ILLUSIONS DU TACT INTERNE RELATIVES AU MOUVEMENT
Cabanis cite le fait d'un individu plein d'esprit et d'une raison très sûre, qui se sentait tour à tour étendre et rapetisser (3). Il dit aussi avoir observé des personnes qui croyaient avoir le nez d'une grandeur excessive, et qui certifiaient percevoir son allongement d'une façon très distincte (4).
Madame d'Arnim fut en proie pendant quelque temps à une illusion de ce genre. « J'avais, dit-elle, la certitude que
(1) Bollandist.y chap. xx, ii'' 356 et 357.
(2) Apparit. des esprits, loni. i, chap. xxi,,j). 174-75.
(3) Ouvr. cU.,i), 130.
(4) lbid.,\i, 129.
je volais et que je planais. . .Une simple pression élastique de la pointe des pieds, et j'étais dans les airs ; je planais silencieusement et avec délices à deux ou trois pieds de terre ; je redescendais, je remontais encore ; je volais de côté et d'autre; puis je revenais. ..... . . Peu de jours après,
la fièvre me prit. Je me mis au lit, je m'endormis. . * . Il y avait quatorze jours que je m'étais couchée (1). >»
Dans les illusions de l'ouïe , le son se modifie de quatre manières ; 1^ il varie de qualité ou de timbre; ^^ il change de direction ; 3^ il se muitiplie ; 4® d'inarticulé f il devient une parole distincte.
Une lypémaniaque dont il a été question plus haut, madame B..., prenait souvent ma voix pour celle de son mari ; quoiqu'il n'y eût entre les deux organes aucune espèce d'analogie. Chaque fois qu'elle m'entendait parler , l'illusion était complète. Ce n'est qu'en apercevant mon visage qu'elle revenait de son erreur. Elle s'expliquait la cause de celle-ci en m'accordant une faculté d^imitation que, soi-disant, je lui cachais; et que, par plaisanterie, je n'exerçais qu'à son égard.
Une autre aliénée , madame A... , se livre parfois- à de grands éclats de rire, pour peu que je converse avec elle. Elle attribue la cause de son hilarité aux bizarreries de mon larynx, qu'elle m'accuse de modifier de façon à imiter exactement le timbre de voix de son fils et celui de plusieurs autres personnes de sa connaissance.
En chantant le Dixit Dominus de David , le Miserere et le De profundis , il semblait à Ravaillac que le son qui sortait de son larynx avait la nature et l'éclat de celui qu'il aurait pu produire en embouchant une trompette de guerre (2).
(1) Voy. Correspondance de Goethe et de Bettina, traduct. de M Sebast. Albin, tom. i, p. 6S«
(2) Ouvr. cit,^ p. 34.
ANALYSE ET THEORIE DE L'iLLUSIOrs SErsSORIALE. 147
Sous le nom de tintouin vertigineux , Sauvages parle d'une erreur de l'ouïe , qui consiste à entendre à droite les paroles qu'on profère à gauche, et vice versa (1).
Au rapport de Joseph Frank, chaque parole qu'une certaine malade entendait lui semblait venir de deux personnes , dont Tune s'exprimait à voix haute , et l'autre à voix basse (2). Vogel (3) et Priestley (4) ont cité des faits analogues.
« Je me rappelle qu'un jour , dit Thomas Reid (5) , étant couché, je fus saisi d'une frayeur soudaine; mon cœur se mit à battre si violemment, que je crus qu'il y avait quelqu'un qui frappait à ma porte. Je me levai , j'allai ouvrir ; j'y allai même deux fois , avant que je m'aperçusse que le son que j'entendais n'était qu'un battement de cœur, s?
Esquirol se promenait dans le parc de Saint-Cloud avec un aliéné qui s'imaginait faussement être trahi par sa femmC; et qui voyait des rivaux dans ses meilleurs amis. «Entendez-vous, disait ce dernier, comme ils répètent : lâche, jaune P » Or cette illusion était produite par le bruissement des feuilles et le sifflement des arbres du parc ; elle se renouvelait aussitôt que le vent agitait de nouveau le feuillage (6).
Dans l'esprit de Bessus, le chant des hirondelles se convertissait en autant de voix qui lui reprochaient le meurtre de son père (7).
(1) Ùui^r. cit-t tom. vu, p. 156.
(2) PathoL interne, Iraduct. franc., tom. iv, p. 27.
(3) Diss, de cass. ob. méd, chir., Goelt., 1768.
(4) Med. repository^ vol. iv, ii° 3, arl. 8.
(5) OEuvres, traduites par Jouffroy, tom. ii, p. 86.
(6) Méni. sur les illus, des sens, Archiv» de médeCf janvier 1833, p. 16.
(7) PluUirquc, De sera numinis vindicia.
Les illusions de Vodorat et du goût sont les plus simples de toutes.
