LE REVE
Les rêves ont sans contredit beaucoup d'analogie avec les hallucinations : ce sont deux ordres de phénomènes semblables en tant qu^il y a chez les uns comme chez les autres une perception sans impression d'objet sur les organes des sens, en tant que l'âme donne aux créations du cerveau une existence en dehors du cerveau, en tant que sa réalité subjective se traduit en réalité objective, en tant que l'esprit joue alors une comédie dont il est à la fois le spectateur et l'acteur. Mais comme les conditions dans lesquelles s'effectuent ces deux ordres de phénomènes diffèrent notablement entre elleS; ceux-ci ne sont point et ne doivent point passer pour identiques.
En effet, le rêve implique le sommeil. Or, durant ce dernier état, l'âme se replie sur elle-même, elle quitte les organes des sens qui tombent conséquemment dans l'inertie. Alors, elle perd totalement l'antagonisme qui s'exerçait en elle entre le monde intérieur et le monde extérieur, elle ne peut pas mettre l'apparence en parallèle avec la réalité, établir de comparaison entre les fantômes de l'imagination et la perception des objett^ véritables ; elle ne peut ni arrêter . l'enchaînement de ses pensées, ni en modifier la direction; en un mot; elle n'est pas maîtresse de sa volonté.
La veille, au contraire, est la condition nécessaire de l'hal-
DE l'hallucination DANS SES RAPPORTS AVEC LE REVE. 85
lucination. Or, dans cet autre état physiologique, loin de se replier sur elle-même, l'âme s'épanouit, elle se porte aux organes des sens qui jouissent de toute leur énergie. Alors, elle peut opposer le monde extérieur au monde intérieur, le domaine de la réalité à celui de Tapparence. Elle peut distinguer les objets véritables des images purement fantastiques, mettre un terme à telles ou telles combinaisons de la pensée, ou bien les changer ou les régulariser; en un mot, elle dispose pleinement de son libre arbitre, à l'exception des cas de folie.
Dans le rêve , on confond le temps et l'espace sans la moindre surprise ; on fait un mélange des hommes et des choses les plus disparates sans se douter de l'absence des transitions , sans se demander à soi-même la raison de toutes les singularités qu'on perçoit.
Dans l'hallucination, les sensations fantastiques excitent la frayeur quelquefois , l'étonnement toujours ; on cherche incessamment à se rendre compte des phénomènes bizarres dont l'esprit est le jouet, et on les explique, suivant le degré d'instruction , l'état de l'intelligence et le génie particulier des époques où l'on vit , par le pouvoir de la magie, de la sorcellerie , etc. , ou par les lois de la physique , celles de la physiologie et de la pathologie.
D'ailleurs, les perceptions subjectives qui caractérisent les songes s'éloignent des perceptions subjectives qui constituent les hallucinations , en ce que les premières se signalent ordinairement par une succession rapide de formes, par une série cohérente d'images , qui composent un ta* bleau avec tous ses personnages et toutes ses perspectives , un drame avec tous ses incidents et toutes ses péripéties , tableau et drame qui n'ont rien de fixe, qui paraissent et disparaissent pour faire place à d'autres scènes, cela jusqu'au moment du réveil. Les secondes, au contraire, se
manifestent le plus souvent par des fantômes isolés , par un petit nombre d'espèces qui sont stables , qui demeurent les mêmes pendant toute la durée de l'hallucination.
Et puis, à l'exception d'un petit nombre de cas, le rêve s'efface promptement de l'esprit , on finit par en oublier l'objet. C'est le contraire dans l'hallucination. De plus , le premier phénomène est un accident presque normal , physiologique, qui survient chez la grande majorité des individus; le second est un acte anormal, pathologique, exclusivement propre à quelques hommes.
Les perceptions subjectives des hallucinés se rapprocheraient plutôt de celles du somnambulisme soit naturel , soit artificiel, où, comme on sait, quelques impressions qui émanent des sens arrivent encore à l'âme ; mais, à part ce point de contact , elles s'en éloignent beaucoup ; car dans les unes il y a toujours conscience du phénomène, quel que soit le temps écoulé depuis sa cessation ; tandis que dans les autres tout souvenir s'éteint au moment du réveil.
