D. CAUSES PHYSIOLOGIQUES
Ages. — Le dépouillement des quarante-sept cas de folie avec hallucinations, qui se trouvent consignés dans le dernier ouvrage de M. Parchappe, donne les résultats numériques suivants :
Enfance. ....... 0
Adolescence 0
De 25 à 30 ans 5
De 30 à 35 6
De 35 à 40. ., ... . 5
De 40 à 45 5
De 45 à 50 • . 5
De 50 à 55 7
De 55 à 60 2
De 60 à 65 2
De 65 à 70. • 5
De 70 à 75 3
De 75 à 80 2
D'après ce tableau, l'âge où la proportion des hallucinations se montrerait la plus forte serait compris entre 50 et 55 ans. Cette proportion serait un peu inférieure entre 30 et 35, plus faible encore entre 25 et 3o, 35 et 40, 40 et 45, 45 et 50,
65 et 70; enfin, elle aurait son minimum entre 55 et 60, 60 et 65, 75 et 80.
Voici maintenant ce que nous trouvons en dépouillant les 136 faits d'hallucinations avec ou sans folie, qui nous sont propres :
Enfance 2
De 15 à 20 ans : 5
De 20 à 25 , , 8
De 25 à 30 . 11
De 30 à 35. • 13
De 35 à 40 23
De 40 à 45 21
De 45 à 50. 11
De 50 à 55 T
De 55 à 60 11
De 60 à 65 12
De 65 à 70. ..... . 9
De 70 à 75 3
Suivant ce second tableau, la proportion augmenterait graduellement à partir de 20 ans jusqu'à 35. Elle atteindrait son maximum entre 35 et 40, diminuerait graduellement de 40 à 55, se relèverait un peu entre 55 et 60, davantage entre 60 et 65. Enfîo, elle aurait son minimum durant l'enfance et la vieillesse avancée.
A quoi tient la différence qu'on remarque entre les chiffres dérivant des faits recueillis par M. Parchappe et ceux qui résultent de nos observations personnelles ? Probablement à ce que cet auteur, qui parle des hallucinations accessoirement, en passant, pour ainsi dire, ne les rapporte point fidèlement à la période de la vie où eUes ont eu lieu, tandis
que nous, qui faisions de ces phénomènes une étude spéciale, qui les regardions comme le but de nos recherches, nous avons eu grand soin de dater l'âge de nos malades du moment seul où les hallucinations s'étaient manifestées pour la première fois.
Quoiqu'il en soit, l'âge viril étant celui où les fonctions de la vie de relation arrivent à leur complet épanouissement, où l'activité cérébrale jouit de toute son énergie, rien de plus naturel que dans cette période, notamment à son milieu, de 35 à 45 ans , les hallucinations augmentent de proportion.
La vieillesse , au contraire , est moins sujette à la manifestation de ces phénomènes , parce que les facultés de l'âme sont alors au-dessous de ce qu'elles étaient dans la période précédente, parce que la mémoire et l'imagination, qui fournissent à la fausse perception ses éléments constitutifs, ont ici perdu une partie considérable de leurs forces.
Quant à l'enfance et à l'adolescence, ces âges où les deux facultés qui viennent d'être nommées sont si vives , si ardentes, on a lieu de s*étonner qu'elles donnent zéro dans l'addition des faits de M. Parchappe et le chiffe 6 dans l'addition des nôtres. Cela tiendrait-il à ce que la mémoire des enfants et des adolescents, quoique douée d'un vaste et rapide essor, roule sur la superficie et non sur le fond des choses? à ce que leur imagination est trop tumultueuse, trop mobile , trop inquiète , trop indécise ? Mais alors pourquoi , dans ces tableaux statistiques , y aurait-il plus d'hallucinations chez les vieillards , où ces deux facultés sont débiles , usées, presque éteintes? Nous sommes donc disposé à croire que les phénomènes en question suivent à peu près la même proportion chez ceux-ci et chez ceux-là. Si nos recherches numériques avaient porté sur un chiffre d'enfants et d'adolescents égal à celui des vieillards, il est très-probable que nous aurions donné la preuve de cette
assertion. Du reste, on verra , dans le cours de ce travail, plusieurs faits empruntés à divers auteurs, qui démontreront que les hallucinations sont loin d'épargner les premières périodes de la vie.
