CHAPITRE CINQUIEME
DE l'hallucination DEDOUBLEE.
Dans la perception toute fantastique ou subjective qui constitue le phénomène de l'hallucination, l'esprit éprouve tine modification identique à cell j qui survient dans la perception normale ou objective : la fausse représentation^ l'apparence trompeuse dont il a conscience , lui semble être le résultat unique d'une impression extérieure exercée simultanément sur les deux portions symétriques ou homologues d'un appareil sensorial. L'attention se dirige sur le corps imaginaire, et non pas vers les instruments à l'aide desquels l'impression paraît s'en efîectuer. L'âme ramène à l'unité de l'objet fantastique la duplicité réelle des organes qui semblent recevoir et lui transmettre cet objet, et par lesquels elle est censée en prendre connaissance. Cependant il n'en est pas toujours ainsi. Dans certains cas, l'âme peut être affectée de telle sorte qu'elle perçoive un objet imaginaire, de la même manière qu'elle percevrait un corps réel dont l'impression s'effectuerait sur une seule de ces deux portions symétriques ou homologues. En un mot, quoique toujours la même au point de vue de l'essence et de la forme, l'hallucination peut quelquefois perdre son unité de correspondance, se dédoubler, se dichotomiser pour ainsi dire relativement à un môme appareil sensoriaL
Je ne sache pas qu'aucun auteur ait jamais fixé longtemps son attention sur la circonstance dont il s'agit, et
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encore moins, que personne Tait donnée pour base à une induction quelconque. Cependant elle n'est dépourvue ni d'intérêt ni d*importance. Son analyse rigoureuse me semble pouvoir élucider une question de diagnostic encore fort obscure, et partant devoir imprimer un progrès notable et rationnel au traitement des fausses perceptions considérées en général.
Les hallucinations de l'espèce dont il s'agit ne sont susceptibles d'être aisément constatées que dans les sens du tact, de la vue et de l'ouïe. Quant aux organes de l'odorat et du goût, leurs moitiés symétriques étant adossées l'une à l'autre, en contact immédiat sur tous les points, il est par cela même, et par d'autres raisons encore, plus difficile à l'esprit de s'assurer si, chez eux, la perception subjective est dédoublée.
EXEMPLES d'hallucinations DÉDOUBLÉES RELATIVES AU SENS DU TACT.
« Jean Lairy, âgé de quarante-quatre ans, menuisier, d'une constitution lymphatico-sanguine, est pris le 28 octobre 1844, en sortant du café, de frisson et d'un mal de tête, à la partie que tous les phrénologistes considèrent comme le siège des tons, de l'ordre et du calcul. Dès le lendemain, la céphalalgie locale augmente d'intensité, la fièvre avec tout son cortège de symptômes se déclare. Les jours suivants sont marqués par la persistance et l'accroissement des mômes phénomènes, par un grand abattement et par une espèce de périodicité dans le retour de la fièvre. Les saignées locales et générales ne sont pas plus épargnées que les dérivatifs intestinaux et cutanés, dans tout le cours de la maladie. Vers le dixième jour de Tinvasion de la ma-
lâdle, une hallucination des plus remarquables se déclare. >» « La fièvre continue à laquelle Lairy était en proie avait des exacerbations tous les jours de midi à minuit, et c'est dans ce laps de temps que Jean Lairy croyait voir et sentir, accolé au côté droit de son corps, un homme en tout malade comme lui. C'était là son idée dominante. Il ne parlait que du camarade qui partageait ses souffrances. Il oubliait son mal pour ne s'occuper que des douleurs physiques et morales de son ami. Il s'impatientait beaucoup de ce qu'on ne faisait pas assez attention à son compagnon, et surtout de ce qu'on ne lui donnait rien à boire, tandis que lui absorbait tous les soins et toutes les tisanes. Il faisait souvent la conversation avec lui, et, lorsque la fièvre se calmait, il lui semblait que son individu s'était levé, mais qu'il n'était pas fort éloigné. Sur toutes les autres questions, les idées du malade étaient fort saines. Cherchait-on à lui prouver que tout ce qu'il croyait voir ou sentir était le résultat de Tirritabilité de son cerveau, il répondait avec violence : « Mais tenez, le voilà; il revient,^ je le sens, je le touche, je le vois, je lui parle, il me répond. »
Cette hallucination dura trois semaines, époque où il commença à être mieux, et où il raconta que son camarade était parti pendant la nuit, après lui avoir légué, par son testament, une vessie rempUe de sang. Il lui semblait que cet ami lui avait placé cette vessie sur l'épigastre, qu'elle le pressait beaucoup et qu^elle laissait ruisseler beaucoup de sang (1).
