de parer les coups, d’en donner de beaucoup plus violents, il vise la
poitrine avec intention. Le mensonge lui est’familier : « J’aime bien conter des blagues, » difi-il. Il est d’une paresse invincible : « Ça m’ennuie de travailler, j’aime mieux m’amuser. » Il faisait l’école buissonnière au moins trois fois par semaine, donnant comme prétexte « que la-rue était trop düre à monter, w Jamais il n’a voulu apprendre un métier. Il en a essayé plusieurs qu’il a abandonnés aussitôt : il a été successivement estampeur, cartonnier f boucher,, homme de peine, bijoutier, etc. Il a fréquenté ainsi plus de vingt maisons. Partout il refusait d’obéir, disant qu’il avait bien le temps de travailler.
C... est voleur. Le vol a pour mobile tantôt la gourmandise, tantôt l’idée de boire ; d’autres fois, le mobile n'est pas apparent. En aucun cas il n’est kleptomane, il n’y a pas impulsion, mais mauvais instinct, conséquence de la privation complète de tout sens moral. Il n’a qu’une conscience très limitée de l’acte, et par conséquent ni remords, ni repentir. Il vole, dit-il, parce qu’il l’a vu faire par les camarades; mais, dès sa première enfance, il volait chez sa nourrice. Plus tard, il a volé soit aux étalages, soit ailleurs (pommes, oranges, brioches, bouteilles de vin, etc.), usant quelquefois de ruse : au bazar, pendant qu’avec la main droite il feignait d’examiner un objet, il en dérobait un autre avec la main gauche. Une fois, il vole quelques sous à un ivrogne, profitant de l’état de ce dernier pour éviter de lui rendre la monnaie de sa pièce. Parfois, mais très rarement, il a une lueur de conscience, il se dit : « Je vais me faire attraper, ma fbi tant pis ! » et il vole tout de même.
Il a une prédilection marquée pour les spiritueux. Un jour, pendant qu’il vagabondait, un ivrogne l’entraîna se griser avec lui. Il avoue qu’il aimerait bien se griser die temps à autre. Dès qu’il possède quelque argent, il court le boire au cabaret. Il fait des fugues fréquentes, il lui arrive de rester trois jours absent, vivant de rapines, couchant dans les caves-; pendant ses courses, il se fait un malin plaisir de renverser les étalages des marchands. Parfois il sort la nuit, clandestinement, et vagabonde jusqu’au matin sans autre idée que celle de flâner, c’est chez lui un véritable besoin.
Dans son langage, il emploie les expressions les plus triviales; iP traite couramment sa mère dë « vache » ou de « rosse ». Les mots grossiers lui viennent en abondance à l’esprit : « Je ne les dis pas tous », dit-il. Dans la rue, lorsqu’il passe auprès de quelqu’un, il se sent poussé souvent à le bousculer, à le renverser : quelquefois il le fait.
Au point de vue des perversions sexuelles, il répond avec moins de hardiesse. Il s’est masturbé pour la première fois avant l’âge de
10 ans, en compagnie d’un garçon de 16 ans. Depuis celte époque, il se masturbe presque toutes les nuits, et souvent plusieurs fois de suite. Il a soulevé une fois pour s’amuser, les jupes de sa petite cousine, « mais, ajoute-t-il, j’étais en érection. » Il a masturbé un inconnu âgé de 32 ans pour avoir de l’argent. Il préfère la masturbation réciproque. Les renseignements sont nuis au point de vue de la sodomie.
Voici maintenant une observation type de folie morale. C’est l’histoire d’une famille tout entière, dont nous avons pu suivre trois générations successives, et dont nous avons connu la plupart des membres pour leur avoir donné des soins. Ils sont au nombre de 20.
Observation X
Dégénérescence mentale. Folie morale frappant presque tous les membres de la même famille et suivie pendant trois générations.
Côté paternel. — Grand-père. Mort d’une affection cardiaque à 67 ans. Travailleur, très sobre. Grande faiblesse de caractère, subissant l’autorité de sa femme; intelligence médiocre.
Grand'mère. Nerveuse, très méchante, battait son mari à tout propos. Très colère, elle éprouvait du plaisir à fouetter sa sœur lorsqu’elle était malade. D’ailleurs travailleuse, sobre, économe. Elle avait d’injustes préférences pour l’un de ses fils qui en était indigne, au détriment du second dont elle n’avait qu’à se louer, on croit qu’elle a eu un amant; intelligence faible.
Père. Très nerveux, violent, mais poltron.
D’une faiblesse de caractère extrême, il voyait la vie désordonnée de sa femme sans avoir le courage d’intervenir. Sa faiblesse alla jusqu’à lui faire tolérer chez lui la présence d’un amant de celleci. La crainte qu’elle lui inspirait suffisait à lui clore la bouche. 11 tenta cependant une demande en séparation, sans oser précipiter l’issue du procès, craignant «que sa femme ne lui fit donner quelque mauvais coup par son amant ». Il vient de mourir d’une insuffisance aortique.
