B. CAUSES CHIMIQUES
Préparations de plomb, — M. Hivet a rapporté deux cas d'hallucinations de la vue observés à l'hôpital Beaujon, chez des individus qui avaient été soumis à l'influence des émanations saturnines (2).
(1) OuiT. cit. y lom. I, p. 67.
(•2) Gazette médic, de Paris, 1837, n^ du 14 janvier.
Sans doute ces deux cas démontreraient mieux la réalité de la cause en question, si, au lieu d'être consécutives à de l'agitation maniaque, à de l'incohérence dans les idées, les hallucinations eussent été simples, isolées de tout autre phénomène psychiatrique ; mais puisqu'elles sont le plus ordinairement un symptôme de la folie, et qu'ici le désordre de Tesprit est évidemment la conséquence de l'intoxication saturnine, il est rationnel de conclure que la cause qui enfante ce symptôme du délire à létat complexe, combiné avec d'autres phénomènes de même nature, peut aussi bien le produire à l'état d'isolement et de simplicité.
Protoxyde d' azote. -^Cesi Humphry Davy qui s'aperçut le premier que l'inspiration de ce gaz pouvait donner lieu aux hallucinations. Voici comment il s'exprime au sujet de l'expérience qu'il fit sur lui-même : « A mesure que mes sensations de plaisir augmentaient, et que je perdais communication avec le monde extérieur, je voyais passer rapidement une série d'images brillantes et visibles, j'entendais des paroles qui se rapportaient à ces images, cela de manière à produire en moi des perceptions nouvelles (1).
Gaz acide carbonique. — Peut-il donner naissance aux hallucinations ? Telle fut la question posée par la Cour royale de Paris à plusieurs médecins, en 1828, dans l'affaire de la femme Debrie.
MM. Foderé, Orfila, Portai; Savary, Plisson, Sanson, consultés, admettaient le fait en théorie , mais assuraient pourtant n'avoir par-devers eux aucune observation positive.
De son côté, Esquirol dit qu^l avait vu plusieurs fois la folie succéder à une asphyxie par le charbon, sans pouvoir
(1) Researches chent. and pJulosoph.\ Chiefl/y concern, ni' trons oxyde or dcphlogisticaied niCroiis'air; \and Jts respiration, Loudou, 1800, p. 488.
'160 DU DÉLIRE DES SENSAïlOJNS.
se rappeler si dans ces cas il y avait eu ou non des hallucinations (1).
Voici un fait que nous empruntons à M. Bayle : « TJne dame, dit cet auteur, courut risque d'être asphyxiée par la vapeur du charbon. Revenue à elle, elle fut poursuivie pendant plusieurs heures par l'odeur de ces vapeurs qu'elle sentait aussi distinctement que si elle avait encore été exposée à leur influence (2).
Ce fait toutefois n'est point très-concluant ; car M. Bayle ne disant pas si l'asphyxie était volontaire ou due à une imprudence irréfléchie, on peut tout aussi bien attribuer l'hallucination de cette dame à un état moral, à une cause psychologique, qu'à l'influence de la vapeur de charbon.
L'observation suivante , qui nous est propre, contribuera peut-être mieux à élucider cette question.
M. D'^'**, négociant, âgé de trente-deux ans, d'un tempérament plutôt sanguin que nerveux, d'un caractère habituellement doux, d'une intelligence moyenne, avait contracté, au retour de plusieurs longs voyages maritimes^ un mariage d'inclination avec une jeune fille d'une condition trèsinférieure à la sienne. Un enfant mâle était résulté de cette union, à la grande joie du marij et la paix la plus parfaite, l'amour le plus profond régnaient entre les époux depuis dix ans, lorsque, le 8 décembre 1843, à la suite d'une discussion assez vive, la femme quitta le domicile conjugal. Cette fuite, à laquelle M. D'^'*^* était loin de s'attendre, lui causa une émotion violente. Pendant trois jours il se promena continuellement dans les rues de Paris, afin de se dis-
(1) Voy. la lettre de M. Legallois insérée dans le Journal de clinique^ année 1828, tom. ii, n° du jeudi 5 juin.
(2) Mém, sur les hallucinat,, dans la Reme médic.^ mois de janvier 1825, p. 42.
traire de sa douleur, sans pouvoir atteindre son but. Enfin, le 12, ne pouvant plus résister au chagrin qui le dévore, il opère une tentative d'asphyxie à l'aide du charbon. Il avait déjà perdu connaissance, son visage était tout bleuâtre, sa langue hors de la bouche, quand heuFeusement on enfonça la porte de sa chambre. L'air frais ne tarda pas à le rendre à la vie. Un médecin proposa alors de pratiquer une saignée, mais il ne voulut pas y consentir. Le lendemain 13, lorsqu'on croyait M. D*''* tout à fait revenu de ses idées de suicide , il verse deux tasses de vinaigre sur une vingtaine de pièces de deux sous, et au bout d'une demi-heure il ingurgite une partie de ce breuvage. Des coliques, des nausées et des vomissements survinrent bientôt; mais, comme deux heures après environ, tous ces symptômes allaient en s'affaiblissant, M. D*'*^*, qui voulait mourir d'une façon plus rapide, se rendit sur le pont des Invalides dans l'intention de se précipiter dans la Seine. Cette troisième tentative de suicide fut heureusement vaine comme les deux autres.
