CHAPITRE TROISIEME
ANALYSE ET THÉORIE DE l'hALLUCINATION.
« Il arrive quelquefois, dit Malebranche, dans les personnes qui ont les esprits animaux fort agités par des jeûnes, par des veilles , par quelque Oèvre chaude ou par quelque passion violente , que ces esprits remuent les fibres intérieures de leurs cerveaux avec autant de force que les objets extérieurs ; de sorte que ces personnes sentent ce qu'elles ne devraient qu'imaginer (1). »>
Le dernier membre de cette phrase renferme un aperçu qui semble avoir servi de guide à plusieurs psychiatres dans leur théorie relative à l'essence de l'hallucination. En effet, M. Lélut (2), et après lui M. Baillarger (3), prétendent que cette essence est constituée par la transformation de la pensée en sensation. Cette phrase correspond-elle à une idée complètement exacte ? Nous ne le croyons pas. La métamorphose de la pensée en perception vraie ou normale n'est point un fait réel. L'hallucination est un phénomène intermédiaire à ce dernier (acte et à l'idée simple. Elle tient le milieu entre ces deux faits de conscience, elle participe de l'un et de l'autre ; car elle est moins qu'une perception normale, puisqu'elle offre le spectacle d'un corps sans que ce
(1) De la recherc. de la vérité^ liv, ii, chap. 1.
(2) Du Démon de Socrate^ p. 337.
(3) Fragm. pour sert^ir à Vhist, des hallucinat.^ {Revue média., janv. 1842, p. 12 et 15).
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corps tombe actuellement sous les sens; et elle est plus qu'une idée simple , puisqu'elle fournit une représentation que l'esprit rapporte à quelque chose d'adéquat existant dans le monde extérieur, et qui a pour lui la même appa^ rence qu'un objet matériel.
Mais, avant de démontrer que les idées , modifiées en un temps donné, de manière à revêtir Vapparence d'une perception, sont les uniques éléments qui expriment et caractérisent l'essence de l'hallucination , il est indispensable de bien poser la limite respective des facultés à l'aide desquelles la pensée s'effectue. Or, Isl perception, la mémoire et Vimorgination sont les trois sources d'où proviennent les idées sensibles; elles constituent en quelque sorte les instruments de l'esprit qui précèdent tous les autres, qui fournissent les matériaux sur lesquels s'exercent l'attention , la comparaison, l'association des idées, etc., etc.
Nous avons déjà parlé de la perception, cette faculté qui implique la présence actuelle d'un corps^ qui a lieu toutes les fois que ce corps est placé dans une certaine situation par rapport à la surface d'un organe des sens, c'est-à-dire de manière à impressionner cette surface ; de ce phénomène dont toutes les circonstances sont incompréhensibles , qui correspond à son objet sans lui ressembler, qui affecte avec lui la môme relation mystérieuse que le mot représentant d'une chose avec la chose représentée, qui entraîne la conviction irrésistible , immédiate, non réfléchie de rexistence actuelle de cet objet dans le monde de la matière. A cette faculté, la première par ordre de date , celle d'où dérivent sinon toutes nos connaissances > comme le pensaient Locke et Gondillac , du moins toutes nos idées sensibles ^ celles qui nous instruisent immédiatement des quahtés de la matière, c'est-à-dire qui nous fournissent les notions de couleur, de son, de saveur, d'odeur^ d'étendue^ défigure, de consistance^
ANALYSE ET THEORIE DE l'hAILUCINATION. 55
de température, de pesanteur, de mouvement, etc. ; à cette première faculté, en succède une autre, la mémoire. Or, à rinverse de la perception, dans ce second acte , Tâme ne croit plus à l'existence actuelle des objets extérieurs , mais à leur existence passée. Les images que ces objets ont excitées jadis dans son sein s'y retracent alors d'une manière fidèle , mais sans l'intervention de leur présence immédiate. Après cette seconde faculté vient Vimagination, Celle-ci se rapproche de la mémoire, en ce que l'âme s'y représente des idées sensibles dont les causes ont existé jadis ; mais elle en diffère, en ce qu'elle n'attache à ces causes aucune réalité, soit présente, soit passée. Elle en diffère encore , en ce que la mémoire reproduit exactement, suivant le même ordre et sans aucun mélange, les idées enfantées ^dsXdi perception; tandis que cette troisième faculté recueillant, au contraire, certaines circonstances , certaines qualités des choses offertes par la perception ou reproduites par la mémoire^ et les dégageant des autres circonstances , des autres qualités de ces choses , les dispose , les reconstruit , les combine de manière à en former un tout nouveau, une création sans réa^ lité dans le monde matériel.
Toutefois, jamais, comme l'a dit Hume, en parlant de l'état normal de l'esprit, jamais ni la mémoire ni Vimagina^ tion ne sauraient atteindre au degré de force et de vivacité de la sensation primordiale, dont l'action la plus faible est constamment supérieure à celle de Vidée la plus énergique.
L'hallucination est-elle complètement identique à une do ces facultés, à deux ou à toutes? Nullement. En effet, elle n'est point la perception normale, puisque dans celle-ci il y a toujours une cause adéquate, qui manque dans l'hallucination. Elle n'est point non i)\us la mémoire normale, puisque dans cette faculté l'objet présent à l'esprit ne revêt jamais
50 DH DKl.lRF 1>ES SI'rsSATIONS.
Tapparence d'une perception actueiie. Enfin elle n'est point Vimagination normale, parce que cette faculté fait concevoir la possibilité d'une chose sans que l'esprit attache à cette chose aucune existence actuelle ou passée.
Maintenant il s'agit d'établir par des faits que Uperceptiorit la mémoire et Vimagination ]ouent, soit isolément, soit simultanément, un rôle important dans le phénomène de l'hallucination. Occupons-nous d'abord de la mémoire et de l'imagination, qui fournissent seules les éléments constitutifs, essentiels de ce phénomène morbide, et commençons cette étude par l'analyse des cas les plus simples.
