CAUSES MATERIELLES
Nous les subdivisons en causes physiques, chimiques , mécaniques, physiologiques et pathologiques.
A. ÇAUSHS PHYSIQUES,
Électricité.—Smvdini M. Longet (1), l'électricité dégagée de deux métaux hétérogènes, faisant la chaîne avec l'œil, donne lieu, dans l'obscurité, à une légère sensation de lumière.
Au rapport du môme auteur (2), M. de Humboldt ayant soumis un borgne à l'action de la pile, ce borgne éprouva des sensations lumineuses dans l'œil dont les fonctions avaient cessé.
(1) Oui>r. cit., tom. ii, p. 6.
(2) Ibiclf p. C4.
Volta, toujours d'après M. Longet (1), ayant compris ses oreilles dans la chaîne d'une pile de quarante couples, éprouva, pendant tout le temps de l'opération, un sifflement et un bruit saccadé.
D'après MûUer (2), Ritter a observé, le galvanisme étant appliqué aux organes olfactifs, qu'il se développait au pôle négatif une odeur ammoniacale, et au pôle positif une odeur acide.
L'électricité par frottement détermine, encore d'après Mùller (3), une odeur de phosphore, quand l'un des corps d'où elle se dégage est appliqué sur la membrane olfactive.
En armant la langue, toujours selon le dernier auteur, avec des métaux hétérogènes, on provoque une saveur acide ou salée, suivant la situation des plaques. Millier ajoute qu'on ne doit pas rapporter ce résultat à la décomposition des sols de la salive^ parce que l'expérience prouve que l'électricité produit dans les autres sens des perceptions subjectives appropriées.
Climats. — Quoique non suffisamment démontrée peut-être par des observations authentiques, nombreuses et précises, l'action des climats où règne une température très-élevée nous semble cependant fort probable.
Théodoric Ruinart (4) rapporte, d'après saint Cyprien, que les chrétiens qui subissaient le martyre en Afrique étaient plus sujets aux visions célestes que ceux qui l'enduraient dans les autres contrées de l'empire Romain.
Malgré l'uniformité des mœurs et des pratiques propres au monachisme chrétien, les légendes et l'histoire ecclésias-
(1) Ibid., tom. II, p. 6.
(2) Oiwr, cit,, tom, ii, p. 600.
(3) Ibid.f tom. ii, p. 239.
(4) In actis mnrtyrum^ p. 87.
tique enregistrent moins d'apparitions diaboliques chez les solitaires de l'Occident que chez les anachorètes soumis à l'influence du soleil brûlant de la Thébaïde.
La calenture, ce délire particulier qui frappe les marins voyageant dans la zone torride, lorsqu'ils passent sous la ligne équinoxiale ou dans le voisinage des tropiques , est caractérisée en grande partie par des hallucinations : le malade voit au milieu des ondes un continent, des prairies, des jardins, des forêts magnifiques où il a le plus violent désir de se promener.
Saisons. — Les établissements d^aliénés reçoivent plus de fous, de maniaques notamment, pendant les mois de mars, d'avril, de mai, de juin, de juillet et d'août qu'à toute autre époque de l'année-, mais ce qu'on ignore, c'est si les individus reçus durant les six mois qui viennent d'être indiqués offrent plus ou offrent moins d'hallucinations que ceux qui entrent dans ces mêmes établissements pen Jant les mois de septembre , d'octobre, de novembre, de décembre, de janvier et de février. On connaît encore moins l'influence des saisons sur le développement des fausses perceptions isolées, dégagées de tout autre symptôme du délire. Deux faits recueillis par nous tendent à prouver que l'été et l'hiver peuvent être regardés comme des causes de ces phénomènes.
Madame D..., couturière, âgée de 47 ans, entrée à la Salpétrière, dans la division Rambuteau, le 15 juin 1843, entend, la nuit comme le jour, une voix qui lui dit des injures, qui l'appelle voleuse, pouilleuse, put..., etc. Dans le principe, cette hallucination de l'ouïe caractérise toute la folie de celte femme. Plus tard, se joignent des conceptions délirantes ; la malade croit que tout le monde lui en veut , elle interprète à son désavantage les paroles, les actions, les gestes et jusqu'aux mouvements de physionomie des personnes qui l'entouient. Or, cette lypémanie, consécutive à dcfaus-
ses perceptions, est intermittente. Elle disparaît, au rapport de la famille de la malade, chaque hiver, depuis quelques années, et revient exactement et avec la même forme tous les étés.