Sexes. — Parmi les 47 cas d'hallucinations que nous a fournis le dépouillement des 327 faits recueillis par M. Parchappe , les idiots et les imbécilles compris avec les véritables aliénés , 28 sont propres à l'homme et 19 à la femme. Mais, comme les aliénés mâles entrés à Saint-Yon depuis le premier janvier 1835 jusqu'au premier mars 1841 s'élèvent au chiffre de 190, conséquemment sont plus nombreux d'un tiers et une fraction que les 137 malades de Tautre sexe entrés à la môme époque, il s'ensuit que, pour se faire une idée juste de la proportion que nous cherchons à déterminer, pour avoir des termes comparables entre eux j il faut diminuer d'un tiers plus une fraction le chiffre 28 donné par les hallucinés du sexe masculin. Or, cette défalcation opérée, il reste 18 moins une fraction. Conséquemment, d'après le travail numérique que nous venons d'exécuter sur les observations dues à M. Parchappe , il surviendrait, à chiffre égal, un peu plus d'hallucinations chez la femme que chez l'homme.
Voici maintenant les résultats auxquels nous sommes arrivé en opérant exclusivement sur les 60 cas recueillis par nous dans l'établissement Marcel-Sainte-Colombe, puisque les faits que nous avons observés à la Salpêtrière ne peuvent point entrer en ligne de compte, attendu qu'ils ne portent que sur un seul sexe.
Sur 57 aliénés du sexe masculin, 27 ont présenté des hallucinations; et sur 65 du sexe opposé, 33 ont offert les mômes phénomènes. Mais il est entré, comme on voit, dans cet établissement particulier un cinquième environ plus de femmes que d'hommes ; donc il faut diminuer d'un cin-
quième le chiffre 33 qui représente les hallucinés du sexe féminin. Or, cette réduction opérée, il reste le nombre 28. Conséquemment , ces faits, comme ceux de M. Parchappe , donnent, à chiffre égal, un peu plus d'hallucinations à la femme qu'à l'homme.
Du reste, si les psychiatres n'ont point parlé de Tinfluence des sexes sur le développement des hallucinations , il n'en est pas de même des théologiens. Ces derniers ont dit depuis longtemps, à propos des visions et des apparitions religieuses, que le sexe féminin y est plus sujet que le mascuhn, fait dont ils cherchent l'explication dans le génie spécial du premier (1), qui l'emportant en effet sur le second par la vivacité du mode de sentir et de percevoir, par l'ardeur incessante de l'imagination , doit conséquemment offrir plus de chances à la manifestation de l'erreur sensoriale dont il s'agit.
abstinence et alimentation insuffisante, — Un membre du collège royal des chirurgiens de Londres, Thomas Griffith rapporte l'observation suivante : Le 27 septembre 1819, une "immense quantité d'eau, qui s'était accumulée dans une mine de charbon , s'ouvrit une route dans un lieu où travaillaient plusieurs ouvriers et les submergea. Parmi ces ouvriers, il y en eut un qui gagna un passage obscur, bas et étroit, situé au-dessus du niveau de l'eau et communiquant avec deux galeries. H resta douze jours dans ce lieu, n'ayant d'autre aliment que de l'eau qui tombait goutte à goutte d'un rocher à douze pas de lui, et, pour aller la recueillir dans le creux de sa main, il était obligé de se traîner à genoux et sur les deux mains. Or, pendant tout ce temps, son
(1) Ejusmodi revelalîoncs aptum fœmîneo sexui et ingenio opiis {Oudin, in suppl. Bellarmini, — Pignatelli, coDsult. canoiiic. consult. 55, num. 1, edit. Yenetianœ).
iOO DU DÉLIRE DES SENSATIONS.
esprit ne fut point abattu; et chose singulière ! quand cc^ malheureux pensait à la détresse de sa femme et de ses enfants, il entendait des sons célestes qui calmaient toutes ses angoisses (1).
On sait quel délire s'empara des naufragés de îa Méduse entassés sur leur fatal radeau , et livrés à toutes les angoisses de la faim. « Il voyait (M. Savîgny) autour de lui , dit la relation de ce mémorable événement fnâfitîme , une terre couverte de belles plantations, et il se trouvait avec des êtres dont la présence flattait ses sens ; il raisonnait cependant sur son état et il sentait que le courage seul pouvait l'arracher à cette espèce d'anéantissement Plusieurs
se croyaient encore à bord de là Méduse , entourés des mômes objets qu'ils y voyaient tous les jours; ceux-là voyaient des navires et lés appelaient à leur secours , ou bien une rade dans le fond de laquelle était une superbe ville. M. Corréard croyait parcourir les belles campagnes de Tltalie(2). f>
Sans doute les visions de ces malheureux marins dépendaient aussi et d'un violent état moral , l'anxiété du désespoir, et de la température élevée des latitudes africaines ; mais ce qui prouve sans réplique, comme Ta très bien dit M. Savîgny, que l'abstinence en était là cause principale, c'est que les naufragés réfugiés dans les canots , où ils avaient à leur disposition quelques aliments qui manquaient absolument sûr le radeau ^ ne présentèrent aucun de ces phénomènes.