Le lendemain 14, nous vîmes M. D*"*"*. Le retour de sa femme au domicile conjugal venait de faire disparaître une grande partie.de son chagrin. Il y avait de la céphalalgie, quelques selles, quelques coliques, de la soif ^ mais ni fièvre, ni vomissements. Des boissons adoucissantes prises en grande quantité ne tardèrent point à calmer tous ces symptômes. Le 15, M. D'^'^'*^ va de mieux en mieux, au moral comme au physique. C'est alors qu'il nous raconte avec beaucoup de netteté et de précision les phénomènes singuliers auxquels il a été en proie. D'abord , dans sa tentative d'asphyxie par le charbon, un peu avant de perdre connaissance, il a vu passer devant ses yeux une multitude d'étincelles et de flammes. Et puis, quelque temps après avoir été rappelé à la vie, alors qu'il ne songeait pas encore à s'empoisonner, il a aperçu à ses côtés, au plafond de sa chambre
et aux pieds de son lit, des lions, des singes et une foule d^a^ nimaux plus fantastiques les uns que les autres. Quand il marchait sur le pont des Invalides pour se précipiter dans la SeinC; une femme dont les pieds ne touchaient pas à la terre ^ toute habillée de blanc, portant un enfant dans ses bras, femme qu'il a prise pour la bonne Vierge ( ce sont les propres expressions du malade) s'est présentée à lui, Ta arrêté, quand il s'approchait du parapet, et lui a dit ces mots : Songe à ton enfant de cinq ans et aux malheurs dans les* quels ta mort pourrait le plonger.
Cette dernière hallucination produisit une grande impression sur l'esprit du malade. M. W'^'^ en est terrifié comme d'un coup de foudre. Il voit son projet de suicide se dissiper instantanément, il se reproche tout ce qu'il a fait depuis deux jours; il prend une voiture pour aller à Vaugirard embrasser son enfant dont il a failli compromettre l'avenir , et de là il revient à son domicile, bien décidé à réclamer les secours delà médecine, qu'il avait dédaignés dans le principe.
Ici, on ne peut pas en douter, c'est la tentative d'asphyxie par les vapeurs du charbon qui est la cause des hallucinations.
C'est elle, et non pas une autre cause, parce que l'indi-^ vidu en question n'a pas eu de fausses perceptions pendant les trois jours qui ont précédé sa première tentative de suicide, époque cependant ou son chagrin touchait à son comble ; c'est elle, enfin, parce que les hallucinations ont succédé immédiatement à cette première tentative, parce qu'elles ont commencé avant la seconde, ce qui prouve qu'elles ont été indépendantes du fait de l'empoisonnement.
Oxyde blanc d'arsenic, -— Le cas suivant, que nous avons recueilli nous-môme, démontre d'une façon péremptoire l'existence de la cause dont il s'agit :
M. G. de la B*'^*, âgé de 60 ans, ex sous-préfet , vivait
depuis quelques années dans un village voisin de Paris, en s'occupant d'horticulture, lorsque, au mois de décembre de l'année 1836, sa domestique lui servit une omelette qui contenait deux gros d'oxyde blanc d'arsenic. Tous les symptômes de l'empoisonnement par cette substance ne tardèrent pas à se manifester ; on parvint heureusement à faire rejeter le poison en entier au moyen du vomissement, ce qui n'empêcha pas une violente inflammation de l'estomac d'éclater. Quatre jours après cet accident, le malade crut entendre tout à coup des voix qui lui adressaient des reproches, qui l'importunaient de leurs avis et de leurs remontrances. Il crut apercevoir en même temps des globules lumineux de différentes couleurs, qui, partant des deux angles de sa mâchoire, s'élevaient à la manière des fusées volantes, et retombaient en décrivant une ligne courbe. Ces hallucinations l'importunent tellement, qu'il quitte son domicile pour s'y soustraire, pensant qu'il sera plus tranquille dans tout autre lieu. Il entre dans l'établissement Marcel- Sainte-Colombe, le 9 décembre 1836. Il est soumis à la diète, aux boissons délayantes^ aux émissions sanguines locales* L'état de l'estomac s'améliore sensiblement au bout de quelques jours, mais les hallucinations persistent et semblent môme devenir plus fréquentes. Nous trouvons quelquefois le malade ayant l'oreille appliquée aux trous des serrures, aux fissures des portes ou aux parois de la muraille; nous lui en demandons le motif, il nous répond qu'il écoute les paroles qu'on lui adresse à voix basse. Ces voix lui donnent des rendez-vous dans tel ou tel endroit de la maison, il s'y rend avec exactitude, etc., etc.
j4bus des boissons alcooliques. — De toutes les causes matérielles du délire perceptif, celle-ci est une des plus fréquentes et des plus énergiques. Tantôt elle produit des hallucinations ou des illusions isolées, simples ; tantôt elle les
164 DU DÉLIRE DÉS SENSÀTIOiNS.
enfante à l'état complexe , conséculivement à d'autres symptômes psychologiques ou conjoiutement.