Oncle paternel. Frère du précédent, très vicieux, violent, il battait ses parents et menaçait de les tuer parce qu’ils ne voulaient pas lui donner d’argent. Il profita un jour de leur absence pour ven-
dre une partie de leurs meubles. Il a voulu tuer son fière par jalousie, dans un moment de colère.
Tout jeune, il est parti en Amérique et il y est resté sept ans, jouant la comédie pour vivre, se faisant entretenir par des femmes. Revenu en France, il vécut pendant plusieurs années avec une femme borgne et mère de quatre enfants d’un premier amant, puis il l’épousa, et en eut deux enfants.
Très paresseux. Ne serait pas buveur.
Un cousin germain des deux précédents est vicieux.
Dès l’âge de 16 ou 17 ans, il se livrait à la pédérastie.
Côté maternel. — Grand-père. Intelligent, mais ivrogne, buvant 10 et 12 verres d’absinthe par jour. A subi deux ans de prison pour vol. Capitaine sous la Commune, il a encore été de ce chef, puni de prison.
Très mal équilibré, brutal, grossier, malpropre, il affectait de ne garder aucune retenue devant qui que ce fût.
Marié une première fois, il eut quatre filles dont nous étudierons plus loin l'état mental.
Devenu veuf, il se remarie et n’a pas d’enfant. Veuf une seconde fois à 56 ans, il se met alors en ménage avec une femme de 24 ans, mariée, débauchée, alcoolique, profondément dégradée.
Pour mener cette vie de débauche, loin de se cacher de ses enfants, il leur imposait la fréquentation de sa maîtresse ; tous se grisaient ensemble très fréquemment.
Grand'mère. Peu intelligente, également mal équilibrée au point de vue moral ; elle laissait ses enfants seuls et mangeait en compagnie de son mari l’argent de la semaine Morte d’un cancer utérin.
Mère. Très vicieuse dès l’enfance, paresseuse, emportée. Elle se marie à 20 ans, et a deux enfants les deux années suivantes. A 23 ans, elle quitte son mari pour fréquenter les bals publics. Elle se lie avec un jeune homme, vit maritalement avec lui pen dant dix-huit mois, et met au monde une fille.
Elle rentre ensuite dans son ménage, a une autre fille (quatrième enfant). Pendant ce temps, elle était la maîtresse d’un marchand de vins chez lequel elle était entrée comme bonne, et revenait chez elle fréquemment ivre. A cet amant en succèdent d’autres. Elle se servait de ses enfants pour correspondre avec eux.
Elle se faisait secourir par le bureau de bienfaisance et recevait de toutes parts des dons qui lui servaient à satisfaire sa gourmandise. Elle achetait à crédit des bijoux, du linge quelle portait ensuite au Mont-de-Piété et dont le produit était dépensé en orgies.
A 34 ans, fausse couche. A 35 ans, elle accouche d’un cinquième
enfant. Elle recommence alors sa vie de débauche. Sa fréquentation la plus habituelle était celle des Fénayrou, les auteurs du fameux crime du Pecq.
Laissant son ménage et ses enfants sans soins, elle passait son existence dans des bouges, jouant aux cartes, se disputant avec les ivrognes, rentrant elle-même ivre-morte. Elle a plusieurs fois, en état d’ivresse, voulu tuer son mari. Elle se mit alors à découcher fréquemment. A 37 ans, elle a de l'un de ses amants- une fille (sixième enfant) qui meurt d’une méningite avec convulsions.
Dès lors, elle découche plus fréquemment encore, ne cherchant même plus à donner un prétexte à ses absences, et répondant 1 aux observations de son mari par des menaces de le frapper.
Elle cherchait à lui nuire de toutes façons, engageant ses enfants à mépriser leur père et à dire qu’il les prostituait.
A 38 ans, elle se met en ménage avec un individu âgé de 21 ans, pendant deux mois, puis avec un autre de même âge, et - n’apparait plus qu’à de rares intervalles au foyer conjugal.
Elle devient enceinte une huitième fois, et quitte alors tout à fait lè domicile de son mari, attire ses filles et en garde avec elle deux qu’elle conduit dans les bals publics, les laissant à la merci du premiêr venu pendant qu’èllë se grise.
A 39 ans, neuvième grossesse, du fait d’un individu dont elle consent à subir les mauvais traitements. Elle est actuellement dans cette situation, fréquentant toujours lès cabarets dont elle sort ivre tous lès jours.
Nous raconterons plus loin l’histoire de ses huit enfants, après avoir raconté celle de ses trois sœurs.
l r ® • sœur (tante maternelle). Vicieuse dès le plus bas-âge. Débauchée, à 16 ans, elle se livrait à la prostitution.Irascible, elle a, dans un moment de jalousie, arraché l’oreille d’une femme. Absolument désordonnée, elle cousait ses bottines à ses bas, pour en dissimuler les trous. Elle est aujourd’hui en traitement à l’hôpital Saint-Antoine pour un cancer utérin.