Du reste, sans se confondre d'aucune manière, l'objet des rêves peut s'enchaîner avec celui des hallucinations.
Le 10 novembre 1619, tout occupé de la pensée d'avoir découvert les fondements d'une science nouvelle. Descartes, qui était alors sur les confins de la Bavière, s'endormit et eut un songe dans lequel il crut entendre un bruit aigu et éclatant, qu'il prit pour un coup de tonnerre. La frayeur qu'il en eut le réveilla sur l'heure même, et, ayant ouvert les yeux^ il aperçut un grand nombre d'étincelles répandues au milieu de sa chambre (1). Il est évident que l'objet du rêve de Descartes se liait avec celui de son hallucination, puisque l'idée de tonnerre implique nécessairement celle de la fuigurosité de l'éclair.
(1) Voj. sa vie, par Baillet, 1'* partie , livre ir, chap. Ij, pages 81 et 82»
DE l'hallucination DANS SES RAPPORTS AVEC LE REVE. 87
Mais il y a plus , l'objet du rêve peut être la représentation fidèle ou à peu près de l'objet de l'hallucination, comme Tobjet de l'hallucination peut être la copie exacte de l'objet du rêve.
M. M**^"^, liquoriste-distillateur, âgé de quarante ans, atteint pour ta troisième fois, le 2 août 1843, d'un accès de delirium tremens, se trouve aujourd'hui (4 août) beaucoup mieux. L'amélioration a immédiatement succédé à l'emploi des opiacés. Le tremblement des membres et des muscles de la face existe bien encore, mais l'intelligence a recouvré toute son intégrité. Or, il nous raconte avec beaucoup de clarté et de précision que, dans son dernier accès, toutes les fois qu'il venait de se mettre au lit, le soir, et qu'il abaissait les paupières, sans être encore endormi, mais tout prêt à s'endormir, il apercevait à ses côtés des oiseaux, des reptiles et plusieurs individus qui lui faisaient des grimaces 5 qu'alors il se levait sur son séant, cherchant à repousser ces fantômes, qui disparaissaient dès qu'il les fixait quelque temps avec audace, à la suite de quoi, plus tranquille, il se recouchait j mais qu'une fois complètement endormi , il était assailli par les mômes visions, tourmenté par les mômes oiseaux, les mêmes reptiles, les mêmes figures grimaçantes qui finissaient par le réveiller en sursaut.
Selon Eusèbe (1 j, qui tenait le fait de la bouche même de Constantin, cet empereur eut une hallucination d'où dépendit sa conversion au christianisme, le triomphe de cette religion, sa consécration définitive et solennelle. En marchant à la tête de son armée pour délivrer Rome de la tyrannie de Maxence , il aperçut , un jour, dans l'après-midi , en l'air, au-dessous du disque du soleil , une croix lumineuse por-
(1) Uistor, eccîes,, lib. i, cap. 28 el 29. — Z?6 vitd Constantiniy lib. i, cap. 28.
88 Dr DKLÏRE DES SENSATIONS.
tant cette inscription en caractères grecs : EN ïOYTiî KIKA (vainquez par cela). Or, la nuit suivante, Jésus-Christ lui montra, en songea le même signe, en lui ordonnant d'en faire construire un semblable pour s'en servir comme d'un puissant secours dans les combats (l).
Voici d'autres faits qui prouvent, au contraire, que l'objet de l'hallucination peut être la répétition fidèle de l'objet du songe.