Du reste , M. Savigny confirme ce que nous avons déjà énoncé sur l'influence de l'obscurité. « C'est pendant la nuitj
(1) Médical aridphysical journal) by William Hiitchinson, février 1820, vol. xliiI; n<^ 252.
(2) Relau de ce naufrage, 4^ édit. 1821, p. 121-22.
dit-il, qu'éclata la démence qui nous frappa ; et, dès que le jour venait nous éclairer, nous étions beaucoup plus calmes; mais Tobscurité ramenait le désordre dans nos cerveaux af^ faiblis. J'ai eu lieu de remarquer sur moi-même que mon imagination était beaucoup plus exaltée dans le silence des nuits : alors tout me paraissait extraordinaire et fantastique (1). »
Nul doute que parmi les causes des hallucinations jadis si fréquentes chez les moines en général , et chez les anachorètes de la Thébaïde (2) en particulier, celle dont nous nous occupons n^ait été une des plus puissantes.
Continence. *-* Pinel rapporte le cas suivant tiré d'un recueil périodique anglais. « Celui, dit-il, qui fait le sujet de cette observation avait acquis , dès l'âge de onze ans , cet accroissement physique > cette force ^ cette vigueur qui annoncent une puberté prématurée -, il éprouvait déjà ces désirs tumultueux, ce penchantîrrésistible qui pousse un sexe vers l'autre. Destiné par ses parents à l'état ecclésiastique, nourri dans les préceptes d'une religion qui commande la chasteté, il eut longtemps à lutter entre la crainte de trahir ses devoirs et le désir de céder au penchant qui l'entraînait. Parvenu à l'époque où des serments solennels le condamnaient à une continence perpétuelle , il redouble de zèle et d'attention pour écarter de son imagination tous les objets
(1) Thèse soutenue en 1818 à la Faculté de Paris^ par M* Savîgny, chirurgien de la frégate^ la Méduse,
(2) Saint Hilarion se nourrissait avéé quitize figues Ou six ônCes de pain d'orge ou d'herbes sauvages. Saint Antoine vivait d'un peu de pain sec et d'un peu de sel et d'eau une seule fois par jour. Saint Macaire prenait quelcjues feuilles de choux, une seule fois par gemaine {Via des Pères du désert, par Arnauld d'Audill;').^
lascifs qui pouvaient y laisser une impression assez vive et émouvoir les organes de la génération. Cependant la nuit, durant le sommeil, la nature reprenant ses droits , le délivrait, par de fréquentes pollutions, de l'irritation séminale. Pour obvier à cet inconvénient, il diminue la quantité de la nourriture , supprime celle qu'il soupçonnait augmenter la sécrétion spermatique , et veille sur ses sensations avec encore plus de soin : ce régime le réduit à un état de maigreur extrême. Arrivé à sa trente-deuxième année, un matin il s'éveille l'imagination échaufFée par des images voluptueuses , les organes de la génération fortement ébranlés. Il se lève, et par de puissantes distractions il trompe la nature. Cependant une vivacité, un feu jusqu'alors inconnus, s'emparent de lui ; ses sens acquièrent une sensibilité , une pénétration étonnantes. L'après-midi, en entrant dans un salon , il porte ses regards sur deux personnes du sexe , qui font sur lui une impression telle, qu'elles lui paraissent lumineuses, et comme si elles étaient électrisées. Frappé d'un pareil phénomène, et en ignorant la cause, il l'attribue au prestige du démon, et se retire. Pendant le reste de la journée, ayant rencontré quelques autres femmes , il éprouve la môme illusion. Le lendemain , voulant se rendre dans sa maison , il monte en voiture , et croit qu'à chaque ins" tant elle renverse ; dans une auberge où on lui sert à manger, le pain , le vin , et tous les objets qu'on lui présente, lui paraissent en désordre. Arrivé dans sa famille , il se trouve d'abord plus tranquille ; mais le lendemain , environ deux heures après le repas , il sent tout-à-coup ses membres s'étendre et se raidir, tout son corps frémir et s'agiter par un mouvement violent et convulsif ; il éprouve à la tête la douleur la plus vive ; il lui semble que cette partie tournoie et fait une volute-, il se livre à des actions puériles et ridicules. Dans cet état on le saigne, ce qui ne le soulage nullement ;