Lyon, âgé de 28 ans, d'une taille moyenne , d'un tempérament bilieux, d'une intelligence ordinaire, était débarqué à Cherbourg, à bord de la Créole, dont il était cuisinier d'état-major. Voulant retourner à Toulon, sa patrie, il devait s'embarquer sur un autre bâtiment qui partait pour cette destination \ une heure de retard lui fît manquer ce
bâtiment Lyon alla noyer sa tristesse dans le vin : ce ne
fut qu'après avoir passé plusieurs jours à boire qu'il prit la voiture pour Paris. Vers le milieu du voyage , du délire se manifesta chez Lyon par des visions : il croyait voir les marins de la Créole le poursuivant, et voulant le tuer pour avoir sa bourse; si bien que plusieurs fois il faillit se jeter par la portière pour leur échapper. Arrivé à PariS; les mêmes hallucinations ne cessèrent de le poursuivre. Il se sauva de l'hôtel où il était descendu, en criant au secours, se croyant encore menacé par ses anciens camarades, qu'il avait vus et entendus comploter sa perte. La police l'arrêta, et le fit conduire à Bicêtre. Le lendemain de son arrivée, Lyon était triste, inquiet \ il croyait à la réalité de ses hallucinations, et avait encore une grande crainte de ses prétendus ennemis (1).
P'^'^*, dérouleur à l'entrepôt des vins, âgé de trente*quatre ans, a fait souvent des excès de liqueurs alcooliques ; la veille de l'invasion de la maladie, dans la nuit, il fut pris d'une transpiration très-abondante, de vomissements et de selles copieuses ( il est présumable que c'était la suite d'un excès de boisson ). Le jour suivant, des hallucinations se manifestèrent; il entendait la voix d'une foule d'individus
(1) Essai sur les hallucinat.^ipaT M. Baudry (dans la collect. des thèses soutenues à lu Faculté de Paris, année 1833, o° 255.
qui venaient le demander j il murmurait contre son portier qu'il entendait leur indiquer mal sa demeure, il voulait aller les recevoir lui-même, il adressait la parole à différentes personnes qu'il croyait voir autour de lui. Mille figures diverses se dessinaient à ses yeux sur les murs de sa chambre (1).
B. F..., âgé de quarante-trois ans , boucher, à la suite d'excès de boissons fréquemment renouvelés, fut atteint d'une aliénation mentale des mieux caractérisées; il parcourait les rues barbouillé de suie Les hallucinations du sens de l'ouïe étaient habituelles; il entendait des voix lui annoncer qu'on allait le mettre à mort ignominieusement (2).
Antoine B... entra àBicêtre le 30 mai 1836. Déjà plusieurs fois il a eu quelques troubles cérébraux à la suite
d'excès de boissons Vers le mois d'avril, il se livra
pendant quelques jours à se5 libations habituelles; mais cette fois la perturbation fut plus intense et plus durable. Il tomba dans un délire complet, durant lequel il fut en proie aux plus terribles hallucinations : il entendait auprès de lui des voix qui le glaçaient de terreur, et voyait sans cesse des fantômes hideux. La nuit surtout ces hallucinations étaient épouvantables : il voyait Venfer se déchaîner contre lui. . . L'halluciné se lasse de tant de persécutions; il s'élance du lit pour lutter corps à corps avec son affreux cauchemar : le diable est fin! il s'échappe par la fenêtre de la mansarde, gagne rapidement une cheminée, et de là brave par de nouvelles grimaces le ressentiment de la vic-
(1) M. Baudry, oui^r. cit.
(2) Hygiène des détenus du pénitencier de Genève 'j par M. Charles Coindet (dans les Annal, d'h^g, et de médec. lég.^ avril 1838, p. 280).
time. , . . Les jours suivants, des hallucinations semblables se renouvellent ; il y eut de nouvelles extravagances, et le malade fut amené à Bicêtre dans un état de délire maniaque très-intense. Mais il ne tarda pas à se calmer. Il raconta alors avec lucidité tous les détails de sa folie (1).
Le délire perceptif déterminé par l'abus des boissons alcooliques se manifeste non-seulement un temps plus ou moins long après la durée de l'ivresse > mais de plus il peut encore avoir lieu pendant le cours de cet état.
Sur les bords de TElbe, suivant une tradition populaire qui date de la guerre de trente ans, les spectres des cavaliers Suédois morts sur le champ de bataille apparaissent quelquefois vers minuit, et poursuivent les passants qu'ils rencontrent. Or, deux habitants du même village, revenant un soir, très-fatigués, des champs à leur logis^ s'étendirent sous un arbre et s'y enivrèrent en buvant une bouteille d'eaude-vie. Dans cet état, les cavaliers Suédois leur apparurent , et ils ne purent s'en débarrasser qu'en se frayant un chemin à travers eux à l'aide de leurs bâtons (2).
Un homme robuste, âgé de trente-trois ans, issu de parents sains, et qui n'avait jamais été malade, après avoir passé la soirée du 20 novembre 1824 dans une société où il s'était échauffé en buvant du vin et autres liqueurs spiritueuses, rentra chez lui à une heure du matin. Or, en se déshabillant, il voyait tous les objets grossir autour de lui, et les caractères d'un livre qu'il voulait lire au lit lui paraissaient changer de forme et de place. Après avoir éteint sa lumière, il eut toutes sortes devisions^ se sentit très-oppressé, et vou-
(1) Essai sur les hallucinat.^ par M, Aubanel (dans la collect. des thèses de la Faculté de Paris, année 1839, n* 343, p. 28).