CAS D HALLUCINATIONS PROVENANT D IDEES FOURNIES EXCLUSIVEMENT PAR LA MÉMOIRE,
« Au début de mes études médicales, dit le professeur Andral (1), je fus vivement frappé de voir, dans un des coins des salles de dissection de la Pitié, le cadavre d'un enfant, à demi rongé par les vers. Le lendemain matin, en me levant et m'approchant de la cheminée pour rallumer mon feu, je vis ce cadavre ; il était bien là. Je sentais son odeur infecte, et j'avais beau me dire qu'il était impossible qu'il en fût ainsi ; celte hallucination dura un quart d'heure. »
« Le 24 septembre dernier, dit M. Baillarger (2), M™e G... traversait une petite rue du Faubourg-Saint-Antoine. Un pot de fleurs, tombé d'une croisée, la frappe à la tête. Elle est renversée et portée, sans connaissance, dans la boutique d'un boulanger voisin. Bientôt on la transporte à l'hôpital-
(1) Cours de pathol. intern.^ tom. 3, p. 184.
(2) Of/tT. cit,, p, 9 et 10.
ANALYSE ET THKOllIE DE l'hALLLCINATIOX. 57
annexe de l'Hôtel-Dieu, rue de Charenton, dans le service de M. Grisolle.
« Pendant quelques jours, la malade est dans une sorte de stupeur; elle ne se rend qu'incomplètement compte de ce qui se passe autour d'elle. Une plaie existait à la tête. Cette plaie devint bientôt le point de départ d'un érysipèle qui envahit tout le cuir chevelu. Deux petits abcès se forment et sont successivement ouverts. Après sept ou huit jours, tous les accidents ont cessé; mais la malade commence à éprouver une hallucination des plus bizarres.
a II lui semble tout à coup recevoir encore le pot à fleurs, comme au jour où elle a été renversée. La douleur lui arrache un cri, et à peine elle a été frappée qu'elle entend, bien distinctement, le bruit du pot qui se brise en éclats sur le pavé. Elle reste un instant dans un tremblement général avec de fortes palpitations ; puis, quand elle est un peu remise, elle cherche autour d'elle les fragments du pot brisé, et s'étonne de ne les pas trouver.
« Cette hallucination si pénible du toucher et de l'ouïe se répète dix, quinze, vingt fois par jour, et chaque fois avec les mêmes circonstances. »
Un étudiant en médecine de notre connaissance, M. M..r, prit, en 1837, pour arrêter un écoulement blennorrhagique, une assez grande quantité de capsules de Mothes. Il les digérait mal; elles lui occasionnaient à chaque instant des renvois. Or, plus de dix-huit mois après l'emploi du copahu et la cessation des renvois, toutes les fois qu'il avait le souvenir de leur odeur et de leur saveur, il en éprouvait la perception très-nette et très vive ; si nette et si vive, qu'il avait aussitôt des nausées, et qu'il finissait par vomir. Ces hallucinations durèrent quinze mois environ.
Ces trois observations n'ont pas besoin de commentaires. On voit clairement que les fausses perceptions sont ici la re-
production exacte de perceptions antérieures véritables 5 en d'autres termes, qu'elles puisent leurs éléments dans le phénomène de la mémoire, à Texclusion de tout autre acte psychologique.
Les exemples suivants, qui sont empruntés à Thistoirè, s'expliquent aussi de la même manière.
« Ce jour-là (dimanche 26 décembre 1574), dit Pierre de L*Estoile (1), la reine-mère (Catherine de Médicis), se mettant à table, dit ces mots : Nous avons à cette heure la paix, puisque M. le cardinal de Lorraine est mort. . . Et en derrière disoit que ce jour estoit mort le plus meschant des hommes; puis, s'estant mise à dîner, ayant demandé à boire, comme on lui eût baillé son verre, elle commença tellement à trembler, qu'il lui cuida tomber des mains, et s'escria : Jésus! voilà M. le cardinal de Lorraine que je vois. Enfin, s'estant un peu rassise et rassurée, elle dit tout haut : C'est grand cas de l'appréhension ; je suis trompée si je n'ai vu ce bon homme passer devant moi pour s'en aller en paradis, et me semble que je l'y voyais monter. Les nuits aussi elle en avait des appréhensions, au dire de ses femmes de chambre, et se plaignait de ce qu'elle le voyait et ne le pouvait oster et chasser de sa fantaisie. >»
Catherine de Médicis connaissait personnellement le cardinal de Lorraine , car il était un des hommes les plus considérables delà cour de France. De plus, elle pensait bien à lui, le jour où elle apprit la nouvelle de sa mort, et à l'instant où elle se trouvait à table, puisqu'elle blâmait alors son caractère. Or, comme on ne pense jamais à un objet quelconque qui a frappé les sens sans se rappeler aussitôt la configuration de l'objet, il s'ensuit que, en revêtant l'appa-
(1) Journal de Henri lll^ dans la CoUect, des lïi^mpî^es sur l'Hist de Franpe, par Petitot, tom, xlv, p. 109.
ANALYSE ET THÉORIE DE l'hALLUCINÀTION, 59
rence d'une perception, la pensée de Catherine de Médicis est devenue Timage exacte de la physionomie et de tout Tensemble de la personne du cardinal de Lorraine.
« Depuis quatre ans, dit Grétry (1), que dure la révolution, j'ai, la nuit (lorsque mes nerfs sont en mouvement), un son de cloche, un son de tocsin dans la tête, et ce son est toujours le même. Pour m'assurer si ce n'est pas le tocsin véritable, je bouche mes oreilles, etc. »
[Cette hallucination de l'ouïe commence , comme on voit, à partir de l'année 1789 et se prolonge jusqu'au règne de la terreur. Or, on sait que durant tout le cours de cet intervalle les cloches des églises répandaient Talarme presque sans relâche parmi les habitants de Paris. Grétry, qui résidait dans cette capitale, devait donc avoir été impressionné par leur tintement lugubre et monotone. De là, ce soui^enir récent qui, en revêtant l'apparence d'une perception, en impose à cet artiste pour le tocsin véritable.
CAS d'hallucinations PROVENANT d' IDÉES FOURNIES EXCLUSIVEMENT PAR l'iMAGINATION.