Alexandrine Mutel , âgée de trente-cinq ans , dont nous avons recueilli tout récemment l'observation à la Salpétrière, croit être, en songe j couchée tantôt avec le curé, tantôt avec le maire de son village. Elle croit môme avoir la poitrine comprimée par le poids de leur corps. Cette sensa-
(1) On ne peut ébranler la certitude de cet événement qu'en supposant à Constantin l'intention de tromper Eusèbe, ou à Eusèbe l'intention de tromper la postérité. Or, quel fruit cet empereur pouvait-il retirer d'une telle supercherie ? Ce signe, qu'il fit représenter sur ses drapeaux, n'était pas de nature à inspirer beaucoup de confiance à ses troupes, dont la plus grande partie restait attachée aux dieux du paganisme et regardait la croix comme un symbole d'ignominie. D'un autre côté, Eusèbe ne peut pas être accusé de mensonge, car il n'est ni le seul ni le premier auteur qui ait parlé du fait. Lactance le mentionne avant lui, et sauf quelques dissidences sur les détails, Socrale, Sozomène et Philostorge le rapportent aussi. Sans oser nier l'apparition attestée par ces auteurs, d'autres écrivains ont prétendu l'expliquer par une illusion d'optique ; ils ont invoqué certaines modifications de la lumière dans les nuages, susceptibles d'en imposer pour la figure d'une croix. Mais si les lois de la physique peuvent expliquer une partie du phénomène dont il s'agit, elles sont tout-à-fait impuissantes relativement à l'autre, c'est-à-dire à rendre raison de l'apparition des caractères composant l'inscription grecque.
DE l'hallucination DANS SES RAPPORTS iVEC LE RKVE. 89
lion est si pénible , qu'elle réveille bientôt la malade qui se trouve alors très-soulagée, mais qui n'en continue pas moins de voir à ses côtés soit le curé, soit le maire en question.
D'après Joseph Frank (1), un officier russe était né d'un père épileptique qui avait succombé dans un des accès de cette maladie. Cet officier , en 1815 , huit ans après la mort de son père , rêva , une nuit, que ce dernier, encore vivant, lui tombait sur la poitrine dans un accès d'épilepsie. Or, il se réveilla sur le champ ; mais l'image lugubre ne disparut pas , elle persista avec les mêmes caractères durant un certain laps de temps.
Gruithuisen , au rapport de Burdach (2) , parle d'un individu qui , en se réveillant , percevait nettement l'odeur d'un médicament qu'il avait cru prendre pendant son sommeil. Il cite également le cas d'une personne qui , après avoir parcouru , en songe , de gauche à droite , les galeries d'une bibliothèque , vit à son réveil des livres passer devant ses yeux de gauche à droite.
Voici ce que répondait un halluciné, coupable d'un triple meurtre commis sous l'influence de fausses sensations, au président de la Cour d'assises , qui l'interrogeait sur ce sujet : « — Est-il vrai que vous ayez des visions ?
R. — Oui monsieur , mais cela ne m'arrive que quand je dors, comme à tout le monde , je crois. Les anges viennent me parler, et me disent ce que j'ai fait et ce que je dois faire. Quand je m'éveille , je crois les voir encore (3).
<c Étant seulement âgé de quinze ans , dit Léonce , évêque de Chypre, je vis une nuit, en songe , une jeune fille dont la
(1) Patholog, interne, traduit, dans V Encyclopédie médicale^ livre Lxxxvn, note de la page 46.
(2) Oui>r. cit., lom., v, page 208.
(3) Jnnal, dliy^iène et demédec» /^g"., janvier 1838, p. 218.
beauté était plus éclatante que le soleil, et qui était plus parée qu'on ne sauraitse l'imaginer : elle s'arrêta devant mon lit et me poussa par le côté, ce qui m'ayant éveillé y je reconnus que cette vision n'était nullement un songe et crus que c'était une femme. Ainsi , après avoir fait le signe de la croix, je lui dis : Qui êtes vous, et comment avez-vous osé venir ici lorsque je dormais? J'oubliais à dire qu'elle avait sur la tête une couronne d'olivier. Elle me répondit en souriant et avec un visage fort gai : « Je suis la fille aînée du roi. A ces mots, je me prosternai pour Tadorer , et elle ajouta : Si vous m'avez pour amie , je vous mènerai en la présence de ce grand monarque ; car personne n'a tant de pouvoir que moi auprès de lui , et c'est moi qui l'ai fait descendre du ciel en la terre pour le faire homme, afin de sauver les hommes. « En achevant ces paroles^ elle disparut (1). »
Saint Hilaire, qui venait de mourir, apparut, en songe , à un villageois, en lui ordonnant d'aller trouver Artaut, archevêque de Rheims, et de lui dire, de sa part , de faire transporter dans l'église son corps qui gisait au dehors. Le villageois , faute de hardiesse, avait négligé d'accomplir la mission dont il s^'agit. Or, quelque temps après , le Saint lui apparut de nouveau , mais celte fois pendant qu'il veillait. Il le réprimanda sévèrement pour n'avoir point exécuté ses ordres, et comme châtiment il lui administra un soufflet sur la joue (2).