(2) Eisenhart^ erzaehlungen von besonderen Rechtsfaellen, tpni. I, p. 15),
JCAUSES. 167
lant se mettre sur son séant pour appeler son domestique, il perdit connaissance. Un médecin ayant été appelé, trouva l'individu en question avec une face rouge, un pouls plein et dur, répétant sans cesse un air qui avait [été chanté la veille, et se reprenant chaque fois qu'il se trompait. Après une saignée modérée et l'administration d'un vomitif, le malade revint à son état normal (1).
Privation brusque des spiritueux chez les ivrognes. — Fodéré cite le fait suivant recueilli par John Alderson :
«Un homme qui vendait des liqueurs fortes et qui en avait fait lui-même un usage immodéré, après avoir dû s'en priver quelque temps, à la suite d'une blessure à l'artère temporale, faite par un soldat ivre, et à la suite d'une marche forcée entreprise pour une gageure, tomba dans un état de langueur et d'anxiété qui lui faisait voir des spectres quand il était couché, et qui lui faisait même souffrir des douleurs corporelles, causées par des coups de fouet que venait lui appliquer toutes les nuits un charretier qui disparaissait toujours quand il sautait à bas du lit pour se venger. Son hallucination avait commencé par des huîtres qu'il croyait qu'une jeune fille, à qui il venait de vendre des liqueurs fortes, avait laissé tomber, et qu'il fut bien surpris de ne plus trouver quand il voulut les ramasser : il vit ensuite, en montant à sa chambre, un soldat à regard menaçant qui y était entré, sur lequel il s'élança et qui n'était qu'un fantôme. Ce fantôme et plusieurs autres le poursuivaient partout, le jour et la nuit, tellement que cet homme, naturellement courageux, ne savait plus que devenir, et qu'il se fatiguait continuellement en sautant à bas de son lit pour s'assurer si ce qu'il voyait était réel ou fictif. Ses idées commençaient à se confondre; et déjà il ne savait pas toujours
(1) Journal de Hufeîand^ novembre 1826.
distinguer ses véritables pratiques, lorsqu'elles venaient en plein jour, de sorte que toute sa famille était convaincue qu'il était insensé, et qu'il craignait lui-même de l'être, quoique, excepté ses folles visions et apparitions, il fût d'ailleurs très-raisonnable (1). »
Peut-être n'est-ce point exclusivement à la privation subite des boissons alcooliques qu'on doit attribuer les hallucinations de cet ivrogne. Il faut probablement aussi les mettre sur le compte, sinon de la marche forcée, du moins du coup à la tête dont la blessure de l'artère temporale fut la conséquence.
Henke parle d'un ivrogne dont la passion était intermittente, mais qui, durant son accès, buvait huit, quinze jours, trois semaines sans désemparer. Tant qu'il était ivre, il restait calme, silencieux, inofTensif ; mais dès qu'il cessait de boire il éprouvait pendant plusieurs jours une absence presque totale de raison. Or, une fois, après avoir passé sept jours entiers dans un cabaret, cet homme avait repris son travail et n'était plus tourmenté par sa passion funeste. Il y avait déjà trois jours qu'il restait sans boire, quand, le quatrième, au matin, étant encore dans son ht, il fut pris de tremblements violents et entendit une voix qui lui criait de tuer le plus jeune de ses enfants. Il se lève aussitôt, cherche à repousser Thorrible pensée dont la voix était l'interprète -, mais au bout de quelques minutes, le tremblement reparut et la môme voix se fit encore entendre ; ce qui décida le malheureux à assassiner son enfant à coups de hache (2).
Au surplus, si l'on pouvait conserver encore des doutes sur l'influence de la cause dont il s'agit, le cas suivant suffirait aies détruire :
(1) Oiwr, cit», tom. i, p. 338.
(2) Zeitschriftfuer Staalsarznoykunst, cah. viii,p. 181-234.
Un homme, très -adonné à l'ivrognerie, fut jeté en prison pour cause de vol, et réduit tout à coup au régime du pain et de Teau. Dès les premières semaines de ce nouveau genre de vie, on observe du trouble dans les facultés intellectuelles du prisonnier ; son embonpoint et ses forces déclinent, sa figure pâlit et exprime l'abattement : il passe les nuits dans l'insomnie ; plus tard, il survient un délire qui, d'abord tranquille, devient ensuite de plus en plus furieux : il croit voir des figures horribles qui le jettent dans des angoisses continuelles; il pousse des cris perçants. Le docteur Hausbrandt, appelé à examiner le malade, apprend quelles étaient ses habitudes avant son entrée en prison, et soupçonne que l'entière abstinence des liqueurs alcooliques est la cause de son dépérissement et de sa manie. En conséquence, il prescrit l'administration deux fois par jour d'une petite quantité d'eau-de-vie : les accidents cérébraux ne tardent pas à se dissiper, l'embonpoint et les forces reviennent ensuite peu à peu , le malade recouvre enfin sa première santé, et la conserve pendant tout le temps de sa détention (1).