Une couturière , âgée de vingt-huit ans , qui se trouve en ce moment à la Salpétrière , dans la division Rambuteau , est atteinte d'une érotomanie. Elle est éperdument éprise du prince de Joinville; elle pense exclusivement à lui, au point qu'avant son entrée à l'hôpital , abandonnant la couture , son unique ressource, elle stationnait ou rôdait tous les jours, du matin au soir, aux alentours des Tuileries dans Tespérance de voir sortir ou rentrer le prince , et
(1) Essais sur la musique, tom, m, note de la pag;e 133,
60 DTl ni'xiRÉ DF.fi SF,NS\T[ONS.
de lui déclarer son amour soit oralement, soit par écrit. Depuis qu'elle est à la Salpétrière , elle entend très souvent et très nettement , tantôt au milieu du jour , tantôt dans le silence de la nuit , mais toujours pendant l'état de veille, elle entend des voix qui lui parient du prince, qui lui disent : Monseigneur est en ce moment à sa toilette, monseigneur va au bal j monseigneur part aujourd'hui pour la chasse ^ monseigneur s^embarque demain sur la Belle-Poule.
II est évident que cette hallucination ne puise ses éléments ni dans la perception ni dans la mémoire. Elle ne les puise pas dans la perception , parce que ces fausses paroles ne sont nullement en rapport avec une impression actuelle adéquate exercée sur le sens de Touïe. Elle ne les puise pas dans la mémoire , car jamais les paroles en question n'ont été réellement proférées jadis devant cette malade. L'imagination fait donc tous les frais de l'erreur. Comme cette ouvrière a l'attention sans cesse dirigée vers le prince de Joinville , comme elle le suit pas-à-pas, en esprit, dans l'emploi qu'il fait de la journée ; comnïe elle se préoccupe et de ses parties de plaisir et de ses voyages maritimes , elle a dû sans doute penser et se dire très fréquemment : peut-être dans tel moment, monseigneur est à sa toilette , monseigneur va au bal , monseigneur part pour la chasse ou s'embarque sur la Belle-Poule. Or , ces conceptions imaginaires revêtant chez elle l'apparence d'une perception, elle a cru entendre les fausses paroles dont il s'agit.
Une autre femme, âgée de soixante-huit ans, dont nous avons également recueilli l'observation à la Salpétrière , dans le service de M. Falret , croit qu'il existe un projet de meurtre contre sa fille. Elle prend surtout pour les auteurs du complot les médecins qui la visitent. Ce qui donne encore plus de ténacité à son délire , c'est qu'elle entend une voix qui lui articule très distinctement ces mots : la malheureuse
ANALYSÉ ET THÉOIUE DE LHALLICINATION. 01
fille l quand elle viendra te voir , ils T assassineront j ils ne lui laisseront même point passer la porte avant d'exécuter leur coup.
Comme chez la précédente malade , la perception ne provoque rien , puisque, parmi les paroles véritables que cette femme entend actuellement à la Salpétrière, aucune ne présente d'analogie avec sa fausse perception. Celle-ci ne puise pas ses éléments dans la mémoire, car jamais les paroles en question n'ont été réellement prononcées jadis devant la malade. C'est donc uniquement Vimagination , troublée par la crainte , qui engendre d'abord des idées que l'esprit , en vertu d'une opération réactionnelle, transforme ensuite en paroles sans réalité objective.
Une femme de la ville de Saint-Amour , âgée d'environ trente-deux ans , avait lu jadis , étant encore toute jeune fille , un roman fantastique , intitulé : le revenant de Bérézul, Cette personne , à laquelle nous avons donné des soins , eut à Paris, en 1843, une maladie grave. Or, durant le cours de cette maladie , elle aperçut plusieurs fois à ses côtés, parfaitement éveillée, un squelette vêtu d'un manteau brun et la tête encapuchonnée, qui réalisait parfaitement le portrait du héros du roman. De plus , elle entendit tros-distinctement ce personnage mystérieux proférer ces paroles que le romancier lui fait adresser à son frère, de la main duquel il avait reçu la mort : Roherto , me reconnais-tu?
Le rapport qui existe entre cette hallucination et des idées exclusivement fantastiques est trop évident ici pour qu'il soit nécessaire de descendre dans aucun détail.
Madame de Chantai, qui était alors dans son château de Bourbilly, peu de temps après la mort de son mari, demandait à Dieu la grâce de lui accorder un directeur capable de lui faire parcourir avec fruit le chemin de la vie spiri-
tuelle. Un jour, en se promenant dans les champs, comme elle renouvelait sa prière, elle aperçut tout-à-coup, assez près d'elle, au bas d'une colline, un homme en soutane, en rochet, et ayant un bonnet sur la tête. Puis, pendant qu'elle le regardait, elle entendit une voix qui lui dit : Voilà l'homme bien aimé de Dieu et des hommes, entre les mains duquel tu dois reposer ta çoncience. Après cela, la vision disparut en laissant à cette dame la certitude que le Seigneur avait exaucé sa demande (1).
Ici rhallucination puise encore ses éléments dans des idées purement imaginaires. En effet, si la mémoire y eût été pour quelque chose, Madame de Chantai aurait au moins reconnu la flgure de la personne qu'elle croyait voir et entendre. Sans doute cette dame prétendit bien que l^image fantastique avait la taille et les traits de Saint François de Sales ; qu'elle avait le même costume que portait l'évêque de Genève, quand il prêchait le carême à Dijon ; mais ce rapprochement dut lui venir ultérieurement à Tesprit, car elle eut cette vision avant Tannée 1604, époque où Saint François de Sales se Uvrait à la prédication dans la capitale de l'ancienne Bourgogne -, et, quand elle se rendit de son château de Bourbilly à Dijon pour entendre le célèbre prélat; non seulement elle n'était point encore liée avec lui, mais elle ne l'avait même jamais vu.
Jusqu'à présent nous avons démontré que les hallucinations pouvaient puiser leurs éléments d'une manière exclusive, tantôt dans les idées fournies par la mémoire, tantôt dans celles qui proviennent de l'imagination. Maintenant il s'agit de prouver que ces deux facultés peuvent s'y montrer simultanément^ peuvent se combiner pour y jouer un rôle.