« Du temps que j'habitais le monastère de Saint-Léger, dit Raoul Glaber , je vis, une nuit , avant matines, paraître
(1) Fie de Si- Jean V aumônier^ dans la Vie des pères du désert, traduct, d'Arnauldt d'Andilly.
(2) Frodoard, Histoire de VEglise de Rheims (Collect. de mémoires relatifs à Vffist. de France^ traduits par M, Guizot, tpm. V, p. 599.
DE l'hAUCCINATIOIS DANS SES RAPPORTS AVEC LE RÊVE. 9\
devant moi , aux pieds de mon lit , un petit monstre hideux qui avait à peine figure humaine. Il me semblait avoir, autant que je pus m'en assurer, une taille médiocre , un cou grêle , une figure maigre , les yeux très noirs , le front étroit et ridé, le nez plat , la bouche grande , les lèvres gonflées , le menton court et effilé, une barbe de bouc, les oreilles droites et pointues , les cheveux sales et raides , les dents d'un chien, l'occiput aigu, la poitrine protubérante , une bosse sur le dos , les fesses pendantes , les vêtements malpropres ; enfin tout son corps paraissait d'une activité convulsiveet précipitée. Il saisit le bord du lit où j'étais couché, le secouât tout entier avec une violence terrible , et se mit à me dire : tu ne resteras pas plus longtemps ici. Aussitôt je m'éi'eille épouvanté , et en ouvrant les yeux j'aperçois cette figure que je viens de décrire. Le fourbe grinçait des dents en répétant : tu ne resteras pas plus longtemps ici. Je saute alors à bas de mon lit, je cours au monastère, je me prosterne au pied de l'autel du Saint père Benoît, et j'y reste longtemps étendu, glacé de crainte (1). »
Une certaine nuit, dormant d'un sommeil léger , Saint Bernard entendit comme les voix d'une nombreuse multitude passant auprès de lui. S'étant éveilléj et entendant plus distinctement ces mêmes voix, il sortit de la cellule où il était couché, et suivit ces voix qui s'éloignaient (2).
La compagne inséparable de sainte Thérèse, la sœur Anne de saint Barthélémy aperçut, une nuit, en songe, la vierge tenant l'enfant Jésus entre ses bras. La mère et le
(1) Chroniques, livre v, p. 329. (Dans la collect. des mémoires relatifs à VHist, de France; traduct. de M. Guizot, toin. ).
(2) P^ie de ce Saint, par son ami, Guillaume de St-Tliierrj*| livre I, p. 189 (Dans la même collect., lom. x).
fils s'approchèrent doucement d'elle en lui souriant, et Marie s'assit sur son lit du côté où elle était couchée. Mais la sœur Anne s* étant réveillée ^ la vision persista avec la même clarté que durant le sommeil, et, après lui avoir dit : « n'aie point de souci, jeté ferai religieuse et tu porteras mon habit, » la sainte Vierge disparut aussitôt en laissant la chambre dans la plus complète obscurité (1).
«Un certain matin, dit Spinoza, le ciel commençant à s'éclairer, comme je sortais d'un sommeil très-profond, les images qui s'étaient présentées à moi en songe reparurent devant mes yeux aussi vivement que si elles eussent été réelles. J'aperçus surtout la forme d'un brésilien noir et couvert de gale, qui m'était tout à fait inconnu (2). »
Au surplus, la connaissance d'une partie de ces lois psychologiques n'avait point échappé à la sagacité d'Aristote. Ce grand philosophe dit exphcitement que, au réveil, les images des songes sont quelquefois aperçues, même par les personnes les plus sages (3).
