DE L HALLUCINATION DANS SES RAPPORTS AVEC LE REVE. A
«Je connois , dit encore le môme auteur , un Personnage (je ne le nommeray point, parce qu'il est encoi^e en vie) , lequel me descouvrit qu'il estoit fort en peine d'un esprit qui le suyvoit et se présentoit à lui en plusieurs formes : et la nuict le tiroit par le nez et Véveilloit , et souvent le battoit (1). »
«Aujourd'hui, dit Luther (2), comme je m^éveilîai, le diable vint , voulut disputer avec moi , et il me disait : «Tu es un pécheur. » Je répliquai : « Dis-moi quelque chose de nouveau, démon ; je savais déjà cela. . * . . J'ai assez de péchés réels , sans ceux que tu inventes » Il insistait
encore : « Qu'as-tu fait des cloîtres dans ce monde ?» A quoi je répondis : «Que t'importe ? tu vois bien que ton culte sacrilège subsiste toujours. »
On connaît la célèbre conférence du réformateur avec Satan (3) qui vint le réveiller une fois, tout à coup , sur le minuit, conférence qui roula tout entière sur le sacrifice de la messe , et dont le résultat fut la proscription de celle-ci du culte protestant (4).
(l)/&i^.,liv. II, p. 85-86.
(2) Ployez ses Mémoires écrits par lui-même^ traduits et mis en ordre par M. Mlchelet, tom. 2, chap. 6®.
(3) Récit de la conférence du Diable avec Luther, fait par Luther lui-même dans son livre de la Messe privée et de V Onction des prêtres f traduit en français par l'abbé de Cordemoy. Paris ^
(4) M. Claude prétend que ce récit n'est autre chose qu'une parabole, qu'une métaphore, dont Luther s'est servi pour mieux représenter les troubles de sa conscience qui lui reprochait d'avoir dit si longtemps des messes privées. Cette opinion aurait peut-être quelque valeur si Luther, comme nous l'avons vu déjà et comme nous le prouverons encore mieux plus tard, ',ne venait
C'est rétude des rêves qui a conduit M. Baillager à établir deux espèces d'hallucinations : la première , qu'il ap^ pelle hallucination complète , serait , d'après lui , composée de deux éléments : l'un psychique et l'autre sensorial ; la seconde espèce , qu'il désigne sous le nom d'hallucination incomplète, serait constituée par un seul élément : l'élément intellectuel (1). «Il y a deux sortes de rêves , dit cet auteur : les uns sont simples et purement intellectuels , si je puis dire ; les autres sont accompagnés d'hallucinations véritablement sensorielles. Les rêves simples sont les plus fréquents -, on se rappelle souvent des conversations qu'on a eues avec des personnages qu'on n'a pas vus , et de la voix desquels on n'a conservé aucun souvenir . Il se passe , dans ce cas, ce qui a lieu très-souvent, mais avec conscience» dans l'état de veille , lorsqu'on est très-préoccupé. Il arrive alors qu'on se parle à soi-même mentalement à la seconde
personne, comme le ferait un interlocuteur Mais
dans ces espèces de dialogues intérieurs , il n'y a que des pensées formulées sans aucun bruit de voix. C'est un phénomène intellectuel indépendant de Taction des sens. Ces rêves simples constituent aussi de fausses perceptions de l'ouïe, puisqu'on croit entendre des paroles ; mais ces paroles on les entend sans bruit ; elles sont toutes intérieures. .,..,,,,. Pans d'autres cas, au contraire , dans l'état de maladie , quand le cerveau est plus excité , on se
pas ailleurs donner lui-même des explications et des détails formels sur la réalité de plusieurs autres visions de ce genVe, dont son esprit fut le théâtre. Or, si les hallucinations du réformateur sont indubitables pour tous dans quelques circonstances, n'est-iJ pas illogique de nier leur évidence danîi ce cas particulier?