Un malade , dont je parlerai plus longuement ailleurs , s'occupait beaucoup d'horticulture. A une certaine époque de son affection mentale, caractérisée au début par de nombreuses hallucinations de la vue et de l'ouïe , l'odeur des œillets d'Inde de son parterre se métamorphosait , pour lui, en celle du réséda.
Durant une maladie grave qu'il fit au monastère de Clairvaux, saint Bernard prit pour du beurre, pendant plusieurs jours, du sang cru qu'on lui servit par erreur, et il but de l'huile en croyant avaler de l'eau (1).
Ainsi que l'hallucination , l'illusion peut être dédoublée. La femme hystérique dont parle Bartholin , qui voyait tous les corps de la nature raccourcis de moitié , les apercevait de la sorte avec l'œil gauche seulement (2).
Rien n'est plus commun, chez les aliénés, que les interprétations vicieuses attachées à des impressions sensibles régulièrement Q^QCixxQQSQi normalement ^QvçwQS :les inductions illégitimes que les prêtres de l'antiquité tiraient des mouvements de la victime avant le sacrifice, de l'inspection de ses entrailles, du vol ou du chant des oiseaux, peuvent à peine donner une idée des faux jugements portés par les fous sur les causes, la nature et les conséquences des perceptions vraies qui viennent les assaillir. Ces erreurs, dont le principe gît tout entier dans le raisonnement, ne doivent donc point être confondues, ainsi que l'a fait Esquirol, avec les illusions sensoriales, qui ont pour essence, non pas un
(1) Yoy. sa Vie^ écrite par son ami, Guillaume de St-Thîerri, livre I, p. 1 88 (Collection de mémoires relatifs à VHist. de France par M. Guizot, totn. x).
(2) De liice animal ,) p. 41».
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vice dans le procédé de l'induction, mais bien un trouble dans le mode de percevoir.
Un employé, devenu fou, voit dans toutes les personnes qu'il rencontre des espions et des agents de police. Un jour, il entend les pas de plusieurs individus qui montent l'escalier de la maison qu'il habite, et il se persuade que ces pas sont ceux de la force armée venant procéder à son arrestation. Or voilà , d'après Esquirol, une illusion des sens externes (1). Cependant il n'y a là qu'une induction fausse tirée d'une perception vraie, car l'aliéné en question ne prend point tel ou tel inconnu, qu'il rencontre sur son passage, pour tel ou tel individu de sa connaissance , qui est réellement un espion ou un agent de police, car il ne confond point le bruit des pas de ce dernier avec celui des inconnus qui montent l'escalier de sa maison. Seulement, dans sa terreur de la police, l'idée d'espionnage et d'arrestation le préoccupe à l'occasion des impressions extérieures qu'il perçoit : les perceptions de la vue et de l'ouïe sont régulières, l'interprétation seule en est vicieuse. Donc il y a conception délirante, et non pas illusion sensoriale.
Les mômes remarques s'appliquent à plusieurs autres observations citées par Esquirol et désignées par lui sous le nom d'illusions internes ou ganglionnaires (2).
En résumé, avoir une illusion sensoriale, c'est , non pas formuler un jugement faux à l'occasion d'une perception régulière, mais bien percevoir d'une manière vicieuse une impression sensible vraie.
Dans la théorie de l'hallucination, que nous avons établie plus haut, nous avons dit que deux conditions étaient nécessaires à la production de ce phénomène :
(1) Mém, cit. y p. 15.
(2) Ihid.
1" L'exercice, quelquefois volontaire, mais le plus ordinairement spontané, delà mémoire ou de l'imagination, soit à rétat d'isolement, soit à celui de combinaison ;
2" L'affaiblissement des impressions externes.
La théorie de l'illusion sensoriale diffère très-peu de celle-ci : au lieu de deux conditions, ce phénomène en implique trois :
1° L'impression actuelle d'un objet extérieur adéquat sur un organe sensorial ;
2° L'exercice, quelquefois volontaire, mais le plus ordinairement spontané, de la mémoire et de l'imagination, soit à l'état d'isolement, soit à celui de combinaison ;
3" L'affaiblissement des impressions externes.
Il est inutile de rappeler ici les arguments en faveur de la justesse des deux premières conditions. Quant à la vérité de la troisième, sa démonstration est des plus faciles. Chacun sait combien, la nuit, c'est-à-dire quand les objets extérieurs cessent d'exercer une action suffisante sur les organes des sens, et principalement sur le sens de la vue, l'esprit est sujet à métamorphoser un corps réel en un être fantastique. A quel homme doué d'imagination n'est-il pas arrivé, en traversant seul une forêt, au milieu des ténèbres, de prendre, sous l'influence d'une certaine crainte émanant du souvenir des histoires de voleurs dont notre enfance a été bercée, de prendre, dis-je, chaque arbre pour autant de figures de brigands ?