Des deux périodes entre lesquelles se partage alternativement l'existence de l'homme, celle où la volonté conserve tout son empire, où elle commande d'une façon pleine et entière aux facultés de l'esprit et aux organes locomoteurs , n'est pas la condition exclusive et nécessaire du développementde l'hallucination. Ce dernier phénomène
(1) Fie de cette religieuse, traduite de l'espagnol par René Gautier, conseiller d'état. Paris 1633, p. 9.
(2) Quum quodam mane, lucescenle jam cœlo, ex somnio gravissimo evigilarem, imagines, quae mihi insomnio occurrerant, tam vivide ob oculos versabantur, ac si res fuissent verse et prœsertim cujusdam nigri et scabiosi brasiliani quem nunquam antea videram. ( Opéra posthumay epistola xxx, Petro Balling, p. 471 72).
(3) De somno et vigiliis.
DE l'hALLUCLNATIO-N DAiNS SES RAPPORTS AVEC LE REVE. 03
peut se manifester aussi durant le passage de la veille au sommeil, et pendant la transition du sommeil à la veille, ainsi que l'ont fait remarquer pour la première foisFriederich et Gruithqisen.
Quand on interroge soigneusement les hallucinés, la plupart vous répondent qu'ils sont en proie aux perceptions fantastiques au moment où ils sont couchés, principalement le soir ou le matin, et sitôt qu'ils se trouvent plongés dans Tobscurité, ou dès qu'ils abaissent leurs paupières. Toutes ces conditions sont précisément celles dans lesquelles l'homme se place quand il cherche à s'endormir. Or, comme à ce moment l'esprit se rapproche plus de l'état qu'il revêt en dormant que de celui où il se trouve dans le cas contraire ; comme, malgré la suspension de ses facultés, il conserve encore le pouvoir de les faire entrer en exercice, cette période est donc véritablement intermédiaire à la veille et au sommeil.
EXEMPLES d'hallucinations DEVELOPPEES DURANT LE PASSAGE DE LA VEILLE AU SOMMEIL.
Madame D..., âgée de 46 ans, est affectée d'une monomanie ambitieuse. Elle se croit duchesse et alliée à une maison princière. Or, le soir^ quand elle est dans son lit, au moment de s endormir, elle aperçoit une foule d'individus bizarrement accoutrés, qui descendent du plafond du dortoir où elle couche, à la Salpétrière, dans la direction Rambuteau -, qui lui adressent la parole et lui envoient une odeur d'encens.
Un maniaque, âgé de 32 ans, se trouvant couché, la nuit, chez un de ses amis, aperçut entre autres hallucinations de la vue, sur sa poitrine, au moment de s*endormir, un petit
04 DU DÉLIRE DES SEiNSATIONS.
marteau blanc comme de l'ivoire , et absolument pareil à ceux dont se servent les francs-maçons ; d'où la persuasion que ceux-ci voulaient le faire poignarder pour le punir d'avoir révélé les secrets de leur secte (1).
M. Chardel termine de la manière suivante le récit d'une longue hallucination, qui lui fut fait par un de ses amis à
qui elle était arrivée ; « Je restai au moins une
heure à contempler cette scène étrange \ a quatre heures, je regagnai mon lit, le jour commençait à poindre. L'abbé (personnage fantastique) me prit le poignet et me le serra avec une sorte de bienveillance 5 sa main devenait plus froide à mesure que le crépuscule augmentait. Je distinguai alors comme une masse confuse d'hommes qui s'agi-- (aient dans un rayon de la lune; j'entendis des portes s'ouvrir et se fermer, puis un ^voile s'étendit sur mes yeux, et je m'endormis profondément (2). »
Henricus-ab-Heerz a observé, suivant Pinel (3), un religieux, âgé de quarante-cinq ans, qui était tourmenté depuis quinze ans, et seulement certaines nuits, des rêves les plus horribles ; il se croyait alors menacé de la mort de la part de ses amis les plus intimes, ou des personnes avec lesquelles il n'était jamais entré en querelle ; à chaque rêve, dans le cours de la même nuit, c'étaient de nouveaux meurtriers, c'étaient de nouvelles circonstances d'une mort violente -, il croyait tour à tour recevoir un coup de pistolet, un coup d'épée, ou des coups de bâton. De semblables rêves se renouvelaient trois ou quatre fois pendant la même nuit, surtout quelque temps après l'heure du coucher, et rare-
(1) M. Bottex, Essai sur les hallucinations^ p. 50.