(1) Vojez sa vie y par Henri de Maupaâ du Tour, 1^43, içe4°,, 1'^ part. ehap. x, p. 45 et 46,
ANALYSE ET THÉORIE DE l'hALLUCLNATION. 63
CAS d'hallucinations provenant d'idées
FOURNIES SIMULTANÉMENT PAR LA MÉMOIRE ET l'iMAGINATION.
Madame P... présente, à peu près deux fois Tan, des accès d'exaltation maniaque qui durent un mois, et qu'elle attribue à de vives contrariétés. Elle avait vu surtout avec une profonde douleur se développer rinclination d'un de ses fils pour une jeune personne indigne de Talliance à laquelle il la destinait, inclination que les mauvais conseils d'un soidisant ami s'efforçaient sans cesse d'entretenir. Or, durant un premier accès, à plusieurs reprises, au sein du silence le plus complet, elle entendit très-nettement la voix de son fils et celle de son ami, la dernière surtout, qui articulait ces mots : Enlève ta maîtresse^ fuis avec elle en Angleterrey épouse-* la, malgré l'opposition de ta famille!
Il est évident qu'une partie de l'objet de cette hallucination a sa source dans les idées pures du souvenir, puisque la malade reconnaît positivement le son de la voix de son fils et le timbre de celle de son ami. D'un autre côté, les fantaisies de l'imagination y entrent aussi pour quelque chose, car elle nous a assuré n'avoirjamais réellement entendu les paroles en question sortir de la bouche de l'ami de son fils.
Un contemporain et un disciple de Saint Thomas-d'Aquin, Guillaume de Tocco, rapporte que son illustre maître, qui après la mort de ses frères, se trouvait singulièrement incertain à l'égard de leur salut, et qui priait souvent Dieu de lui faire connaître l'état de leurs âmes, eut la vision suivante, au milieu d'une oraison, peu de temps après la mort de sa sœur, qui était abbesse du couvent de Sainte Marie, à Capoue : il aperçut cette religieuse, qui le remercia de l'efficacité de ses prières ^ et, comme il lui demandait des nouvelles de ses frères, elle lui répondit que Landulphe était encore en pur-
64 DU DÉLIRE DES SENSATlUiNS.
gatoire, mais que Raynaid se trouvait avec elle en paradis. Guillaume de Toccodit, en outre, que, étant une nuit, toujours en oraison, dans réglise des Dominicains, à Naples, saint Thomas vit apparaître son suppléant dans sa chaire de Paris, le père Romain, qui lui annonça qu'il jouissait de la félicité des élus, après avoir souffert pendant seize jours les peines du purgatoire pour avoir négligé d'exécuter un ordre que lui avait transmis Tévôque de Paris (1).
Les idées fournies par la mémoire ne sont pas étrangères aux deux hallucinations de saint Thomas d'Aquin, car c'est sa sœur et son suppléant qu'il aperçoit et non pas des personnes inconnues. D'une autre part, les idées provenant de l'imagination y concourent également, puisque les paroles qu'il a entendues sortir de leur bouche ne peuvent pas avoir été prononcées réellement dans le passé.
Les deux facultés intellectuelles dont il s'agit se combinent encore de la même manière dans l'hallucination suivante survenue à Antoinette Bourignon , qui ne l'a point rapportée elle-même, mais qui en a fait confidence à un de ses adeptes :
Une religieuse de Malines avait été présentée à cette célèbre mystique par M. de Cort. C'était une fille très-humble^ très-laborieuse et fort charitable , qui s'était facilement pénétrée de l'esprit enthousiaste de mademoiselle Bourignon. La peste ravageant Malines , on vint au couvent où était cette religieuse demander des personnes pour servir les malades. Enflammée de l'amour de Dieu , elle franchit les grilles de son cloître, afin de répondre à l'appel de la souffrance \ mais elle fut victime de son courage, elle fut attaquée par l'épidémie , et mourut bientôt. Or, trois jours
(1) Fie de ce Saint, par le père Touron, Paris 1737, in-4% livre III, cliap. 9, p. 271-72.
AiMLVSE ET THÉORIE DE l' HALLUCINATION. 65
après son décès^ dont mademoiselle Bourignon se trouvait instruite, celle-ci, un matin, étant encore couchée et s'entretenant avec Dieu, vit la morte s'approcher de son lit. Elle la reconnut sans peine, et lui dit presque en riant: « Eh I Suzanne (c'était le nom de la religieuse). Dieu vous garde, est-ce vous? — Oui ma mère , répondit la défunte; Dieu vous garde aussi , c'est moi-même. — Je pensais que vous étiez morte, lui dit-elle. — Aussi suis-je, ma mère, grâce à Dieu. — Etes-vous donc bien? — J'ai été, lui dit la religieuse, trois jours durant dans de grandes peines. J'en suis délivrée, et maintenant je vais jouir de Dieu. Je viens vous remercier de vos bonnes et salutaires instructions qui m'ont valu la vie éternelle. Adieu ma mère. Puis, après ces mots, tout disparut (1). »
Les idées, comme on sait, se combinent entre elles, forment des séries successives, en vertu d'une loi d'association dont nous laissons aux psychologues le soin d'étudier les circonstances et les principes. Ce qu'il nous importe seulement de signaler, c'est qu'elles sont éveillées dans Tâme de deux manières différentes , par l'influence d'une pure conceptioïit et par la perception d'un objet sensible. Quand nous pensons à un bouquet de fleurs naturelles, par exemple, cette idée nous suggère celle des tiges qui ont supporté chacune des fleurs du bouquet; l'idée de tige éveille à son tour celle du terrain où le végétal a été implanté, celle-ci l'idée du jardinier qui a pris soin du parterre, et ainsi de suite. Si nous suivons seul un chemin où nous avons jadis passé avec une personne qui nous était chère, les objets que nous percevons nous rendent présents à Tesprit les traits de cette personne et les détails de la conversation que nous avons eue avec
(1) Fie de M'-'^l^ Bourignon^ écrite par elle-mcnic et coiilinuce par Polrtt, iii-12, loin, ii, tbîip. 18, p. 256.
66 bu DÉLIRE DES SENSATION^.
elle. Eh bien ! les hallucinations sont éveillées dans l'âme de la même manière.
Nous savons la part que prennent les idées fournies par la mémoire et par Timagination dans l'acte de la perception subjective, voyons maintenant comment se comporte à l'égard de ce phénomène la perception vraie soit externe, soit interne.