Café. — L'utopiste qui composa Toceana, James Harrington étant affecté du scorbut, durant sa détention à Plymouth, prit contre cette maladie, d'après les conseils du docteur Dunstan, une préparation de gayac dissoute dans une infusion de café. Or, à la suite de l'ingestion de cette liqueur qu'il buvait matin et soir, il devint halluciné ; il voyait sans cesse autour de lui et comme sortant de son corps, des oiseaux, des papillons, des mouches, etc., phénomènes dont il trouvait l'explication dans une prétendue métamorphose des esprits animaux. Bien plus, il les touchait ; et
(1) Journal des progrès^ eic, tora, i, p. 268.
quand ces êtres fantastiques rimpôrtunaient trop, il les chassait à Taide d'un balai (1).
Ce n'est point à rinfluence de la préparation de gayac qu'il faut attribuer ces fausses perceptions, puisque les propriétés de cette racine passent avec raison pour être presque exclusivement sudorifiques. Est-ce à celle du scorbut ? La chose n'est point impossible j car, ainsi que nous le dirons plus bas, des auteurs citent plusieurs observations où les phénomènes psychologiques en question ont coïncidé avec cette maladie. Quoi qu'il en soit, pour nous, l'action du café en est la cause principale. Nos raisons, les voici. D'abord le biographe d'Harrington dit positivement à propos de ces hallucinations : « Ce qu'il y a de certain, c^est que, sans être entièrement guéri, il alla mieux dès qu'il cessa de boire de cette liqueur à laquelle il s'était adonné avec une sorte de passion. » —Comme le café est un excitant très-énergique du système nerveux, comme, suivant plusieurs auteurs, il produit dans quelques cas des vertiges et conduit à Tapoplexie cérébrale, il est tout naturel d'admettre par analogie que, pris à fortes doses, chez des individus prédisposés, il puisse contribuer au développement des fausses perceptions.
Au surplus, M. G. Colet a cité plusieurs observations qui démontrent de la façon la plus péremptoire que cette substance, ainsi que le thé, prise à haute dose, détermine des hallucinations du tact externe , consistant soit dans une sensation de froid à la partie postérieure de la tête, soit dans un fourmillement du cuir chevelu (2).
Sulfate de quinine.— Les expériences faites dans ces derniers temps par MM. Devergie, Briquet et Monneret sur
(1) Voy. sa vie en tête de ses aphorismes politiques^ traduct. anonyme, Paris, an III de la République. {%) Annali di medic, juillet 1833,
cette précieuse substance administrée à dose plus ou moins élevée, soit contre le rhumatisme articulaire, soit contre la fièvre typhoïde, ont démontré qu'elle donne lieu à des bourdonnements d'oreilles, à des bruits de mugissements, de flots, de vents et de détonations (1).
Une dame de soixante ans, affectée d'une migraine périodique, à laquelle nous avions ordonné le sulfate de quinine, eut, au bout de deux jours et bien qu'elle ne prît le médicament qu'à la dose de 30 centigrammes, une fausse perception de l'ouïe pareille à la perception réelle qu'on éprouve quand on entend tomber une pluie fine, ou quand le vent du soir agite légèrement les arbres d'un jardin. Quelques jours après, cette perception se transforma en des sons de cloches. Elle disparut dès que nous eûmes cessé l'usage du médicament.
Il paraîtrait, du reste, que cette substance n'est apte qu'à produire des hallucinations de l'ouïe.
Camphre, —M. Wendt de Breslaw a connu un homme de soixante-quatorze ans, qui, ayant pris par mégarde cent soixante grains de cette substance, dissoutes dans quatre onces d'alcool, éprouva diverses hallucinations visuelles (2).
Noix vomique. — M. Lallemand de Montpellier a vu naître des perceptions fausses chez un individu auquel il avait administré ce médicament.
M Au bout de deux ou trois jours de l'emploi de ce moyen, dit-il, le malade se met à balbutier, et paraît avoir des visions, des hallucinations Cette irritation étant
jugée en pure perte, je supprime le médicament après une quinzaine de jours de son usage. Disparition du délire fan-
(1) Gazette médic, de Paris, année 1843, n" 14, p. 226. — n« 53, p. 856, — n» 26, p. 422.
(2) Arch'w, de médec, 1830, tom, xxir, p. 129.
lastique Après plus d'un mois d'interruption
de l'usage de la noix vomique, j'y reviens, et j'ai encore l'occasion de constater son effet hallucinant (1). »
Ciguë. — Corneille Agrippa assure que ce narcotique était appelé de son temps herbe du démon, comme la jusquiame , et qu'il formait avec cette dernière plante la base d'un composé dont on se servait pour faire apparaître des ombres et des figures fantastiques (2).
Morelle noire. — Selon Dioscoride (3), la racine de ce solanum infusée dans du vin, au poids d'un drachme, fait apparaître des figures vaines et joyeuses. Mais il y a lieu de croire, avec M. Dunal, que les anciens voulaient parler de la belladone ; car ce dernier aufeur et Guérin, qui ont fait de nombreuses expériences concernant les effets physiologiques de la morelle, tant sur eux-mêmes que sur d'autres personnes, ne disent pas qu'elle produise de fausses perceptions.
Digitale. — D'après M. Barbier, la poudre de cette plante, prise à la dose de six grains, occasionne des scintillations dans les yeux, des éblouissements. Lorsque Ton élève tous les jours la dose, deux heures après l'ingestion, des corps viennent voltiger devant les yeux , on aperçoit des fantômes (4).