(2) Essai de psychologie physiologiquej 3°cdit. Paris, 1844, p. 597.
(3) Nosûgraph, 5^ édit., tom. 3, p. 144.
DE l'hALLUCINATIOiN DANS SES RAITORTS AVEC LE REVE. 05
ment après minuit. La terreur dont il était frappé était si
vive , que , quoiqu'on l'attachât soigneusement avec des
cordes ou des draps de lit, quoiqu'on lui mît de forts liens
aux pieds, il parvenait, par les agitations et les efforts les
plus violents, à s'en débarrasser, et il sortait de son lit et
même de la chambre avec un sentiment d'horreur et les
palpitations les plus violentes, et souvent il revenait dans
son lit avec un mouvement fébrile. Pendant tout ce trouble,
il avait les yeux ouverts, il entendait le son des clocheSj il
pouvait compter avec liberté les heures de la nuit, et il n'était
privé de V exercice de son jugement que relativement à l'objet
de son rêve,
n Une heure du matin était sonnée , dit Berbiguier , je me
disposai à me coucher. • Jussitôt après
m'être couché , je sentis un farfadet qui s'étendait à mes côtés, puis un autre démon qui parcourait toute l'étendue de mon corps. Je gardai le silence , je voulais voira quoi tout Cela aboutirait 5 mais ne pouvant plus me contraindre , je partis d'un éclat de rire , et cherchai à me saisir d'un de ces invisibles , tandis que je portai un coup de poing à l'autre. Hélas! tout s'évanouit, je n'entendis que le bruit des fuyards qui s'éloignaient pour se soustraire à ma juste colère (1).»
«Durant la nuit, dit Luther , qui était alors renfermé au château de Wartbourg, le diable vint ^ il sortit des noisettes d'une boîte et il les cassa contre un des pieds de mon lit , faisant ainsi un grand fracas ; mais je n'y fis aucune attention , et je commençais à m' endormir , lorsqu'il fît sur les escaliers un affreux vacarme , comme si une foule de barriques vides dégringolaient pêle-mêle. Je savais que l'escalier était barré par de fortes grilles en fer, de sorte qu'il n'y avait de passage ni en haut ni eu basj je me levai cepen-
(1) Ouvr, cit,y chap. 36.
dant, et j'allai voir ce qui en était; mais trouvant la porte bien fermée , je dis : Tu es là ; eh bien ! restes-y : je me confie en Jésus-Christ, mon Seigneur et Sauveur , dont il est écrit: Tuas soumis toutes choses à ses pieds, et je me recouchai (1).»
EXEMPLES D HALLUCINATIONS DEVELOPPEES DURANT LE PASSAGE DU SOMMEIL A LA VEILLE.
«Il y a environ quatre ans, dit M. Poujol (2), qu'étant endormi près de mon frère , jeune enfant de onze ans , je fus réveillé par les cris qu'il poussait. Bientôt il s'éveille luimême , et me demande : Que fait ma sœur auprès de toi ? Je lui répondis qu'elle n'y était point. — Tu plaisantes ! — Non» Il se retourne alors de mon côté , il me saisit autour du corps, et s'écrie: Je suis perdu ! — Qu'as-tu donc? — • Ne vois-tu pas ces monstres qui viennent me dévorer ? Vois donc quelle gueule ils ouvrent ! Vois comme ils s'avancent pour me saisir ! et alors de me serrer de toutes ses forces. J'eus beau lui représenter que ce n'était que le résultat de son imagination troublée par un rêve pénible , tous mes raisonnements furent inutiles : Je le transportai dans la chambre de ma mère ; et là, placé sur le même lit, entouré de plusieurs individus, il n'en resta pas moins dans le même état. J'allumai une chandelle et les illusions persistèrent. Enfin je le conduisis au milieu d'un grand nombre d'ouvriers occupés à la fabrication de l'huile, et bientôt les hallucinations furent dissipées. >»
(1) Propos de table, traduits en franc., par M. Gustave Brunet, p. 379.
