HALLUCINATION DANS SES R APPORTS AN ATOMIQUES. A
affections purement locales et n'entraînant point d'autre erreur que celle qui est relative à Tobjet seul du sens ou de l'organe particulier qui est affecté, on doit les séparer des affections qui consistent dans la lésion plus générale du ju-» gement (1). » Plus loin, il ajoute : «< De fausses perceptions des objets externes se réunissent fréquemment à l'erreur du jugement, sans qu'il existe aucun vice sensible dans les organes des sens, et ces fausses perceptions paraissent dépendre d'une cause interne, c'est-à-dire qu'un certain état du cerveau présente à l'imagination des objets qui n'existent pas. ))
2«Foderé professe à cet égard la même opinion (2).
3<^Sans nier que l'hallucination puisse, dans certains cas, dériver d'une excitation cérébrale, M. Calmeil pense que, dans d'autres circonstances, son point de départ n'est pas étranger à quelque mode d'action d'une surface sensoriale. « Par des causes qui restent impalpables, dit cet auteur, sous l'influence du calorique, de l'électricité, d'un fluide animal, ne peut-il pas s'effectuer dans les organes des sens, et alors que les agents placés au-dehors n'y sollicitent plus aucun ébranlement, des modifications intestines analogues à celles qui ont pris naissance, lorsqu'en réalité ces excitants matériels agissaient sur eux par leur nature et par leur contact ? Les sens ainsi mis en action ne peuvent-ils pas de nouveau réagir sur l'encéphale, y réveiller des sensations qui n'y seraient pas nées spontanément (3) ?
Selon nous, la vérité se trouve du côté de l'éclectisme. Nous pensons que l'hallucination, envisagée quant à son
(1) Elém. de méclec. , traduct. de Bosçjuîllou , tom. 2 , p. 470-71
(2) Traité du délire^ tom. 1, p. 337.
(3) Loc. citât.
•44 mi DKLIRE DFS SENSATIONS.
point de départ, est tantôt cérébrale, centrale, idiopathîque^ et tantôt sensorialsy périphérique, symptomatique.
En effet, nous avons été déjà forcé d'induire que certaines fausses perceptions devaient résider uniquement dans les centres nerveux, puisque nous avons vu, d'une part, par exemple, que des hallucinations de la vue avaient eu lieu non-seulement dans des cas de paralysie complète de la rétine, mais encore chez des individus où les deux nerfs optiques ont été trouvés atrophiés et désorganisés depuis leur entrée dans le globe de Toeil jusqu'à leur insertion dans les couches optiques, et puisque, d'une autre part, d'après les expériences des anatomistes et des physiologistes les plus recommandables, le nerf optique, comme tout nerf sensorial, ne peut jamais être remplacé dans sa fonction spéciale par aucun autre épanouissement nerveux. Or, tant qu'on ne connaîtra pas le lieu précis où les impressions extérieures sont perçues par l'âme, on sera en droit de soutenir qu'un appareil sensorial finit là où le nerf aboutit et se mêle à la masse cérébrale.
Maintenant cherchons à démontrer que les hallucinations peuvent aussi dépendre d'une modification survenue primitivement dans les organes des sens.
Pour cela, les preuves tirées de la physiologie expérimentale, de l'observation clinique et des faits thérapeutiques ne nous manqueront pas.
Et d'abord chacun sait que l'influence mécanique d'un coup ou d'une pression sur l'œil provoque la sensation de la lumière et des couleurs. Or, cette sensation lumineuse dépend bien de l'irritation mécanique du nerf optique; car Charles Bell dit qu'une pointe enfoncée dans la rétine occasionne une étincelle ou le passage d'une flamme (1); et, au rapport de MûUer, Tortual affirme que la section du nerf
(1) ^n^<om.,traduct. franc., p. 254.
HALLLGLNATlOiN DAiNS SES llArPOUlS A^iATOMlQlES. 45
optique, dans l'extirpation de l'œil, fait apercevoir au malade de nombreuses gerbes de lumière (1).
Volta, selon M. Longet, ayant compris ses oreilles dans la chaîne d'une pile de quarante couples, éprouva un sifflement et des bruits saccadés pendant tout le temps que la chaîne demeura fermée (2).
Ritter, d'après IMùller, en fermant la chaîne^ entendit un son pareil à celui du sol.
Suivant M. Yalentin, quand on irrite les nerfs olfactifs, on fait naître la sensation des odeurs (3).