CAS d'hallucinations suscitées par une PERCEPTION VRAIE*
Une folle que nous avons très-souvent sous les yeux, mademoiselle Marie P..., âgée de soixante-six ans, dont le délire roule sur des idées de grandeur et d'ascétisme, voyait assez fréquemment son père, mort depuis nombre d'années, lui apparaître. Mais cette hallucination ne survenait chez elle qu'au moment où elle nous apercevait dans notre visite du matin ou dans celle du soir, ce qui lui faisait croire que nous étions l'instigateur de sa vision, et que nous nous servions pour cela des procédés de la magie.
La vue de notre figure jouait bien évidemment un rôle dans cette hallucination, puisque c'était seulement quand nous nous trouvions en présence de la malade, que celle-ci voyait passer sous ses yeux l'image de son père.
Joséphine P..., âgée de trente ans, est affectée d'une lypémanie qui consiste dans une terreur extrême de la police. Elle nous raconte, entre autres genres d'hallucinations, que, naguère, elle a entendu des voix inconnues qui, toutes les fois qu'elle marchait dans une rue quelconque, lui désignaient telle ou telle place, tel ou tel pavé pour poser ses pieds \ et que, si elle désobéissait à ces voix fort distinctes, elle ressentait aussitôt un mouvement de constriction très violent à l'épigastre»
ArsALlSEET THÉORIE DE l' HALLUCINATION. 67
Ici l'objet de l'hallucination ne dérive pas de la mémoire, car Joséphine P.... n'identifie pas les voix qu'elle entend à celles des personnes de sa connaissance, car leur timbre lui en est tout-à-fait étranger. De plus, l'hallucination est bien évidemment provoquée par la perception du pavé des rues de Paris, puisque c'est seulement quand la malade marche dans une de ces rues, qu'elle est en butte à l'erreur dont il s'agit. M. C^**, âgé de 38 ans, convalescent d'une exaltation maniaque, nous raconta que, durant sa maladie, une nuit, voyant le domestique qui veillait à ses côtés saisir d'une main une bougie allumée, et de l'autre un couteau de table, le brandir et l'élever dans le dessein de tuer une araignée à laquelle il faisait la chasse sur une des parois de sa chambre, il crut que ce domestique en voulait à sa vie ; et qu'au même moment où il avait cette idée, il entendit très-distinctement la voix d'un garde national de ses amis, lui adressant ces mots : Ne crains point d'être assassiné par cet homme, dors tranquille^ car je suis armé et fai les yeux sur lui.
Dans cette hallucination de l'ouïe il y a un rapport évident de provocation entre le sens des fausses paroles elle fait réel du domestique qui brandit et élève le couteau de table. C'est parce que le malade est témoin de cette scène qu'il conçoit la pensée d'un projet d'assassinat médité contre lui. Sans cette intuition sensible, il est probable que l'hallucination n'aurait pas eu lieu.
Gleditch, botaniste distingué et professeur de philosophie naturelle à Berlin, en traversant, un jour, vers trois heures environ, la salle des séances de l'Académie de cette capitale, pour se rendre dans son cabinet d'histoire naturelle, aperçut, dans un angle de cette salle et les yeux fixés sur lui, le spectre de M. de Maupcrluis mort naguère à Baie. Ce spectre était tellement fidèle, il reproduisait si bien tous les
traits de l'illustre défunt, que Gleditch l'aurait inévitablement pris pour M. de Maupertuis en personne, s'il n'eût point connu la nouvelle certaine de son décès (1).
De prime abord, et si l'on s'en tient à ces détails, on s'explique difficilement pourquoi le spectre de Maupertuis fait l'objet de cette hallucination; mais quand on va au fond de TanecdotC; quand on s'informe de toutes les circonstances de l'événement, le mystère ne tarde pas à s'éclaircir.
En effet, favori du grand Frédéric, Maupertuis avait été pendant très-longtemps président de l'Académie de Berlin. Gleditch l'avait connu personnellement, il l'avait vu souvent diriger les discussions de la savante assemblée. Or, quoi de plus naturel et de plus compréhensible, en raison delà loi d'association des idées, qu'en traversant la salle où Maupertuis exerçait l'empire de la science, où il trônait, pour ainsi dire; qu'en voyant son fauteuil vide, Gleditch pensât alors à ce savant, se rappelât ses traits, sa physiono^^ mie, cela d'autant mieux que sa disgrâce auprès de Frédéric, occasionnée par les plaisanteries de Voltaire, et que sa fin obscure loin du théâtre de sa gloire étaient encore présentes à tous les esprits! De là, cette idée, fournie par la mémoire, revêtant l'apparence d'une perception visuelle, le fantôme dont il est question.
A Londres, en 1743, pendant que Swedenborg était à table, le Seigneur, entouré de lumières, lui apparut et lui dit ces mots, d'une voix terrible : Ne mange pas tant (2).
Il est bien clair que c'est la vue d'une table chargée de mets qui inspire à cet enthousiaste la pensée de ne point
(1) Souvenir âe viii^l ans de séjour à Berlin, par Thiébault, 4 édit., loin. V, p. 2î.
(2) Voy. sa leUre à Robzam, en léle du Uaité De cœlo et in^ feriio, Iradutl. en franc, par Pernely
ANALYSE ET THEORIE DE LHAELl CITATION. 60
s'abandonner à la goinniandiso, car la lempôrance et la frugalité sont deux vertus qui jouent un grand rôle dans les doctrines mystiques. Or, comme cette pensée revôtTapparence d'une perception, il s'ensuit qu'elle devient pour Swedenborg la figure du Seigneur et les paroles mystérieuses qui viennent d'être citées.
Suivant Grégoire de Tours (1), un pauvre villageois de la Limagne, qui partait de grand matin pour aller chercher du bois dans la forêt voisine, fît une fois bénir par un prêtre^ auquel il avait donné l'hospitalité, le pain qu'il emportait pour sa nourriture de la journée. Or, comme il traversait une rivière sur un pont de bateaux, il entendit, sans voir personne , d'abord une voix prononcer ces paroles : Fais-le noyer, fais-le noyer, ne tarde pas davantage ; puis une autre voix répondre : J'aurais déjà fait ce que tu me dis, si une chose sacrée qu'il porte ne résistait à tous mes efforts ; car tu sauras qu'il est muni du pain d'action de grâce du prêtre ; voilà pourquoi je ne saurais lui être nuisible.