(2) Mémoire déjà cité, p. 194.
DE l'hallucination DANS SES RAPPORTS AVEC LE RÈVE. 97
Un jeune homme ayant passé une partie de la nuit avec une femme qu'il aimait, s'en retourna coucher dans son Ht ordinaire. A peine avait-il dormi une heure ou deux, qu'il s'éveilla en apercevant sa maîtresse qui lui dit quelques paroles et disparut. Il appelle aussitôt son valet et lui demande si toutes les portes sont bien fermées. Le serviteur ayant répondu que toutes les ouvertures de la maison étaient bien closes, le jeune amoureux se rendormit. Mais il ne tarda pas à se réveiller encore et à revoir pour la seconde fois l'image de sa maîtresse (1).
« Dans l'obscurité toujours plus profonde où elle me forçait de me tenir, elle ( une maladie nerveuse) faisait briller, dit un membre de l'Académie des sciences, M. Lelorgue de Savigny, une foule d'images vivement colorées dont les émissions successives, réitérées à l'infmi, me fatiguaient, m'obsédaient sans cesse. A ces premières apparences en succédèrent bientôt de plus formidables encore. Bientôt des phénomènes impétueux, lumineux, ardents, immenses, remplissant nuit et jour tout l'espace sous mille aspects divers, provoquèrent les crises les plus intenses, les plus déplorables.
« D'autres phénomènes, distingués des précédents moins par leurs formes et leurs couleurs que parleur redoutable influence, vinrent périodiquement en accroître, en aggraver les effets. Aux sensations propres à la vue s'unirent un entraînement rapide en haut, en bas, en tout sens ^ une odeur fétide, des sifflements aigus, des sons harmonieux ou discordants, des voix humaines chantant ou parlant ou déclamant, et d'autres bruits non moins étranges. Le sommeil suspendait rarement ces détestables illusions, sans qu'il se
(1) Lettre de M. de Sal.,,, ^médecin ^ à M, Vabhède M. D. L.j (dans le recueil de dissertations sur les apparit., par Lcnglct-Dufrenoy, tom. ii, 1'® part. p. 183-84).
98 DU DÉLIRE DÈS SIÎNSATlOi^S.
produisît au réveil des visions menaçantes, bizarres, incompréhensibles. Je citerai comme une des plus fréquentes la voûte spacieuse formée d'innombrables faces humaines, toutes également expressives, prenant je ne sais quel air inflexible, et fixant sur moi des regards sinistres (1). »
Selon Guibert de Nogent, dans une certaine abbaye où rassemblée du chapitre avait défendu a tous les moines cloîtrés l'entrée de l'infirmerie, à moins de faire valoir une raison suffisante, se trouvait un religieux, d'un âge avancé, qui habitait une celluleréservée aux malades. Or, un matin, lorsqu'il était encore à demi assoupi et couché dans son lit^ les yeux fermés^ ce religieux aperçut deux fantômes, ayant la forme de deux moines non cloîtrés, qui vinrent s'asseoir sur le support de son lit. Se réveillant tout à fait, il porta ses regards vers son chevet, fort surpris de la familiarité avec laquelle agissaient des hommes qui lui étaient entièrement inconnus. L'un d'eux, assis en avant, avait la tête découverte, la barbe mal peignée et frisée, il était roux, sans chaussures; et les intervalles qui séparaient chacun des doigts de ses pieds étaient remplis de boue, comme s'il eût marché tout récemment. L'autre était tellement bien couché derrière le premier, qu'il n'y avait pas moyen de voir son visage, et un manteau noir enveloppait son corps de la tête aux pieds. — Puisque vous êtes des laïques et des inconnus, leur dit le religieux avec colère, d'où vient l'excès d'audace qui vous amène, à une telle heure, dans un lieu où môme aucun moine cloîtré n'ose venir sans quelque motif? L'un d'eux répondit : J'ai entendu dire, seigneur, qu'il y a dans ce monastère des hommes remplis de religion, et je suis venu pour m'in-
(1) Extrait d^une lettre de ce sa\^ant fJoiirnal des JlébatSj 14. juin 1844).