Suivant Mûller (5), Purkinge a observé sur sa propre personne que la digitale administrée en petite quantité détermine du flamboiement devant les yeux, et que, prise
(1) Recherches sur Vencéphale, tom. ii, lettre 4, n** 7.
(2) Philosoph, occulte^ traducU franc., tom, i, liv. i, ch. 43, page 110.
(3) Lib, lYfCap. 69.
(4) Traité de matière média,, tom, iir, p. 361 . (6) Oui^r. cit.) tom, ii, p. 447.
à plus forte dose, elle produit des hallucinations de la vue, dont la forme est plus distincte et plus arrêtée.
C'est après avoir pris un gros de poudre de feuilles de digitale pourprée, que le feu semblait d'une couleur azurée à un malade dont il a déjà été question.
Belladone. — Suivant M. Barbier (1), la poudre de cette plante, administrée à la dose de huit, douze , vingt-quatre grains par jour, fait apparaître, par moments, des fantômes,
M. Pierquin cite le cas suivant, observé par M. Dûment : « Une femme porte au bras un ulcère cancéreux : on applique sur l'ulcère une feuille de belladone. A l'instant la malade croit apercevoir des milliers de rats sortant de la muraille, du plancher voisin, et s'élancer sur son lit pour la dévorer. On enlève la feuille , et sur le champ l'erreur s'évanouit (2).
Dans plusieurs circonstances, le docteur Diez de Waldkirc a vu l'extrait de belladone produire, à petite dose, des hallucinations de l'ouie et de la vue, sans lésion proprement dite du jugement et de la volonté (3).
Datura stramonium. — « J'étais parvenu à faire prendre à madame Saint-M..., à Avignon, dit M. Pierquin, de trèsfortes doses d'extrait de datura, dans une affection carcinomateuse de la langue. Le sommeil était profond et presque instantané ; puis elle se réveillait fort gaie, se levait lorsqu'elle était sans douleur, et dès qu'elle reprenait ses pilules, elle était immédiatement en proie aux hallucinations oculaires les plus bizarres, et, par suite, à l'hilarité la plus bruyante Tantôt c'étaient des singes placés sur sa che-
(1) Oui^r. cit. y tom, m, p. 261.
(2) De la folie des animaux comparée à celle de Vhomme^ lom. II, p. 339.
(3) Heidelb. medicinische annalen^ tom. iii^ cab. 1, p. 74.
minée, lui faisant mille grimaces , qu'elle poursuivait en vain; tantôt c'était un parterre émaillé de fleurs, de riantes prairies, etc. Sa cheminée était couverte de roses et de quadrumanes charmants (1). »
Jusquiâme, — « Un jeune homme, dit M. Baudry, était couché à la salle Sainte-Marthe de THôtel-Dieu, pour une douleur sciatique. On enleva, au moyen d'un vésicatoire, répiderme sur le trajet du grand nerf sciatique, puis on recouvrit la surface dénudée d'une longue bande de sparadrap enduite d'extrait de jusquiâme. La dose était apparemment trop forte ; il survint bientôt du délire. Le malade était jeune et amoureux 5 le délire fut erotique. Il croyait voir sa maîtresse, s'entretenait avec elle; les malades qui l'avoisinaient lui semblaient de belles femmes qu'il voulait embrasser. Le sommeil mit fm à cette scène (2). ^»
Une femme dont nous avons parlé d'après Sauvages, qui se sentait comme suspendue en l'air, la tête détachée du corps, venait de prendre une boisson dans laquelle avait infusé une feuille de jusquiâme.
Les neuf individus qui, selon Potovillat, apercevaient tous les objets doubles et d'une couleur écarlate, s'étaient empoisonnés en mangeant des racines de cette plante*
C'était après avoir raangé des racines de jusquiâme en guise de cardons frits, que les deux personnes dont l'obser^ vation nous a été communiquée par M. Jolly voyaient renversés tous les corps de la nature.
Opium et ses composés. — «Un père supérieur des missionnaires carmes, le père Ange de St- Joseph , dit Chardin , voulant connaître l'effet de l'opium, en prit une pilule; il nous conta qu'il voyait des fantômes,
(1) Oui^r. cit.j tom. p. 335.
(2) Dissert* cit,y p. 13.
et mille chimères lui passer devant les yeux, qui lui paraissaient grotesques et le divertissaient (1). »
Grégory, suivant le docteur Roesch (2), était allé en Hollande pour voir une de ses parentes à laquelle il portait beaucoup d'intérêt. A son retour en Angleterre , pendant la traversée, il but une dose modérée de laudanum, afin de faire cesser le mal de mer qui le tourmentait. Or, comme il était couché sur son lit, dans la cabine^ la parente qu'il venait de quitter lui apparut si distinctement, que la réalité n'aurait pu être plus frappante : il était parfaitement éveillé et parfaitement convaincu qu'il avait sous les yeux un spectre engendré par l'opium.
M. Barbier ayant donné de deux à quatre grains d'acétate de morphine à une femme atteinte d'une maladie de l'utérus, cette femme eut plusieurs fausses perceptions. Entre autres, elle croyait être tombée du ciel (3).
M. Bally mentionne le cas d'un individu qui, après avoir pris un grain de ce sel contre une affection rhumatismale, se sentit tout à coup réveillé comme par une sensation d'électricité, commençant à la région précordiale et s'étendant de haut en bas sur le côté gauche (4).