Il est évident que cette hallucination de l'ouïe se trouve provoquée par la vue de l'eau, puisque le villageois n'entend ces fausses paroles : fais-le noyer, fais-le noyer, 'qu'au moment où il traverse la rivière.
« Il arriva à Yersailles, en 1699, dit le marquis de Saint- Simon, un maréchal de la petite ville de Salon, en Provence, qui s'adressa à Brissac, major des gardes du roi, pour être conduit au roi, à qui il voulait parler en particulier. Le roi ne le reçut pas, mais l'envoya à un ministre d'état, Pomponne, auquel le maréchal raconta ce qui suit : Cet homme revenant tard de dehors se trouva investi d'une grande lumière auprès d'un arbre, assezprès de Salon. Une personne, vêtue de blanc, et pardessus à la royale, belle, blonde et
(1) De glorid confessor.y cap. 31.
fort éclatante, l'appela par son nom, lui dit delà bien écouter, lui parla plus d'une demi-heure, lui dit qu'elle était la reine qui avait été l'épouse du roi, lui ordonna de Taller trouver et de lui dire les choses qu'elle lui avait communiquées ; que Dieu l'aiderait dans tout son voyage, et qu'à une chose secrète qu'il dirait au roi, et que le roi seul au monde savait, et qui ne pouvait être sue que de lui, il reconnaîtrait la vérité de tout ce qu'il avait à lui apprendre. Que si d'abord il ne pouvait parler au roi, qu'il demandât à parler à un de ses ministres d'état, et qu'il réservât certaines choses au roi tout seul ; qu'il partît promptement, et qu'il exécutât ce qui lui était ordonné hardimentet dihgemment, et qu'il serait puni de mort, s'il négligeait de s'acquitter de cette mission. Le maréchal promit tout, et aussitôt la reine disparut, et il se trouva dans l'obscurité auprès de son arbre. Il s'y coucha au pied, ne sachant s'il rêvait ou s'il était éveillé, et s'en alla après chez lui, persuadé que c'était une illusion et une folie dont il ne se vanta à personne. A deux jours de là, passant aw même endroit, la même vision lui arriva encore, et les mêmes propos lui furent tenus. Il y eut de plus des reproches de son doute et des menaces réitérées, et pour fin, ordre d'aller dire à l'intendant de la province ce qu'il avait vu, et l'ordre qn'il avait reçu d'aller à Yersailles, et que sûrement il lui fournirait de quoi faire le voyage. A cette fois, le maréchal demeura convaincu; mais flottant entre la crainte des menaces et les difficultés de l'exécution, il ne sut à quoi se résoudre, gardant toujours le silence de ce qui lui était arrivé.
« Il demeura huit jours en cette perplexité, et enfin comme résolu à ne point faire le voyage, lorsque, repassant encore par le même endroit^ïl vit et entendit encore la même chose, etc., etc. (1). »
(1) Mémoires y tome 2, p, 317-18.
ANALYSE ET THEORIE DE l'hALLUCINATION. 7 A
Dans ce fait, l'hallucination se trouve suggérée par la vue d*un certain arbre, car si elle eût été indépendante de cette perception, elle ne se serait pas renouvelée deux fois, précisément au moment où l'individu se retrouvait en présence de cet arbre.
Madame Simon, âgée de vingt sept-ans, mariée, ouvrière en corsets, est entrée à la Salpétrière, dans le service de M. Falretjle 3 mai 1843. Ses conceptions délirantes sont en grande partie alimentées par des hallucinations de l'ouïe. Elle entend des voix qui l'appellent voleuse^ empoisonneuse, Madame Lafarge, etc. De plus, quand elle est dans son lit et qu'elle éprouve le besoin de dormir, ces mêmes voix lui disent : Tu ne dormiras pas^ car tu es trop criminelle.
Il est évident ici que les dernières paroles prononcées par les voix en question ont une connexion très intime avec le besoin de sommeil que Madame Simon éprouve. C*est ce besoin qui, s'ajoutant chez elle à l'idée fausse d'une accusa^ tion de vol et d'empoisonnement, va déterminer par association la pensée qu'une femme prévenue de délits pareils ne doit pas pouvoir goûter le moindre repos -, d'où cette pensée revêtant l'apparence d'une perception, ces paroles : tu ne dormiras pas, car tu es trop criminelle.
« Je me promenais, dit Berbiguier (1), le soir du 28 août 1818; près du café de la Rotonde du Palais-Royal, avec un capitaine au régiment de la Seine. Je sentis une pression au cou, comme si c'eût été une personne qui m'eût pris avec les mains, dans l'intention de me faire avancer ou reculer, ainsi que cela se pratique souvent, lorsqu'on veut surprendre quelqu'un dont on ne veut pas être reconnu. Pendant toute la durée de ce badinage, je fus oppressé au point de ne pouvoir plus respirer. Le capitaine me voyant
(1) Owr. ct>.) ch. 57.
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dans cet élaf, me demanda ce que j'avais. Je lui racontai mon aventure. Surpris de mon récit, il regarda autour de nous, et ne vit personne capable de m'avoir joué ce tour. Il jugea que je pouvais m'être trompé. Je lui certifiai de nouveau que la chose était réelle, et que j'en étais même incommodé. Cela ne doit pas vous surprendre plus que moi, lui dis-je, je suis toujours en guerre avec les sorciers et les magiciens. C'est pour se venger de moi qu'ils viennent de me serrer le cou invisiblement. >»
Cette hallucination du tact externe est bien évidemment provoquée par une contraction spasmodique des muscles du pharynx , car Berbiguier éprouve cette sensation interne, non-seulement pendant tout le temps où il croit avoir le cou serré par une main invisible, mais encore il s'en trouve incommodé au delà de la durée de ce temps.
