‹ Du délire des sensationsChapitre 5 sur 70 · AVANT- PROPOS. XJ · texte numérisé non relu

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la tradition ceint leurs letes, l'étude du délire perceptif, envisagé au point de vue des faits qui composent le domaine de l'histoire, projette des lueurs d'une vivacité inconnue. Elle débrouille des mystères inaccessibles à tout autre ordre de connaissances spéculatives, elle revendique au profit du naturalisme une foule de phénomènes dont l'origine passait jadis pour merveilleuse, elle explique d'une manière facile et simple tout un monde de vérités incontestables qui embarrassaient singulièrement les philosophes du dernier siècle, monde fantastique que la plupart d'entre eux niaient, faute de pouvoir comprendre , et qu'ils croyaient trop souvent anéantir à l'aide de leur argument sacramentel, le mot imposture.

En effet, le plus considérable des événements de l'histoire, la conversion de Constantin au christianisme, la consécration solennelle du culte de Jésus, son élévation à l'état de puissance officielle et politique, s'accomplit exclusivement sous l'influence d'une vision éprouvée par cet empereur. C'est en se soumettant à l'ordre formel sorti de la bouche d'un personnage fantastique, que Jeanne d'Arc chasse les Anglais du territoire de France. Des apparitions poussent Jérôme Savonarole à lancer les anathèmes qui affranchissent Florence de la tyrannie des Médicis. Luther exclut le sacrifice de la messe de la communion protestante, après une hallucination où le diable entasse arguments sur arguments pour l'engager à proscrire ce sacrifice.

Sans doute, ce genre d'exégèse historique offre quelque chose de pénible aux yeux de la raison, il vient heurter un sentiment qui a de profondes racines dans

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le cœur de tous les hommes, il blesse leur dignité, il révolte leur orgueil : il ravit h l'un tout le mérite de son courage, à l'autre tout l'honneur de son génie; mais qu'importe la nature de l'influence qui préside à Taccomplissement d'un fait mémorable! Qu'on puise son mobile dans le fatalisme du délire ou qu'on le demande à l'effort d'une volonté libre, c'est la réalisation et non la cause , le résultat et non le moyen , qui constitue la valeur d'un acte envisagé au point de vue social. Du moment où le but d'une œuvre est noble, utile aux intérêts de la patrie ou favorable à ceux de l'humanité , le nom de son auteur a toujours droit au respect et à l'hommage des siècles.

En matière de jurisprudence criminelle , l'étude du délire perceptif a des applications nombreuses. C'est elle qui, proclamant l'incompétence des tribunaux dans les questions de magie et de sorcellerie, sauva des flammes du bûcher tant de malheureux fous, victimes depuis tant de siècles des préjugés de l'ignorance et des fureurs de la superstition. Elle atténue singulièrement la responsabilité de certains attentats qu'on s'obstine encore à regarder comme des actions contre lesquelles on ne saurait craindre de faire usage de toute la sévérité des lois, de recourir à toute l'horreur et à toute lignominie de l'expiation capitale. Cependant , au point de vue de i'imputabilité, que de différences entre les mêmes crimes! Que d'intervalle, par exemple, entre le meurtre de Jules- César et celui de Henri IV 1 La liberté morale existe pleine et entière chez Brutus et chez Cassius. Aucun phénomène psychologique anormal ne vient lutter avec leur volonté, en dissiper le calme, en enchaîner la puis-

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sauce, anéantir le contrôle de leur raison sur l'effervescence des mauvais penchants. C'est le contraire chez Ravaillac. Celui-ci a des visions qui troublent la sérénité de son intelligence^ il est subjugué par des perceptions vicieuses dont son jugement tire de fausses conséquences : l'objet fantastique s'associe à l'idée du régicide, et de déductions en déductions, cet homme arrive fatalement à effectuer le projet conçu par son imagination délirante. Il y a plus, vus sous leur jour véritable et analysés dans leurs moindres circonstances, quelques attentats semblent plutôt l'œuvre d'un homme juste ou raisonnable que le fait d'un criminel ou d'un insensé. Quel individu plus conséquent avec ses croyances que le meurtrier de Henri III ! Jacques Clément élait un moine dominé par toute l'ardeur d'une foi sincère et profonde. Il était placé dans un milieu et il vivait à une époque où la réalité objective des visions n'inspirait de doutes à personne. Or, à moins de passer sans aucune espèce de transition de l'enthousiasme au scepticisme, à moins de devenir tout-à-coup étranger aux idées de son pays et de son siècle, c'est-à-dire à moins d'être un excentrique, un fou, le jeune jacobin ne devait point résister à un avis qui lui semblait arriver directement du ciel, il ne pouvait point ne pas exécuter l'ordre d'assassiner le roi, car cet ordre émanait formellement, dans une hallucination nocturne, de la bouche d'un messager de Dieu ; car il était transmis par la voix d'un ange qui lui représentait Henri III comme un tyran de la France, et qui, pour prix du sacrifice, lui promettait la palme du martyre.

Dans le but de mieux atteindre la solution du pro-

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blême qui constitue Tobjet de ce travail^ nous avons cru devoir puiser nos matériaux à des sources diverses : nous les avons demandés à la fois aux investigations médicales et aux documents de l'histoire.

Faire un livre purement scientifique;, s'appuyer exclusivement sur des observations empruntées à la médecine, c'eût été proscrire des éléments précieux à plus d'un titre. Les chroniques, les biographies et les légendes contiennent des faits nombreux à l'aide desquels on apprécie très-bien des influences qui n'existent plus ou du moins qui sont devenues très-rares à notre époque. Toutefois un choix est nécessaire entre les faits dont il s'agit. Les hommes simples et crédules du moyen-age ne mettaient nullement en doute un nombre infini d'histoires merveilleuses fabriquées par la supercherie et propagées par une tradition aveugle. Mais la critique, même la moins habile, ne peut rester longtemps indécise à l'endroit de ces histoires supposées ; elle fait prompte et entière justice de ces fables où l'absurdité le dispute au mensonge. Seulement, il faut éviter l'excès de prudence dans lequel sont tombés les philosophes du dernier siècle; il ne faut pas, comme eux, taxer d'imposture ridicule tant de phénomènes singuliers qui n'ont, il est vrai, plus rien de surnaturel aujourd'hui, mais dont la certitude s'accompagne de démonstrations sans nombre depuis le moment où la médecine mentale s'est dégagée des chaînes de la théologie, depuis l'époque où les individus qu'on allait faire exorciser dans les temples chrétiens sont conduits à la Salpétrière , à Bicétre et à Charenton.

On est en droit de rejeter toutes les apparitions dont

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