on le plonge dans un bain, soulagement momentané. Bientôt les symptômes reparaissent avec plus d'intensité ^ le délire se montre sous les formes les plus bizarres : tantôt il croit que le gouverneur de sa province lui offre toutes les beautés de la cour de Louis XY pour le faire renoncer à la continence Peu de temps après, il s'endort la
tête pleine des images les plus terribles ; il croit voir les spectres des plus fameux guerriers environnés de vieilles armes fouillées. Cette image s'imprime si fort en lui , que longtemps après il ne peut fixer une arme ou une pièce de fer sans que son odorat soit désagréablement affecté d'une odeur
de cuivre ou de rouille Un délire aussi
complet finit par une évacuation naturelle. A la suite de cette crise , le malade recouvre la raison, et bientôt après la santé (1). »
Hérédité. -^Jérôme Cardan dit avoir trouvé dans les papiers de son père, écrits de sa propre main, le récit de l'apparition suivante, arrivée à ce dernier, à qui du reste ce genre de phénomènes était habituel: »» Le 13' jour d'août 1491, quand j'eu dit mes oraisons, sept hommes se sont apparus à moi comme de coutume, vestus d'habits de soie, d'un manteau presqu'en la manière des Grecs, ayant chausses rouges, comme il semblait, ayant pourpoints sur leurs chemises, resplendissants et rouges, d'une façon plus étroite que la commune et fort belle. Toutefois, ils n'étaient que deux ainsi vestus, lesquels semblaient être les plus nobles. Deux autres compagnons suivaient le premier de ces deux, qui était le plus grand et rouge : les autres suivaient le second qui était le plus pâle et le moindre de corps. . . .
Ils étaient âgés presque de quarante ans. Quand on les interrogeait qui ils étaient, ils ré-
(1) JVosographie philos, , 6* édit. tom. ii, p. 280.
pondaient être hommes presque composés de Tair ^ qui naquissaient et périssaient, mais que leur vie était trop plus longue que la nôtre, et s'étendait jusqu'à trois cents ans- Ces esprits, ajoute Jérôme Cardan, demeurèrent chez mon père plus de trois heures et disputèrent avec lui qui les interrogeait sur la cause du monde. Celui qui était le plus grand disait que Dieu n'avait fait le monde d'éternité et à jamais; Tautre asseurait que Dieu créait le monde par chaque moment, etc. (l).»
Or, voici ce que le même auteur rapporte concernant non plus son père, mais bien lui-même î « Ceci, dit-il, m'être advenu pendant trois ans continuellement depuis quatre ans jusqu'à sept, et toujours depuis la deuxième heure du jour jusqu'à la quatrième. ...*.**.
Je pensais voir quelques images depuis le bas du lict, faites comme de petits anneaux de cuivre, lesquelles étaient des arbres, bêtes brutes, hommes des villes , des gendarmeries en bataille, des instruments de guerre et de bataille, et d'autres choses qui montaient et descendaient les unes après les autres. Et entendu que je me délectais grandement de ces visions. ........ Néanmoins
que je fusse petit enfant, je savais bien que c'était quelque
ostentation prodigieuse Sept ans
passés et après avoir changé de logis, de telles visions ne me sont plus apparues (2). »
Ailleurs il ajoute : « Il y a encore en moi quelque chose d'extraordinaire, c'est que je sens toujours une odeur quelconque. Tantôt mon corps exhale une odeur d'encens, et tantôt une odeur désagréable. Pendant près de deux ans, les pores de ma peau laissaient passer une si forte odeur de
(1) De lasuhUlité^ traduct. de Leblanc, 1642, liv. xix, p. 462.
(2) Ibid.
soufre que j'en étais insupportable à moi-même, et que je craignais pour ma santé ; mais cette odeur n'était pas sensible pour ceux qui m'approchaient (1). »
M. Moreaucite l'observation d'un homme affecté d'hallucinations de rouïe> de la vue et du tact, dont la mère avait de temps en temps des visions (2) .
Nous avons rapporté plus haut un récit de Pierre de l'Estoile, relativement à une hallucination visuelle survenue à Catherine de Médicis} nous parlerons plus bas, d'après le témoignage de Sully » d'une hallucination de la vue, qui arriva le soir même de la Saint Barthélémy à Charles IX) fils de cette reine.