(1) Causes et théorie des hallucinat,^ p. 176 et 191-195 (Annal, medic, psycliol^ sept, 1845)»
DE l'hallucination DANS SES RAPPORTS AVEC LE RÉVE. >I 03
souvient d'une voix extérieure qu'on a entendue , et , dans ce cas seulement, on a eu un rêve avec hallucination. »
En psychologie , comme en physiologie , de telles opinions ne peuvent point être admises , car elles sont contraires à tous les enseignements fournis par ces sciences. En effet , toutes [les perceptions fantastiques de l'homme endormi sont pour lui comme si elles étaient véritables. Quiconque se trouve plongé dans le sommeil est incapable de mettre en doute la réalité extérieure , l'objectivité des perceptions dont il a la conscience. Assurément l'abstraction peut se mêler aux songes : on peut rêver qu'on rêve ; mais jamais l'esprit ne parvient à croire que l'objet imaginaire ne le frappe point aussi vivement et aussi nettement que pourrait le faire un objet réel(l). Descartes ne distingue l'état de veille d^avec le rêve ou la conception dans le sommeil que par l'enchaînement ou l'incohérence des idées. «Si , dit-il , un inconnu m'apparaissait et disparaissait soudain , je ne pourrais distinguer cette idée de celle de mes rêves (2).»
Cette distinction si erronée établie entre les rêves, M. Baillarger la pose entre les perceptions subjectives de l'homme éveillé. Il regarde comme ayant des hallucinations
(1) L'opinion de M. Baillarger, d'après laquelle les hallucinations ne doivent point être comparées aux rêves en général, mais seulement aux rêves avec hallucinations, a été critique'e par M. Moreau de Tours. « Nous ne saurions admettre, dit avec beaucoup de raison ce dernier auteur, aucune distinction entre les rêves en général et les rêves avec hallucinations. Dans toutes les circonstances, les hallucinations, quelles qu'elles soient, sont un des phénomènes de l'éiat de rêve ( Vu Hachisch et de Vaiiénat. ment., p. 250).
(2) A/e(it<. VI, dernier alinéa.
psychiques, incomplètes, les malades qui entendent la pensée sans aucun bruit de. paroles, qui conversent d'âme à âme, qui sont doués d'un sixième sens, le sens de la pensée, et qui entendent des voix secrètes , intérieures, etc. « On pourra se convaincre, ajoute-t-il, si on interroge avec soin les hallucinés, si on leur fait préciser en quoi consistent les voix qu'ils entendent, que beaucoup d'entre eux n'éprouvent que le phénomène que j'indique ici, et qui consiste, non à entendre des voix extérieures, mais seulement la pensée formulée intérieurement en paroles distinctes. » Quoi ! admettre des hallucinations dénuées d'apparence d'objectivité, des paroles sans bruit, des images sans forme et sans couleur î n'est-ce pas embrouiller toutes les notions psychologiques, n'est-ce pas porter le chaos au sein de la terminologie, si nettement fixée par Esquirol ? Sans doute il y a des individus qui affirment converser avec des personnages dont ils n'entendent pas la voix, qui prétendent avoir la représentation d'une figure dont l'apparence ne vient point frapper leurs yeux; mais ces individus ne font que se servir d'un langage poétique ; et si leur imagination est parfois assez puissante pour que chez eux l'idée tende à revêtir la forme d'une perception, jamais elle ne va jusqu'au point de leur faire prendre l'une pour l'autre. Quelle que soit la vivacité d'une pensée, il y a toujours un intervalle immense entre elle et la perception subjective. L'hallucination implique toujours et nécessairement l'apparence d'un objet extérieur, d'un phénomène concret, d'une réalité matérielle.
L'expression d'hallucination psychique ou intellectuelle , créée par M. Baillarger pour désigner une simple conception de l'esprit, un phénomène purement abstrait, exclusivement idéal, nous semble vicieuse, en ce qu'elle tend à justifier l'opinion populaire qui comprend l'hallucination
DE l'hALLCCINATION DANS SES RAPPORTS AVEC LE RÊVE. 405
autrement que les psychiatres qui, loin d'attacher à ce mot le sens spécial déterminé par Esquirol, lui donne une signification vague et générale hostile aux progrès de la science.