Dans les expériences nombreuses que le même praticien a faites pour s'assurer des propriétés de ce médicament, il s'exprime ainsi : « Certains vous disent que des brouillards se répandent sur leurs yeux, ou qu'ils sont incommodés par de fréquentes étincelles. Quelques uns sont poursuivis par
(1) Voyage en Perse, tom. m, p. 47,
(2) De Valus des boissons alcool, (Ann. d'hyg. et de'médec. lég. 1838, tom. XX, p. 21).
(3) Ouvr. cit., tom. ii, p. 669.
(4) Mém. sur les effets thérapeut, de la morphine (mémoires de l'Académie royale de médcc., tom. i, p. 158).
des fantômes de différentes grandeurs ; d'autres par des flammes; d'autres voient des illuminations qu'entretiennent des
milliers de bougies ^ .... Ils croient entendre
des explosions violentes. Observez, ajoute-t-il, que pour obtenir ces singuliers effets, il faut employer cette substance à des doses élevées (1). »
Chanvre oriental ou Hachisch. — L'influence de cette cause a été étudiée d'une façon toute spéciale par M. Moreau de Tours, à l'aide d'expériences faites sur lui-même et sur d'autres personnes. Voici quelques unes des illusions et des hallucinations que cet auteur éprouva après avoir employé le hachisch à dose assez élevée pour obtenir les effets auxquels on donne en Orient le nom de fantasia , c'est-à-dire après avoir pris environ 30 grammes de cette substance.
« Avant, dit-il, que l'action du hachisch se fit sentir , j'avais beaucoup considéré une fort belle gravure représentant, autant que je puis me le rappeler , un combat de cavalerie. Nous allions nous mettre à table-, en prenant place, je me trouvai précisément avoir le dos tourné à cette gravure. Après avoir comprimé quelque temps l'excitation qui peu à peu s'emparait de moi , je me levai tout à coup , et portant la main au derrière de ma tête, je m'écriai : Je n'aime pas les chevaux qui ruent, môme en peinture, il m'a semblé que celui-ci (en indiquant du doigt l'un des chevaux du tableau) m'avait lancé un coup de pied (2). » Un béret écossais devint pour le même auteur une figure ensanglantée ; un verre de limonade que lui présentait un de ses amis lui sembla contenir un réchaud rempli de charbons ardents (3).
«t Un jour, ajoute-t-il, j'avais passé neuf ou dix heures
(1) Ibid.
(2) Du Hachisch, et de Valiénat, ment,^ p. 151.
dans un état d'excitation assez vive. Les illusions et les hallucinations avaient été nombreuses ; mais j'étais hors d'état de les bien apprécier à cause de secrètes terreurs ( c'était la deuxième ou la troisième fois que j'expérimentais) qui m'ôtaient en partie la liberté de mon jugement. L'accès tirait à sa fin, et j'étais arrivé à cette période de demi-excitation, de calme accompagné de lassitude qui suit toute excitation un peu intense... j'étais, du reste, parfaitement éveillé, et rien de ce qui se faisait dans la chambre où j'étais ne m'échappait. Un moment, je me surpris à écouter comme un bruit confus de voix qui parlaient toutes à la fois et sur le même ton. Je crus d'abord que ce bruit provenait de la chambre voisine ; m'étant assuré que cela n'était pas, et que j'étais bien seul en ce moment, je m'étendis de nouveau sur mon divan. Le bruit recommença presque aussitôt. Cette fois je ne fus plus aussi complètement dupe, et j'acquis la conviction que j'avais rêvé, mais rêvé tout éveillé (1). »
Dans un fait communiqué à M. Moreau par M. Aubert- Roche, un jeune Français, entré depuis peu de temps au service du pacha d'Egypte, et qui avait pris du hachisch afin de combattre la nostalgie dont il était atteint, éprouva des hallucinations plus aptes à accroître qu'à éteindre son chagrin. Les yeux fixés sur la muraille nue de sa chambre, il voyait la maison qu'il habitait à la campagne, les cours, les jardins, sa mère et sa sœur qui s'y promenaient, et qui l'invitaient à venir les rejoindre, etc. (2).
Le délire perceptif, déterminé par l'action des plantes narcotiques, joue un très grand rôle dans le domaine des sciences occultes et des pratiques superstitieuses, notamment dans l'histoire de la nécromancie et de la théurgie.
(2) Ibid,,\i,nO,
Eq Grèce, dans les lieux solitaires où l'on évoquait l'âme des morts , dans les temples souterrains semblables à celui où Homère fait descendre Ulysse qui tremble de voir apparaître la tête de la Gorgone , les prêtres avaient grand soin de brûler certaines substances odorantes.
S'il faut en croire Jamblique, c'était à l'aide de ce moyen que les théurgistes d'Alexandrie évoquaient la figure des dieux du paganisme.
Suivant Proclus, ces personnages sacerdotaux obtenaient une action plus certaine et plus énergique en combinant plusieurs substances , au nombre desquelles se trouvait probablement le bachisch , cette plante qui croît si abondamment dans toute la basse Egypte, en Syrie, sur le Liban, etc. Dans le monde du moyen-âge , les sorciers se servaient d'onguents soit pour aller au sabbat durant le sommeil , soit pour avoir des visions tout éveillés. Or, d'après Cardan , Wieret Porta, lajusquiame, l'opium > la ciguë , etco formaient la base de ces onguents magiques.