Un officier anglais, le capitaine Henri Bell,, fort versé dans la connaissance de l'idiome germanique, avait reçu d'un gentilhomme allemand, son ami, un exemplaire des
(1)M. Boussat. Observât, d^hallucînat. {Èncyclograph^ méd. février 1845, p. 327).
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Propos de table de Luther, avec la recommandation expresse de traduire ce livre, dont le pape Grégoire XIII avait fait presque entièrement détruire l'édition originale. Le capitaine avait négligé de se mettre à ce travail, que le gentilhomme allemand regardait comme devant être fort profitable à l'Église réformée. Or, il eut à ce sujet une hallucination qu'il raconte en ces termes : « Six semaines après avoir reçu cet exemplaire, je me trouvais dans mon lit, encore éveillé, entre minuit et une heure du matin; j'aperçus près de moi, au côté du lit, un vieillard, revêtu d'une robe blanche, ayant une longue barbe blanche et touffue qui lui venait jusqu'à la ceinture. Il me tira Voreille droite et me dit : Drôle, ne prendrez -vous pas le temps de traduire ce livre qui vous est envoyé d'Allemagne? Je vous procurerai bientôt le temps et la demeure qu'il vous faudra pour cela. Et à ces mots il disparut (1). »
« ; . . Il m'a asseuré, dit Bodin en parlant d'un individu de sa connaissance, qui avait un esprit familier, il m'a asseuré que depuis, toujours il l'a accompagné, lu y donnant vu signe sensible, comme le touchant idiiii^ikV oreille dextre, s'il faisoit quelque chose qui ne fust bonne, et à Voreille senestrey s'il faisoit bien; et, s'il venoit quelqu'un pour le tromper ou pour le surprendre, il sentoit soudain le signal à Voreille dextre; si c'estoit quelque homme de bien, et qui vînt pour son bien, il sentoit aussi le signal à Voreille se» nestre (2). »
(1 ) Voy. la préface de sa traduction, intitulée : D. Martin
Luther^ s divine Discourses ai his table. Londres, 1652, in-folio»
(2) Démonomanie des Sorciers ; in fto, Paris, 1580, p. 10 et s.
IJ 0 BU déurë des sensations.
EXEMPLES d'hallucinations DÉDOUBLÉES RELATIVES AU SENS DE l'ouïe.
« . . ... Au sortir de mon dîner, dit Berbiguier (1), à une heure après midi, mon corps est saisi, et j'entends une voix qui me dit à roreille ; Il faut se coucher ce soir. Avant de répondre, je laissai pendant quatre fois prononcer les mêmes paroles. . . Il n'est pas temps encore, dis-je à la personne invisible. ... .Je continue mon chemin , et^ pendant ce temps, j'entendais souvent à mon oreille se repro* duire les mêmes paroles : il faut se coucher ce soir. J'étais déterminé à ne pas obéir. . . Je restai chez moi pour souper, et j'en sortis, aussitôt que mon repas fût fini;, pour me rendre dans une des maisons où j'avais coutume de passer mes soirées. . . Je dirige mes pas vers une autre maison, où je croyais pouvoir encore passer quelques heures, j'entends alors de nouveau la voix, qui me disait d'aller me coucher, frapper mon oreille droite. »
M. Moreaude Tours parle d'une jeune aliénée qui disait entendre de l'oreille droite seulement le bruit d'une voix imaginaire (2). Il rapporte aussi le cas d'un malade de Bicêtre qui entendait aussi des sons fantastiques tantôt par l'oreille droite^ tantôt par l'oreille gauche^ et jamais par toutes les deux à la fois (3).