DE l'iULLCCTNÀTION dans ses nAPrORTS AVEC LE RÉYÉ. 99
struire auprès d'eux. Je vous prie de ne point vous fâcher. — Non, reprit le véritable moine, on n'apprend point ici la religion, on n'y reçoit point les ordres ; situ veux t'instruire, va auprès de ceux qui sont dans le couvent, et tu y trouveras la sévérité de la discipline et les enseignements de la sainteté. Sortez donc de ce lieu, car ce qui est défendu même aux moines, seigneurs de ce monastère, doit à plus forte raison vous être interdit. Comme le fantôme voulait répondre encore et demeurer toujours là, le vieux moine, frémissant de rage et leur parlant d'une voix tonnante, les força enfin à sortir. Ils s'avancèrent vers la porte, et s'arrêtèrent de nouveau. Celui qui portait la parole, tournant alors ses regards vers son interlocuteur, lui dit : Vous me faites sortir d'ici mal à propos; si vous eussiez voulu me garder, il y a un de vos clients qui s'est rendu coupable d'un vol, et s'il osait le nier, je tomberais à coup de poings sur lui, et il en résulterait pour vous un grand profit.
Le vieux moine alla trouver ses autres frères malades, qui habitaient comme lui l'infirmerie, et il les blâma trèsvivement d'avoir accordé l'entrée de ce lieu à des étrangers d'une telle espèce. Les religieux, fort étonnés, assurèrent qu'ils n'avaient laissé entrer personne, et crurent avec raison leur collègue en délire (1).
« Une certaine nuit, dit le même auteur, que j'avais été réveillé par ces misérables angoisses ( des frayeurs nocturnes auxquelles il était sujet dans son adolescence), comme je demeurais en mon lit, et croyais être plus en sûreté par la proximité d'une lampe qui répandait une vive clarté^ voici^ tout à coup, au milieu du plus profond silence de la
(1) Fie de Guibert de T^ogent^ liv. ii, cliap. v, p. 500-501- 502. Dans la colleclion de mcmoir. pour servir à l'hist. de France, traduite par M. Guizot; t. 0,
nuit, que je crus entendre, non loin de moi, un grand nombre de voix venant d'en haut. Ces voix ne proféraient aucune parole, seulement elles présageaient un malheur. Au même instant, ma tête fut ébranlée comme dans un état de rêve, je perdis l'usage de mes sens, et je crus voir apparaître un certain mort, dont quelqu'un disait à grands cris qu'il était mort dans le bain.
« Effrayé de cette image, je m'élançai hors de ma placeen poussant un cri, et, dans mon premier mouvement, regardant tout autour de moi, je vis la lampe éteinte, et à travers les ténèbres de ces redoutables ombres, je vis le démon, sous la forme qui lui est propre, se tenant debout et près du mort. Une si affreuse vision m'eût réduit au désespoir, si mon maître qui veillait très-souvent pour me secourir dans mes terreurs, n'eût pris soin, avec adresse, de calmer peu à peu le trouble et l'agitation qui m'avaient jeté hors de moi (1).»
« Je puis asseurer, dit^Bodin, d'avoir entendu d'un personnage qui est encores en vie, qu'il y auoit un esprit qui lui assistoit assiduellement
Tout les matins, sur les trois ou quatre heures, l'esprit frappait à sa porte, et se leva quelquesfois ouvrant la porte, et ne voyoit personne, et tous les matins l'esprit continuoit, et s'il ne selevoitpas, il frappoit de rechef elle réveilloit jusques
à ce qu'il f ust levé
Afin que il discernast le songe par inspiration
d'auec les autres resueries , qui aduiennent quand on est mal disposé , ou que on est troublé d'esprit , il estoit éveillé de l'esprit sur les deux ou trois heures du matin, et vn peu après il s'endormoit (2) . »
(1) Ibid.j liv. I, ch. xv, p. 413.
{% Démonomanie, Paris, ^-4", 1580, liv= i> p, 12, 13 et 14.