M. F..., âgé de 46 ans, épicier, issu d*une mère qui mourut aliénée, se plaint d'être importuné par des visions. II nous raconte qu'il aperçoit d'adroits individus, aussi légers que des sylphes, pratiquer des ouvertures au plafond de sa chambre , et qu'il voit très-souvent sa femme se prostituer à ces individus. Tout le délire de ce malade, qui ajoutait foi d'abord à la réalité de ses visions, repose sur ce dernier phénomène. Or, l'hallucination de la vue ayant disparu assez promptement sous l'influence d'une saignée moyenne, de bains, et d'affusions froides sur la tête, M. F..., revenu à un plein état de raison, nous dit que depuis plusieurs années, tous les hivers f et jamais dans une autre saison, il voyait des ombres, des génies, des sylphes ( ce sont ses expressions ), voltiger la nuit autour de son lit , tirer ses rideaux; et que ces hallucinations étaient si permanentes, obéissaient tellement à sa volonté, qu'il se croyait sorcier et magicien.
Obscurité ou ténèbres, — Chez une grande partie des individus soumis à notre observation , les fausses perceptions ne se manifestaient que la nuit; chez les autres, elles étaient généralement beaucoup plus nombreuses et plus intenses la nuit que le jour.
Ces résultats s'accordent avec les assertions de Fodéré (1) et celles de M. Calmeil (2).
Le théologien Taillepied fît de son côté des remarquer semblables :
(1) Traité du délire^ tom. i, p. 483.
{%) Dict. de méd^c. en SOyqIs^ Aitîc, Halluclnat,
CAUSES. 4 ?i5
« Le temps passé, dit-il, les esprits sont apparus el'apparoissent encore tant de jour que de nuict , mais le plus souvent environ la minuict quand on est éveillé du premier sommeil (1). »
C'est la nuit et veillant, que P. Vatienus, revenant de la préfecture de Réate à Rome, aperçoit Castor et Pollux montés sur des chevaux blancs, qui lui annoncent la défaite de Persée (2) ; que Guillaume , évêque de Paris, voit, à Téglise Notre-Dame, s'avancer le spectre hideux d'un chancelier de la métropole mort peu de jours auparavant (3) ; que le père Romain, qui suppléait alors Saint Thomas d'Aquin dans sa chaire de Paris, apparaît à ce dernier, à Naples, au milieu de l'église des Dominicains, et lui donne la nouvelle de son entrée dans le paradis après seize jours de souffrances au purgatoire (4) ; que Raymond Lulle, qui s'était arrêté sous un buisson pour y méditer sur les mystères de son art, trouve toutes les feuilles des arbrisseaux du buisson gravées de caractères grecs, latins, arabes et chaldéens (5).
Du reste , l'explication de tout ceci est facile. Pendant le jour, quand la lumière rayonne sur tous les objets de la nature, la vue est sans cesse impressionnée par ces objets, conséquemment la partie de l'attention qui se porte sur eux , empêche d'autant l'âme de transformer la pensée en apparence de perception.
La nuit, au contraire, quand tout est plongé dans Tobscurité, quand le sens de la vue se trouve privé d'aliments,
(1) De Vapparit. des esprits, Paris 1616, cli. xv, p. 158.
(2) Cicéron, De natnrâ Deorum, lib. ii, c. 2.
(3) Albert le Grand, De sacrament.
(4) Touron, Vie de Si-Thomas d'Aquin^ Paris 1737, in- 4% page 272.
(5) Perrorpiot, Fia de Ra/mond LuUe^ 2" part., p. 10.
^66 Dr Dl'XIRE DES SENSATIONS.
l'attention de riiomme éveillé se replie sur elle-même, se porte de l'extérieur à l'intérieur, conséquemment Tâme a plus de force pour créer les hallucinations. D'ailleurs, dans les ténèbres, les moyens de s'informer de la raison des perceptions vraies ou fausses qu'on éprouve sont moins nombreux et moins faciles que dans le cas contraire.
L'influence de l'absence totale ou de la diminutioa considérable de la lumière sur le développement des hallucinations est tellement positive , qu'assez souvent des aliénés voient, pendant le jour, des spectres, des images fantastiques, des objets plus ou moins bizarres, pour peu qu'ils essaient d'abaisser leurs paupières; et que des hallucinés, parfaitement sains d'esprit, cessent d'être en butte aux perceptions subjectives quand ils ont la précaution de se soustraire à l'influence de l'obscurité.
