ANALYSE ET THEORIE DE L HALLUCINATION
de l'apôtre saint Paul , lorsqu'il aperçut une ombre au visage sinistre et infernal, qui lui dit ces mots : Courage! ne diffère pas plus longtemps la résolution que tu as prise! Le malheureux allait passer la corde à son cou, afin d'obéir à cette voix, quand il vit une autre ombre qui s'adressa en ces termes à la première : Fuis misérable ! cet homme a invoqué le secours de saint Paul, et le grand apôtre l'a entendu, il est ici présent! A ces mots, les deux ombres disparurent , et l'individu fut délivré de son penchant au suicide (1).
Selon M. Baillarger (2), trois conditions favorisent la perception subjective, et semblent nécessaires à sa manifestation 5 ce sont :
10 L'exercice involontaire de la mémoire et de l'imagination ;
2" La suspension des impressions externes;
30 L'excitation interne des appareils sensoriels.
Cette théorie n'est pas aussi solide que le croit son auteur. Elle est sinon fausse en totalité, du moins attaquable et erronée dans le plus grand nombre de ses points.
Et d'abord ,nous venons de prouver non par des raisonnements, mais par des faits, que l'hallucination offre quelquefois comme une de ses conditions l'exercice volontaire de la mémoire et de l'imagination. Voyons maintenant ce qu'il faut penser de la seconde condition, de la suspension des impressions externes.
Sans doute, comme le dit M. Baillarger, toutes les circonstances qui tendent à soustraire l'homme à l'influence des impressions externes, l'état intermédiaire à la veille et au sommeil, l'état de rêve, l'état de mélancolie avec stupeur, etc. , favorisent beaucoup la production des perceptions subjec-
(1) De glorid martyr., lib. primus, cap. 29.
(2) Mémoire cité, p. 469.
tives. Il est très-vrai que, chez les hallucinés, certaines perceptions vraies sont non avenues par l'âme, échappent totalement à la conscience, ainsi que le démontrent les deux faits qui suivent :
Madame M..., âgée de soixante-dix ans, est en proie à des hallucinations de la vue. Elle assure apercevoir passer devant elle des lions, des singes et des loups, surtout quand elle est seule et enfermée dans sa chambre, ce qui lui cause des frayeurs très-vives, ce qui fait qu'elle s'agite, pousse des cris et implore du secours. Un jour, dans un de ces moments de terreur, je la trouvai qui cherchait à se blottir dans une cheminée où flamboyaient de nombreux tisons. Or, plus tard, dans une période de lucidité, elle me raconta qu'en s'efforçant d'entrer dans cette cheminée, sa frayeur était si grande, qu'elle n'avait ni vu la flamme des tisons, ni senti la chaleur qui s'en échappait.
Un individu affecté de de/mum/remews, dont j'ai tout récemment recueilli l'observation, avait une hallucination de la vue, qui consistait à apercevoir à ses pieds une masse d'épingles éparpillées. Il était sans cesse incliné vers le sol, occupé à ramasser ces corps fantastiques. Un jour qu'il se livrait à cet acte, je jetai à terre une grosse épingle, en la lui indiquant du doigt, et en le priant de la saisir lui-même afin de me la remettre. Or, cet individu qui, à l'exception de ce symptôme, avait l'intelligence saine, non seulement ne put distinguer les épingles imaginaires de l'épingle réelle , mais encore ne put jamais apercevoir celle-ci.
Mais il y a d'autres faits où les choses ne se passent pas ainsi. Il arrive parfois aux psychiatres d'observer des aliénés qui disent entendre des voix fantastiques au moment même où ils prêtent l'oreille à des paroles réelles, ou voir des spectres, quand ils regardent une image objective. J'avais naguère de longues conversations avec M. de G...; âgé de qua-
ANAL\SE ET THÉOIUE DE L IIALLICINATION. 84
rante-cinq ans, lypémaniaque doué d'une âme aimante, et remarquable par une instruction vaste et solide. Rien n'était plus sensé que ses réponses, plus juste que ses raisonnements quand je ne l'interrogeais pas sur l'objet de son délire partiel.