L'association des idées s'opère suivant deux modes : tantôt d'une façon spontanée, sans aucun effort d'esprit, et tantôt, au contraire, d'une manière réfléchie, c'est-à-dire sous l'influence de la volonté. Quel homme n'est point sans cesse en butte, pour peu qu'il laisse errer son imagination, à des pensées qu'il ne cherchait pas, et auxquelles il était loin de s'attendre ! D'un autre côté, dans le courant continu d'idées, pour nous servir des expressions de Dugald Stewart , qui passe par notre esprit, chacun peut choisir à son gré une de ces idées, la retenir présente et en faire l'objet de son attention. Or, la même loi se manifeste à l'égard des hallucinations. Ces phénomènes sont tantôt spontanés ou passifs, et tantôt volontaires ou actifs. Ceux qui se développent sans aucun efl'ort de l'àme, qui viennent surprendre la conscience au moment où elle ne s'y attendait pas, sont les plus nombreux. Les autres^ ceux que l'esprit dirige, commande, évoque à sa guise, sont assez rares. Les arguments ne manquent pas en faveur de l'opinion
AWLYSF, ET THFORIE DE L'HAUXaN\TIO.\. 73
qui regarde la spontanéité de l'âme, la passivité de l'esprit comme une condition présidant à l'acte de la perception fausse. Tous les psychiatres ont remarqué combien cet acte est fréquent chez les individus qui ne savent point retenir les rênes de leur imagination vagabonde, chez les hommes qui ne peuvent point lutter contre le courant expansif, et en quelque sorte contre la force centrifuge de leurs pensées, c'est-à-dire chez les rêveurs et chez les fous. L'effort de l'esprit, au contraire, loin de provoquer l'hallucination, suffit souvent à y mettre un terme. Spinoza faisait cesser une perception subjective de la vue, dont nous avons déjà parlé et dont nous reparlerons encore plus tard, en appelant Tattention à son secours, en la fixant sur les objets matériels, sur les corps qui l'entouraient : « Cette image, dit-il, disparaissait en grande partie quand je récréais mon esprit par une autre chose, quand je portais mes yeux sur un livre, ou bien sur un autre objet. Mais, sitôt que je les en détournais sans les fixer ailleurs, elle revenait avec la même vivacité et la même persistance. Enfin elle disparut peu à peu à l'entour de ma tête (1). »
Les hallucinations cessent assez souvent chez les aliénés au moment de la visite du médecin, quand ils conversent avec lui ou avec tout autre personne, c'est-à-dire lorsqu'ils sont contraints de faire assez d'efforts sur eux-mêmes pour
imago partem raaximam disparebat, quando, iil me alla re obleclarem, oculos in librum, vel aliud quid defigebam : quamprimum vero oculos a lali objeclo rursus avertcbain, sine altentione in aliquid oculos defigendo , mihi eadem ejusdem aelhiopis imago eadem vividitate, et per vices, apparebat, donec paulatim circa capul dispareret {Opéra posthumay epislola xxx, Petro Balling. p. 471-72 ).
pouvoir répondre convenablement aux questions qui leur sont adressées.
Quant à l'activité de l'âme dans les fausses perceptions, quant à la faculté donnée à l'homme de les voir surgir à son gré, de les évoquer en quelque sorte à sa guise, quoi qu'en dise M. Baillarger, qui nie cette faculté d'une manière absolue, qui regarde l'hallucination comme étant toujours et nécessairement le résultat de l'exercice involontaire de la mémoire et de l'imagination (1), c'est un fait positif, bien que plus rare, et dont les observations suivantes sont des preuves irrécusables,
Nous avons eu pendant longtemps sous les yeux un monomaniaque, homme d'un esprit ardent et cultivé, dont nous reparlerons plus tard. Ce monomaniaque traduisait instantanément en fausses perceptions visuelles toutes les idées qui lui passaient par la tête. Il n'avait qu*à se rappeler ou à concevoir une chose ou une personne, pour qu'aussitôt cette chose ou cette personne fût douée pour lui d'une apparence de réalité extérieure. Un jour nous le trouvâmes, avec regard fixe, la bouche souriante , et frappant ses deux mains en signe d'applaudissement. Il ne nous avait point entendu ouvrir la porte de sa chambre. A notre question : Que signifie ce que vous faites là? — Je suis, nous répondit-il, comme le fou dont parle Horace^ j'assiste à un spectacle imaginaire. Je m'ennuyais au coin de mon feu. J'aime beaucoup les merveilles do l'Opéra, je me suis représenté à moi-môme le ballet de la Sylphide; et, quand vous êtes venu me frapper sur l'épaule, j'applaudissais Taglioni , dont la danse souple et pleine de noblesse ne m'avait jamais tant charmé.
Abercrombie, suivant M. Brierre de Boismont (2), rap*
(1) Mém. cit. y p. 472.
[%) OuçT, déj. cit. p. 52.
ANALYSE ET THEORIE DE l' HALLUCINATION. 75
porte robservalion d'un halluciné sain d'esprit, qui avait beaucoup de peine à distinguer les perceptions vraies des perceptions fausses ou subjectives dont il était continuellement assiégé. Rencontrait-il un ami dans la rue, il ne savait d'abord s'il voyait une personne véritable ou bien une figure fantastique. Avec beaucoup d'attention, il pouvait constater une différence entre elles. Les traits de la figure réelle étaient plus arrêtés, plus finis que ceux du spectre; mais, en général, il corrigeait son erreur en touchant ou en écoutant le bruit des pas. Or, cet individu avait la faculté de rappeler à volonté ses visions, en fixant fortement son attention sur la conception de son esprit. Ces phénomènes une fois produits, évoqués à sa guise, il ne pouvait plus les faire disparaître ni fixer le temps de leur durée.
Maisonneuve cite le fait d'un jeune épileptique dont chaque accès était précédé de l'apparition d'une roue dentée. Or, ce malade assurait avoir l'empire de commander à ses hallucinations: il s'amusait quelquefois à sow/iai^er la vue d'un objet bizarre, et à peine formé dans son imagination , cet objet se traduisait fidèlement à ses yeux (1).
Jérôme Cardan dit, en parlant de ses hallucinations, que nous ferons connaître plus tard : f^ideo quœ volo, oculis^ non vi mentis (2).