2 e sœur (tante maternelle.)* 38 ans, mariée. Alcoolique, paresseuse, sale ; intelligence médiocre.
Elle a eu Irois enfants dont l’un a des impulsions au suicide. A 9 ans, pour un motif futile, il se précipite par la fenêtre; une autre fois, sans raison apparente, il s’est jeté sous une voiture. Il y a peu de temps, on lui a arraché des mains une fiole de laudanum dont ib avalait le contenu. Il vient d^être atteint d’une méningite dont il a guéri.
3 e sœur (tante maternelle). Peu intelligente, sale,, se grise encompagnie de son mari.
Troisième gênératiqn. — 1er enfant. Pille, âgée de 19 ans. Peu. intelligente, voûte palatine ogivale. Développement exagéré des bosses frontales. Très blonde de cheveux. Le système, pileux est très développé sur le reste du corps, et d'une coloration noire foncée Instruction rudimentaire, s’est fait chasser trois fois des écoles pour son insubordination.
Méchante, jalouse, elle mettent des épingles dans la soupe de son frère. Tendance à boire et à voler dès la première enfance. A. 10 ans, on la trouvait dans les caves avec de petits garçons, se livrant à une débauche précoce.; elle écrivait des lettres passionnées, avec: des expressions triviales. A 13 ans, elle vagabondait avec des jeunes gens et leur faisait distribuer de l'argent à ses sœurs, afin qu’elles 1 ne dévoilassent pas sa conduite. D’un autre côté, elle était d’une pudibonderie exagérée devant ses parents, affectant de ne vouloir pas relever plus haut que son poignet les manches de son vêtement, alors qu’elle se prostituait déjà. Elle a toujours, depuis sa plus tendre enfance, refusé de se laisser embrasser par les membres de. sa famille. « Je ne sais pourquoi, dit-elle^ je voudrais bien, mais je ne puis pas, c’est plus fort que moi, ça me dégoûte. »
Très coquette, lorsqu’elle était fraptpée par son père, sa première préoccupation était de porter vivement les mains à la tête pour préserver sa coiffure.
Par un contraste singulier, elle est propre, courageuse, travailleuse, ordonnée, mais d’un vice sans exemple. A 15 ans, elle fréquentait les bals publics avec sa mère. Elle y fit la connaissance d’un jeune homme de 19 ans, contracta la syphilis, et séjourna pour ce fait à l’hôpital Lourcine pendant quinze jours.
A sa sortie, elle recommença ses fréquentations, se livrant à une prostitution clandestine et dut, à cinq reprises différentes, faire un nouveau séjour à l’hôpital sus-mentionné.
Puis elle se livre à la prostitution publique et est incarcérée à Saint-Lazare, et ensuite au couvent des Dames Saint-Michel, d’où, usant de supercherie et confiante dans la faiblesse de son père, elle essaie un retour vers lui, en lui adressant une lettre de repentir, mais quinze jours après sa sortie, elle recommence sa vie désordonnée, se prostituant de nouveau et vivant en compagnie de souteneurs.
En ce moment elle est, avec une autre fille, détenue sous l’inculpation de vol.
2 e enfant. Garçon, 18 ans. Travailleur, économe, honnête, bon
sujet, mais nerveux et très entêté. Aussi faible de caractère que le père. Sobre, qualités nombreuses d’autant plus frappantes qu’elles contrastent avec l’immoralité absolue de tous les membres de sa famille. Intelligence médiocre.
3® enfant. Fille adultérine^ 15 ans. Intelligence ordinaire. Très vicieuse, buveuse et gourmande. Entre sans hésitation chez les marchands de vins, se fait servir du café, et demande à haute voix la goutte. Vole aux étalages des épiciers.
4 e enfant. Fille, 14 ans. Paresseuse, menteuse, gourmande, voleuse, irascible A la face constamment animée de tics, sa physionomie n’est qu’une grimace continuelle. Dents mal plantées et mal conformées. Aucun sentiment affectif, aucun respect pour la famille. Elle profite la nuit du sommeil de sa grand’mère pour lui pincer les jambes, et se venger ainsi des réprimandes dont elle a été l’objet dans la journée. Égoïste, coquette, mais sale. Intelligence médiocre.
5 e enfant. Garçon, 8 ans. Rachitique, scoliose très accentuée, scrofuleux, très nerveux, irascible. Impérieux, emportements avec impulsions à frapper avec toute espèce d’objets.Volume disproportionné de la tête, dolichocéphalie ; venu par le siège. Intelligence ordinaire.
6 e enfant. Fille adultérine, morte à 16 mois d’une méningite, avec des convulsions.
7 e et 8 e enfants. Garçons adultérins en bas âge.