A tous ces arguments, M. Baillarger oppose l'impuissance des agents en question à produire, relativement à l'œil, au lieu de bluettes, de taches, d'anneaux colorés, d'objets plus ou moins inertes et amorphes, des formes bien arrêtées, bien vivantes, des spectres-, et relativement à l'oreille, au lieu de bourdonnements, de sifflements, etc. , des voix, des discours suivis (4). Mais son raisonnement est plus spécieux que solide, car, de ce que le galvanisme, par exemple, appliqué au sens de la vue ne détermine que la production d'étincelles, de flammes, de cercles lumineux, il ne s'ensuit nullement qu'un autre principe impondérable, appliqué à ce même sens, sous l'influence de certaines conditions, ne puisse pas enfanter une forme vivante, un spectre.
M. Baillarger élève encore une autre objection contre l'opinion des auteurs qui font dériver quelquefois le point de départ des hallucinations d'un état particulier des surfaces sensoriales. « Un aliéné, dit-il, voit le diable, et en même temps il entend sa voix et sent une odeur de soufre. Or,
(1) Cuvr. cit., tom. 2, p. 247.
(2) Ouvr. c/t.,toni. 2, p. 6.
(3) NévroL, p. 271.
(4) Mcm. cit., p. 465.
comment concevoir que les nerfs optique, acoustique et olfactif, excités isolément, aient réveillé dans l'encéphale des sensations qui ont entre elles des rapports si étroits (1)? »
Cette seconde objection serait, je Favoue, sans réplique, si les auteurs pouvaient regarder le point de départ de l'hallucination comme lié constamment et exclusivement à l'état d*un organe sensorial ; mais M. Calmeil n'a jamais admis une doctrine aussi absolue, il n'a jamais contesté au cerveau le pouvoir d'engendrer des hallucinations sous l'influence de sa propre initiative. Aussi, à l'aide de l'éclectisme qu'il professe et que nous partageons avec lui, la multiplicité harmonique des hallucinations qui surviennent chez les fous s'explique aisément par le mélange des deux espèces de perceptions subjectives, par la combinaison de l'hallucination cérébrale avec l'hallucination sensoriale. L'ébranlement spontané du nerf optique peut très bien en se transmettant au cerveau enfanter la perception subjective delà figure du diable, et à cette perception fausse, qui empêche de se joindre celle de la voix de Satan, autre hallucination exclusivement due à une excitation primitive de l'encéphale ?
Mais passons à un autre ordre d'arguments, voyons ce que disent les faits cliniques.
Dans l'hypothèse des auteurs qui font de l'hallucination un phénomène exclusivementcérébral, en tant que point de départ, on se demande pourquoi le faux objet perçu semble quelquefois transmis à la conscience par une seule moitié d'un épanouissement sensorial et non par toutes les deux à la fois.
Marcel Donat parle d'une personne , âgée de cinquante ans, qui , depuis une maladie grave , voyait sans cesse de-
ilALLLOtINATiON DAîSà SES RAU'ORIS AN ATOMIQUES. 47
vant ses yeux des araignées , des spectres et des tombeaux. Ces fausses perceptions avaient lieu seulement quand on ouvrait Tceil gauche , le droit étant fermé ; tandis que la vision n'avait plus rien d'étrange dans l'épreuve opposée. L'auteur fait surtout la remarque qu'il n'y avait dans l'œil gauche ni taches à la cornée , ni altération dans les humeurs et les tuniques , ni dilatation de la pupille, de même que dans l'œil droit (1).
Dira-t-on qu'un hémisphère du cerveau peut fonctionner indépendamment de l'autre , que le droit peut produire la fausse perception quand le gauche demeure en repos , ou vice versa? Mais ce serait avancer une pure hypothèse. Van- Helmont et Bichat croyaient , dans certains cas , à l'inégalité d'action des hémisphères , au défaut d'harmonie dans leur exercice; toutefois ils n'ont jamais osé pousser plus loin cette opinion.
Si l'on admettait cet exercice alternatif des hémisphères cérébraux dans l'acte de la perception fausse, il faudrait nécessairement aussi l'admettre dans celui de la perception vraie. Or, comme la vision par un seul œil et l'audition par une seule oreille sont des phénomènes excessivement rares comparativement au nombre des impressions extérieures effectuées simultanément sur les deux moitiés des sens de la vue et de l'ouïe , et comme ces phénomènes , lorsqu'ils existent, peuvent presque toujours se rattacher à une lésion anatomique du bout externe , ou du trajet du nerf optique ou acoustique , rien n'autorise à faire supposer qu'un hémisphère puisse seul présider à l'acte de la perception réelle. D'ailleurs on rencontre des individus qui ont à la fois des hallucinations de Touïe dans une seule oreille et des hallucinations de la vue dans les deux yeux. Ce fait renverse à lui
(1) Ouyr, cit.yVû), % c. 1. p. 199.