Une femme, brûlée comme sorcière, Jeanne Harvillier, disait que le diable se présentait à elle quand elle voulait , botté, éperonné, ayant une épée au côté et son cheval à la porte^ sans que personne autre qu'elle s'aperçût de son apparition (3).
Un célèbre graveur anglais, Blake prétendait pouvoir
(1) Recherches et observât^ sur Vépileps., p. 295.
(2) De ver. varietat,^ lib. vni, cap. 43, p. 410.
(3) Botjin, Démonomanie, Paris 1597. Proface.
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évoquer à son gré les morts les plus illustres et les faire poser, afin d'exécuter leur portrait d'après nature. Le moment qui lui paraissait le plus propice à cette fantasmagorie était compris entre neuf heures du soir et cinq heures du matin. Le crayon à la main , et les yeux fixés dans le vague , il attendait son modèle ; puis, dès qu'il l'apercevait , il se mettait à dessiner avec la même ardeur que si le personnage eût été réel. Un de ses confrères le pria de lui faire ainsi le portrait du célèbre héros de l'Ecosse , sir William Wallace ; Blake y consentit , et à Theure dite , attendit son modèle. Enfin le voilà , s'écria-t-il, je le vois là ! Quel air noble, etc., etc. (i) !
Dans toute hallucination, comme nous Tavons démontré, il y a deux termes : une pensée transformable et une appa • rence de perception, qui est cette pensée transformée. Or, quelquefois on a la conscience de ces deux termes; on s'aperçoit de l'existence isolée de l'un et de l'autre, ainsi que du rapport qui les unit. Tel était le cas d'une malade observée par M. Baillarger, dans le service de M. Pariset, laquelle se plaignait d'entendre une voix répéter tout haut ses idées bonnes ou mauvaises (2).
Mais le plus ordinairement l'attention se fixe sur le second terme au détriment du premier. On a conscience de la perception sans posséder celle de la pensée qui s'efface alors complètement, parce qu'un phénomène abstrait frappe toujours moins l'esprit qu'un phénomène concret , et parce que d'une autre part toutes les idées ne jouissent pas dans l'âme du même degré de force, de vivacité , de clarté, de précision, comme l'ont démontré Leibnitz et ses disciples.
(1) Extrait de la vie de cet artiste, par M™® Louise Belloc. Reme encfclop. 1830, tom. xxxxvi, p. 666.
(2) Mémoire déjà cite\ p. 6, v
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En effet, pour quelques idées claires et distinctes qui impliquent l'attention, entraînent le sentiment de la personnalité, et dont on embrasse parfaitement tous les détails, Tintelligence faible et bornée de l'homme en contient une foule d'autres, si obscures , qu'elle en ignore Tesistence ; si confuses, qu'elle ne sait point en opérer l'analyse , et qu'elle est tentée d'en attribuer l'inspiration à un principe étranger au pouvoir du moi,
A l'égard de cette imperfection de notre esprit qui ne peut saisir avec force, comprendre avec netteté qu'une seule pensée à la fois, Beausobre se sert d'une comparaison pleine de justesse : « Il en est de l'âme, dit-il, par rapport au magasin des idées, comme il en serait d'un homme qui, au milieu de la nuit, éclairé par un flambeau, parcourrait de ses yeux un amas immense de toutes sortes de choses. A chaque instant un nouvel objet le frapperait et ferait disparaître celui qui l'aurait frappé l'instant d'avant. » Cependant, pour continuer la comparaison de Beausobre, les objets qui, durant cette course nocturne, n'ont point été aperçus dans leur ensemble, faute d'une quantité suffisante ou d'un éclat assez vif des rayons lumineux, n'en forment pas moins un tableau complet, un tout dont nul ne peut contester l'existence par cela seul qu'il n'en aurait vu qu'une partie.
Si les idées obscures et confuses restent toujours dans leur élat de chaos et de ténèbres, il y a unité au sein de l'âme humaine , harmonie dans le raisonnement et la conduite- Mais si, par l'effet d'une exaltation particulière, elles deviennent claires et distinctes, alors il s'établit une lutte entre les unes et les autres, un tiraillement qui en impose quelquefois pour un fractionnement de l'âme. « J'ai connu un homme, dit Sulzer, d'une grande probité, d'un grand sens et trèséclairé par les lumières de la philosophie, qui, étant devenu mclancoliquo , quoique inlinienicut pénétré de vénération
pour l'Être suprême, ne pouvait , pendant un temps , en-
tendre nommer cet Etre, qu'il adorait detoutson cœur, sans lâcher contre lui quelques traits de blasphème, sans que ses cheveux lui dressassent d'horreur. Il m'avait souvent dit qu'il était tenté de croire qu'il y avait deux âmes en lui , l'une bénissant Dieu, pendant que l'autre le blasphémait; car il ne pouvait comprendre comment le même Etre pouvait faire à a fois deux choses aussi distinctement opposées l'une à l'autre (1). »
Que ces idées obscures et confuses, dont l'âme est remplie sans y faire attention, à son insu pour ainsi dire, atteignent un degré de force et de précision supérieur à celui du fait précédent ; qu'elles sortent tout à coup du domaine de l'abstraction pour entrer, du moins en apparence, dans celui du monde sensible , alors naissent des hallucinations qui surprennent d'autant plus qu'on en soupçonne moins l'origine, qu'on en saisit moins la trame et l'enchaînement.
L'étonnement est plus grand encore si les idées claires et distinctes , qui impliquent seules la conscience , viennent à revêtir l'apparence d'une perception conjointement avec les idées obscures et confuses généralement non avenues du moi. Alors, pour peu qu'il y ait lutte, opposition entre elles, il en résulte un fractionnement de l'hallucination, un dualisme très-singulier qui semble réaliser le symbole d'Ormuzd et d'Ahriman, le mythe des anges de lumière et des anges de ténèbres , et qui peut-être ne se trouve pas étranger à la création de ces vieux dogmes de l'Orient.
Suivant Grégoire de Tours, un homme de son temps était dominé par le désir de se donner la mort. Il avait même, à cet effet, disposé une corde auprès de lui. Cependant, manifestant encore quelque hésitation, il implorait l'assistance
(1) Mémoire de Vacadl de Berlin, àiince 1759^ p, AT.