Or, très-souvent, quand il me parlait, au milieu d'une phrase, il s'interrompait tout à coup en me disant : Les voilai écoutez-les donc, ces voix maudites ! elles profèrent tout haut ces mots : Tu seras conduit à Véchafaudj on va te mettre les fers aux pieds^ etc.j puis après, quelques secondes, il achevait la phrase interrompue, il reprenait avec moi la conversation sur le sujet et à l'endroit où il l'avait laissée,
M. Lélut a rapporté un fait analogue. « Tenez, disait l'aliéné au médecin^ dans ce moment même j'entends telle chose; la personne qui me parle peut être à telle distance, làbas, sous les combles, » Le même halluciné, pendant qu'il jouait aux cartes, entendait une voix qui l'entretenait de son jeu.
« Enfin, disait un jour le Tasse à Manso, son ami, voilà mon esprit familier qui a la politesse de venir m'entretenir ; admirez-le, et voyez la vérité de tout ce que je vous en ai dit. Je tournai tout de suite, ajoute Manso, les yeux du côté qu'il m'indiquait; mais j'eus beau regarder, je ne vis que les rayons du soleil qui pénétraient par les verres de la fenêtre dans la chambre. Pendant que je portais mes regards de
tous les côtés , le Tasse était occupé à la conversation la
plus sérieuse et la plus élevée.
« Emerveillé de ce qui se passait sous mes yeux, je restai assez longtemps dans le ravissement, sans doute jusqu'au départ de l'esprit. Le Tasse m'en tira, en se tournant de mon côté, et me disant :— Etes-vous enfin dégagé de vos doutes? — Bien loin de là, lui dis-je, ils ne sont que plus forts ; j'ai
82 DU DÉLIRE DES SEiNSATlOiNS.
entendu des choses merveilleuses, mais je n'ai rien vu de ce que vous m'aviez annoncé (1). »
M. Baillarger dit lui-même, en parlant d'un fou, littérateur distingué, qui depuis dix ans n'avait pas cessé d'être poursuivi par des voix, « un jour que je lui faisais compliment de son dernier ouvrage : Vous avez dû cependant, me dit-il, y trouver bien des négligences, car les misérables ne me laissaient pas même corriger mes épreuves. Ils s'appliquaient à me distraire par leurspnjures et par leurs fausses promesses. J'ai peine à comprendre comment j'ai pu terminer mon travail au milieu de cette persécution sans relâche. Dans ce moment même, ajoutait-il , pendant que je vous parle, je les entends qui se jettent à travers la conversation, et j'ai beaucoup de peine à suivre ce que vous me dites (2).»
Toutes ces observations étabhssent donc d'une manière incontestable que dans l'hallucination l'esprit n'est pas toujours soustrait à l'influence des objets extérieurs. Or, on se demande après cela, et surtout après avoir recueilli et rapporté lui-même un cas aussi explicite, comment M. Baillarger a pu dire d'une façon absolue que la suspension des ini' pressions externes est une des conditions de la perception fausse. N'eût-on qu'un fait à opposer à une théorie, dès qu'il est prouvé que ce fait est exact, il suffit pour renverser tout réchafaudage du système.
La transformation, quelquefois volontaire, mais le plus souvent involontaire, de la mémoire et de Timagination, soit à l'état d'isolement, soit à l'état de combinaison, en apparence de perception sensoriale, voilà, comme nous l'avons démontré, ce qui constitue Tessencede l'hallucination.Comments'opère
(1) p^ie du Tasse, par Manso,
(2) Mémoire cité, p, 457. |
ANALYSE ET THÉORIE DE l'hALLUCINATION. 83
cet acte? C'est là un problème qui est et restera toujours insoluble. Il est tout aussi difficile de concevoir la manière dont une idée offre à Tesprit la représentation exacte d'un corps absent ou fantastique, qu'il est impossible d'expliquer le mécanisme à l'aide duquel un objet extérieur se peint dans le cerveau, y grave une image adéquate.
Selon nous, une seule condition semble nécessaire à l'existence de l'hallucination. Cette condition, c'est un défaut de rapport harmonique', d'équilibre parfait entre l'im pressionnabilité des sens et l'effort réactionnel de l'esprit, c'est la diminution de l'une et l'augmentation de l'autre. Tout ce qui tend à affaiblir ou à restreindre l'action des objets extérieurs sur les organes sensoriaux, la solitude, l'obscurité , le silence, la prière, la méditation intérieure , etc., devient une cause de la perception subjective , comme nous allons bientôt le démontrer.