Si Ton pouvait nier dans ces cas l'influence sur le système Berveux des substances narcotiques employées soit en fric* tions* soit en fumigations, le récit suivant tracé par Benvenuto*Gellini suffirait pour dissiper tous les doutes t « En causant un jour, rapporte-t-il , nous vînmes à parler de nécromancie. Je lui dis à ce propos ( à un prêtre Sicilien adonné à la pratique de la magie) que toute ma vie j'avais eu
le plus grand désir d'apprendre quelque chose de cet art
Le prêtre se prépara et me dit de chercher un compagnon ou deux. Il amena avec lui un homme de Pistoie qui se mêlait aussi de nécromancie. Je fis appeler mon intime ami Vincenzo Romoli , et nous allâmes au Colysée. Là , le prêtre s'étant habillé à la manière des nécromans , dessina des cercles par terre avec les plus belles cérémonies qu'on puisse imaginer. Il avait fait apporter du feu, des parfums pré-
cieux , et d^autres qui répandaient de mauvaises odeurs. Lorsqu'il fut préparé, il fit une porte au cercle, et, nous ayant pris par la main Tun après l'autre , il nous y introduisit. Puis il nous distribua à chacun nos fonctions. Il mit le talismain dans la main de l'autre nécroman, son compagnon , confia aux autres le soin du feu et des parfums, et commença les conjurations. Cela dura plus d'une heure et demie. J'avais la charge des parfums. Tant de légions comparurent que le colysée en était tout rempli. Quand le prêtre vit qu'il y en avait assez, il me dit : — Benvenuto, demande-leur quelque chose. — ^ Je leur dis de me faire trouver avec mon Angéhque la Sicilienne (sa maîtresse). Cette nuit-là , nous n'eûmes pas de réponse -, mais je fus on ne peut plus satisfait de ce que j'avais vu. Le nécroman me dit qu'il fallait retourner une autre fois, et conduire un jeune garçon qui eût sa virginité , et que ce que je demanderais me serait accordé. Je menai avec moi un de mes apprentis, âgé de douze ans environ; je fis encore appeler Yincenzo , et comme Agnolo Gaddi était notre intime , nous le mîmes aussi de la partie. Arrivés à l'endroit convenu , le nécroman se prépara avec un soin admirable et plus grand encore que la première fois. Il nous introduisit dans le cercle qu^il avait fait avec des cérémonies et un art plus merveilleux encore.
« Il donna à Yincenzo Romoli et à Agnolo Gaddi le soin du feu et des parfums. Il mit le talisman dans ma main, et me dit de le tourner du côté qu'il m'indiquerait par des signes. J'avais placé mon jeune apprenti sous le talisman. Le nécroman commença ses terribles invocations, il appelait par leur nom une multitude de démons qui étaient les
chefs des légions
.... En peu de temps ils remplirent le Colysée cent fois plus qu'ils n'avaient fait la première fois. Yincenzo Ro-
moli soignait le feu avec Agnolo, comme je l'ai dit, et ils y
jetaient une grande quantité de parfums
D'un autre côté, Tenfant, qui était
sous le talisman, disait, rempli d'efïroi, qu'il y avait un million d'hommes terribles qui tous nous menaçaient. Il ajouta qu'il avait vu paraître quatre géants démesurés qui étaient armés et faisaient mine d'entrer où nous étions. Pendant ce temps, le nécroman, qui tremblait de peur, cherchait à les renvoyer du ton le plus doux qu'il pouvait prendre. Vincenzo Romoli, qui tremblait aussi comme une feuille, soignait les parfums; moi, qui avais autant de peur qu'eux,
j'essayai à le cacher le plus possible Mais en
vérité la terreur me faisait mourir
L'enfant avait fourré sa tête entre ses genoux,
disant qu'il voulait mourir ainsi ; que nous étions tous perdus. Je lui dis : — Toutes ces créatures sont au-dessous de nous, et tout ce que tu vois n'est que des ombres et de la fumée ; ainsi lève donc les yeux. Dès qu'il les eût levés, il s'écria : Tout le Colysée est en feu î ces flammes viennent sur nous. Puis il se remit les mains sur les yeux, dit qu'il était mort et ne voulait plus rien voir. Le nécroman se recommanda à moi, en me priant de l'aider à tenir ferme, et à faire des fumigations d'assa fœtida. Je m'adressai donc à Vincenzo Romoli, et je lui ordonnai de brûler à l'instant de
l'assa fœtida
L'enfant, m'entendant rire, revint de son
effroi, et dit que les légions commençaient à se disperser en toute hâte. Nous ne quittâmes la place qu'après avoir entendu les cloches des matines. Alors l'enfant nous dit qu'il n'en était plus resté que fort peu, et qu'ils étaient éloignés Nous sortîmes tous ensemble du cirque, nous pressant les uns contre les autres ; surtout l'enfant qui s'était mis au milieu de nous, et qui avait pris le
nécroman par la soutane et moi par la cape. Pendant que nous nous rendions aux Banques, il ne cessait de dire que deux de ceux qu'il avait vus au Colysée allaient sautant devant nous, et courant tantôt sur les toits, tantôt par terre (1). »