Madame deB...., âgée de 64 ans, d'un esprit très-cultivé, affectée d'une folie orgueilleuse et théologique, se croyant le support de la Trinité, se regardant comme ayant été choisie de toute éternité pour être le point d'appui sur lequel Dieu le père s'est posé quand il voulut tirer le monde du chaos, madame de B... offre plusieurs genres d'illusions et d'hallucinations ; mais elle est surtout importunée par de fausses perceptions de la vue : il lui arrive souvent, dans le jour, d'apercevoir nettement la figure des personnes avec lesquelles elle a eu l'occasion de converser, et cela malgré l'absence de ces personnes. Chaque fois que nous lui rendons visite, ou que son fils vient la voir, elle se représente fidèlement et matériellement nos deux images plus d'une demi-heure après que nous l'avons quittée. Chose singulière ! elle croit à la réalité de certaines hallucinations du tact, elle croit fermement qu'on lui décoche des flèches invisibles sur la peau des membres supérieurs; mais elle n'ajoute nullement foi à l'existence objective des images
dont nous venons de parler : elle les prend pour ce qu'elles sont, pour de vaines créations du cerveau. Seulement ces créations lui sont désagréables en ce qu'elles éloignent forcément son esprit de ses occupations ordinaires. Chose plus singulière encore ! et c'est là ce que nous voulons faire remarquer surtout dans cette observation, comme la malade, qui se livre sans cesse à la méditation, a pris l'habitude de fermer les yeux pour augmenter son recueillement, c'est presque exclusivement quand elle abaisse ses paupières , qu'elle est assiégée par les hallucinations de la vue.
« J'ai connu, dit M. Roescb, un sexagénaire qui souffrait de la goutte j il mangeait bien et aimait le bon vin, sans être précisément un buveur. Toutes les fois que sa santé venait à se déranger, dès qu'il fermait les paupières, il voyait des figures humaines de diverses formes passer devant lui sur les couvertures de son ht. Il lui était impossible d'écarter sa vision, quoiqu'il s'aperçût bien qu'elle était le produit de son imagination, et qu'il fût le premier à en rire (1). »
Une femme de lettres, madame B..., en proie depuis longues années à un état cruel de névropathie, éprouve trèssouvent des hallucinations de la vue, la nuit , sans être nullement endormie, hallucinations qu'elle estime à leur juste valeur, qu'elle regarde comme un jeu bizarre de son imagination ardente. Or, cette dame avait trouvé un moyen de mettre un terme à l'importunité que lui causaient ces phénomènes, c'était celui d'avoir toujours, la nuit, à ses côtés, une lampe allumée.
« J'étais éblouie, dit l'amie de Goethe, j'avais en moi un monde intérieur, dans lequel des facultés mystérieuses et des sens à part me permettaient de vivre. Sitôt que je fermais les yeuxf je voyais distinctement de grandes appari-
(1) Mémoire déjà cité, p. 83.
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lions. Je voyais le globe du ciel ; il était d'une grandeur immense, et tournait devant moi; je n'embrassais pas ses limites, et pourtant j'avais le pressentiment de sa forme ronde. L'armée des étoiles passait devant moi]sur un fond obscur^ les astres formaient des danses que je comprenais en esprit -, puis il s'élevait des monuments ornés de colonnes et de statues, et les astres passaient derrière eux, et allaient descen* dre dans une mer de couleurs ^ des fleurs s'épanouissaient, elles s'élançaient dans les airs; des ombres lointaines et dorées les préservaient d'une lumière blanche qui tombait d'en haut-, et les apparitions se succédaient dans ce monde. Un bruit fm et argentin venait frapper mes oreilles; peu à peu ce bruit devenait un son, et plus je l'écoutais, plus il grandissait j j'étais heureuse, car il m'inspirait de la force. Quand Couvrais les yeuxt les visions s'évanouissaient, tout était calme, et je n'éprouvais aucun trouble; seulement je ne pouvais plus distinguer ce qu'on appelle le monde réel, dans lequel les hommes prétendent vivre, du monde des rêves et de l'imagination; je ne savais plus dans lequel des deux on veillait, dans lequel on dormait; je finis par croire de plus en plus que je rêvais dans la vie ordinaire ; aujourd'hui même je ne saurais me prononcer à cet égard (1). »