EXEMPLES d'hallucinations DEDOUBLEES RELATIVES AU SENS DE LA VUE.
Selon Marcel Donat {A\ une personne, âgée de cinquante
(1) Des Farfadets, Avignon, 1821, t. i, ch. vu.
(2) Du Hachisch et de V aliénation ment., p. 331. (3)/^^t^.,p. 356.
{4)Hist, médec, mirab.^ Francf, 1513, lib. ii, cap. i,p. 199.
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ans, voyait sans cesse passer devant ses yeux, depuis une maladie grave, des araignées, des spectres et des tombeaux. Or, ces fausses perceptions se manifestaient seulement quand on ouvrait Vœil gauche^ le droit étant fermé, tandis que la vision n'avait plus rien d'étrange dans l'épreuve opposée. Marcel Donat assure qu'il n'existait, soit dans l'œil gauche, soit dans l'œil droit, aucune espèce d'altération parmi les humeurs et les tuniques.
D'après Maisonneuve (1),' un jeune homme, avant de tomber dans des attaques d'épilepsie , apercevait une roue dentée. Or, cet auteur ajoute : « Vœil gauche est seul frappé de cette illusion, à laquelle se joint un sentiment d'effroi causé par la vue d'une figure hideuse qui occupe le centre de la roue. »
«Pendant plusieurs semaines, dit Thomas Reid (2), lorsque j'étais dans l'obscurité, ou que j'avais les yeux fermés, il me semblait voir au-devant de cet œil (l'œil droit), une tache brillante qui tremblait à peu près comme l'image du soleil réfléchie sur une eau troublée. »
De tout ceci on peut, ce me semble, légitimement conclure que l'objet fantastique qui semble transmis à la conscience par une seule des moitiés symétriques d'un appareil sensorial est un des caractères à l'aide desquels il est permis de distinguer la perception subjective sensoriale de la perception subjective cérébrale.
Quel est le principe de la perception subjective périphérique ? Faut-il admettre dans le trajet de tout nerf sensorial l'existence d'une matière subtile, d'un corps impondérable, substance analogue, sinon identique, au fluide électro-magnétique; se diversifiant dans chacun des cinq sens de façon
(1) Observât, sur Vépilepsiey p. 295.
(2) OEuvres complet, iraduct. de Jouffroy, t. 2, p. 86 et 236.
à constituer des matières sonore, lumineuse, odorante, savoureuse et tactile, et ayant besoin pour sortir de leur état virtuel, pour produire des impressions, du concours d'un moteur externe, comme, pour devenir statue, le marbre a besoin du ciseau de l'artiste? Une certaine modification des fibres nerveuses sensoriales, produite par une quantité de sang moindre dans leurs vaisseaux capillaires ou par un rapîus trop violent de ce liquide, ne remplacerait-elle pas l'influence de ce moteur externe? N'équivaudrait-elle pas à la vibration ou à l'ensemble des déplacements alternatifs qu'éprouvent, relativement aux autres, les molécules des corps convenablement disposés à recevoir ces ébranlements sous l'influence de la percussion, du frottement, de l'extension, etc.; à la vibration de Timpondérable venant des astres, s'avançant en lignes droites et divergentes, et atteignant la rétine après avoir traversé les milieux de l'œil ; à la gazéification de certains corps dont les molécules viennent frapper la membrane pituitaire; à l'état de solution de certaines substances adhérentes à la cavité buccale ; à l'ensemble des corps affectant la peau ou les organes internes, au point de vue du chaud, du froid, de la consistance, de la mollesse, du poli, des rugosités, du sec, de l'humide, etc.? Quoi qu'il en soit, une hallucination périphérique ne doit point être confondue avec l'illusion sensoriale, car cette dernière ne s'effectue jamais sans le concours des lois de la physique animale, tandis que l'autre n'implique en rien ce concours et peut très-bien avoir lieu malgré son absence.