48 hl UÉLlllE DES SE>SATiOiNS.
seul de fond en comble l'hypothèse de l'exercice alternatif des hémisphères du cerveau.
Une jeune monomaniaque , italienne de naissance , que nous avons observée à la Salpétrière , dans le service de M. Falret , avait de fausses perceptions relatives à la vue. Or, elle en fut complètement débarrassée par l'application d'un bandeau sur les yeux, que M. Falret laissa en permanence pendant un seul jour.
« CuUen, dit Delaroche(l), a vu une dame qui, ayant été longtemps tourmentée de maux de nerfs, vint à croire qu'elle était constamment environnée de démons et de spectres affreux, quoique en plein jour, et lorsqu'elle avait les yeux bien ouverts ; on regarda ceci comme une affection du cerveau , et on la traita en conséquence, mais sans succès. Un jour que, dans le désespoir, elle courait avec fureur dans son appartement, comme on cherchait à l'arrêter, quelqu'un par hasard mit la main sur un de ses yeux; à l'instant, tous les horribles fantômes s'évanouirent , et elle devint parfaitement tranquille; mais au moment où Ton ôta la main, elle revit ces mômes objets. L'expérience ayant été répétée plusieurs fois, on trouva un moyen bien simple de remédier à ce mal : ce fut de couvrir pendant quelque temps cet œil pour qu'il ne reçût plus de lumière. »
Chez un individu qui a tracé lui-même le récit de son état psychologique, l'obscurité de la nuit, loin de favoriser le développement des hallucinations visuelles, comme cela a lieu le plus ordinairement, venait sur-le-champ y mettre un terme (2).
Dans tous ces cas, la lumière jouait donc le rôle d'élément provocateur de Thallucination. Son impression sur la rétine
(1) Analyse desfonc. du sjst. nerveux, Genève, 1778, tom.l, p. 196.
(2) BeaumonCs trealise,]). 91.
HALLLCLNATIÔN DANS SES RAPPORTS ANATÔMl^UES. 49
était, comme daDS rillusion de la vue, utile à l'accomplissement de la perception vicieuse. Seulement, dans l'illusion visuelle, l'action des rayons lumineux est nécessaire, ainsi que Y intervention directe des lois de V optique, tandis que l'hallucination sensoriale correspondante peut très-bien se passer de toutes ces conditions.
De tous ces faits, on peut, ce nous semble, légitimement induire que certaines hallucinations sont sous la dépendance immédiate des surfaces sensoriales, quant à leur point de départ.
Cette opinion étant posée, voyons, si cela est possible, de quelles portions du système nerveux périphérique et central le phénomène dérive.
Pour résoudre ces diverses questions, quelques considérations physiologiques sont nécessaires 5 il est important de savoir si les nerfs sensoriaux participent à la propriété qu'a le cerveau de tranformer les impressions en perceptions; en d'autres termes, si une sensation normale peut s'effectuer indépendamment de l'élaboration centrale.
Darwin, comme nous l'avons déjà dit, a bien prétendu que la perceptlvité se faisait dans l'appareil même des sens, mais son assertion n'est sanctionnée par aucun fait.
D'après les vivisections de MM. Flourens (1), Calmeil (2), Bouillaud (3), Longet(4), les sensations visuelles, auditives et tactiles persistent chez les animaux, malgré l'ablation des lobes du cerveau et du cervelet, la protubérance annulaire restant intacte. Seulement, ces sensations sont moins
(1) Recher. expérim. sur les fonct, du syst. nenf,y 2' édit. p. 183.
(2) Journal des progrès, loin, xi, p. 91, 1828.
(3) Journal de physioL expérim., toiii. x, p. 42, 1830.
(4) Ouvr. cit.j loin. 1, p. 645-48.
50 pu DÉLIRE DES SENSATIONS.
vives, moins nettes, moins appréciables qu'avant cette ablation.
Que doit-on conclure de ces expériences? Que la percep* tivité ne siège point exclusivement dans les lobes cérébraux, ainsi qu'on le croit généralement ; qu'elle peut se passer jusqu^à un certain point du concours de ces organes, mais rien de plus. Car, pour affirmer qu'elle réside dans les cordons nerveux sensoriaux , du moins en partie, il faudrait qu'elle pût se produire malgré l'ablation de la protubérance annulaire ou du mésocéphale.
Ainsi donc, puisque rien n'autorise à regarder la perceptinté vraie ou normale comme attachée au mode d'action des nerfs de sensibilité spéciale,, la perceptivité fausse ou morbide doit être placée ailleurs que dans ces nerfs.
Quoi qu'il en soit ^ une propriété dont on ne peut pas les déposséder ^ c'est celle qu'ils ont de produire des impressions fausses et de les conduire au centre encéphalique. Cette propriété est inhérente à tous les points de leur longueur, à leur bout externe comme à leur bout interne ou cérébral ; car , ainsi que nous l'avons dit , Charles Bell en piquant la rétine a déterminé des sensations lumineuses ; Tortual, en coupant le nerf optique, a observé des phénomènes semblables. De plus , s'il était possible d'irriter, avec la pointe d'un scalpel , ce nerf à l'endroit précis où il se confond avec les couches optiques , il est excessivement probable , il est presque certain qu'il se produirait aussi des sensations lumineuses.
Cherchons maintenant à déterminer si les fausses impressions transmises à l'encéphale y sont transformées en perceptions fausses par telle ou telle partie plutôt que par telle ou telle autre.
Voyons d'abord ce que dit sur ce point la physiologie expérimentale.
HxaLUCiNATION DAiNS SES RArPÔRTS AXÀTÔMIQIJES. 51
Selon M. Longet (1) , en irritant, chez un pigeon ou chez un lapin, un seul tubercule bi-jumeau , on fait naître une sensation lumineuse qu'on n'obtient pas en irritant de même les couches optiques , les lobes cérébraux , etc. ; d'où cet auteur conclut que les tubercules bi-jumeaux ou quadrijumeaux, suivant la classe des vertébrés, forment une partie intégrante de l'appareil nerveux de la vision , soit que ces organes ressentent eux-mêmes les impressions lumineuses , soit qu'ils les transmettent aux hémisphères cérébraux (2). Il y a plus : il semble croire qu'en l'absence de ceux-ci, les tubercules quadri-jumeaux peuvent encore être le foyer, incomplet il est vrai , des sensations visuelles.
D'un autre côté , M. Jobert (3) est convaincu que , chez les mammifères , la compression de ces mêmes tubercules détermine la cécité.
Yrolick , au rapport de Dugès , cite l'observation d'un jeune aveugle chez lequel il trouva les tubercules quadrijumeaux atrophiés en même temps que les nerfs et les couches optiques (4).
MM. Magendie (5) et Lélut (6) ont recueilU des faits qui viendraient aussi à l'appui de cette opinion.
Mais tous les auteurs ne pensent pas de même. M. Serres, par exemple, rapporte des observations qui lui sont tout à fait contraires (7).
Quelques faits semblent également autoriser M. Longet à
(1) Omjt. cit,, tom. n, p. 63.
(2) Ibid, , tom. I, p. 467-72.
(.3) Etud. sur le sysl. neri^.y p. 446.
(4) Phjsiol. compar., tom, i, p. 296.
(5) Leçons sur les fond, du sjst. nerp',,tom. ii., p. 141.
(6) Journ. liehdom. de médec.^ tom, xiii, n" 168.
(7) Analom, coinpar. du ce/v., tom. ii, p. 043,
52 DU DÉLIKE DÉS SEîSSAT10i>S.
croire que les parties de Tencéphale continues aux nerfs olfactif et acoustique peuvent participer à produire les per ^ ceptions des odeurs et des sons.
Dans tout cela, comme on voit, il n'y a rien de complètement à l'abri de la critique, rien de parfaitement démontré. Ce qu'il y a de plus certain, et ce qui résulte des expériences de MM. Flourens, Calmeil, Bouillaud et Longet, c'est que la perceptivité réside à la fois dans la protubérance annulaire et dans les hémisphères cérébraux, avec cette distinction que, dans ces derniers organes seulement, cette fonction se constitue d'une manière essentielle et définitive,
En conséquence, il est impossible, dans l'état actuel de la science, de déterminer parmi les régions encéphaliques où est le siège précis de chacun des cinq genres de fausses perceptions. Il est probable que la protubérance annulaire entre pour quelque chose dans la production de ce phénomène anormal , mais à coup sûr les hémisphères cérébraux y concourent davantage.
D'après tout ce qui a été dit jusqu'à présent, il est évident que les hallucinations peuvent avoir parfois leur point de départ dans les cordons nerveux, mais non pas s'y élaborer : le lieu où elles prennent naissance à proprement parler, où elles revêtent une forme distincte et caractéristique, c'est Tencéphale. Le système périphérique ne peut dans aucun cas contribuer à la production de ce phénomène sans le concours du système central, tandis que celui-ci, dans ce même acte, peut se passer très-bien de la coopération du premier.
Ainsi donc^ on a le droit de diviser les hallucinations en deux espèces, en sensoriales et en encéphaliques.