A. CAUSES INTELLECTUELLES
Prolongation extrême d'une même sensation, — Les personnes qui ont passé plusieurs jours de suite en diligence, arrivées au terme de leur voyage, entendent encore plus ou moins longtemps, au milieu du silence, le bruit de la voiture d'où elles viennent de descendre. lien est de même des cloches qui ont sonné pendant plusieurs heures : l'oreille est encore frappée de leur bruit longtemps après qu'elles ont cessé d'être mises en mouvement.
(1) Uid.
(2) Ibid.
Quand on regarde un point noir, par exemple, pendant plusieurs minutes, ce point noir continue de s'offrir à la vue bien que celle-ci n'en soit plus impressionnée.
Un jeune homme de ma connaissance, qui venait de passer plusieurs heures consécutives entre les bras de sa maîtresse, eut, la nuit du même jour, une insomnie au sein de laquelle, quoique seul, il lui semblait sentir encore sur ses lèvres le contact amoureux de la bouche de cette personne.
Suivant Walter Scott (1), un malade de Tinfirmerie d'Edimbourg, qui mangeait tous les jours, à chaque repas, du porridge, percevait continuellement la saveur de ce potage.
Les excès de veille font partie de cette cause.
Voici, d'après un témoin oculaire, cité par Bekker, les hallucinations que la fatigue d'une assez longue insomnie produisit chez trente-deux naufragés qui s'étaient sauvés sur un radeau : « Nous étions réduits à une telle extrémité, que nous croyions voir plusieurs chaloupes de pêcheurs sur le bord de la mer, et que les pêcheurs étendaient leurs filets sur des perches pour les faire sécher : et, à mesure que nous approchions, nous vîmes quantité de monde à terre. Un peu après, nous vîmes au milieu d'eux plusieurs Hollandais que nous reconnûmes et que nous crûmes être de notre équipage, qui étaient partis de notre bord un peu auparavant avec un autre radeau. Qui plus est, nous crûmes si bien les reconnaître, que, sans lunettes d'approche, nous pouvions distinguer leurs habillements, et nous vîmes que tels avaient des chapeaux sur la tête, d'autres des bonnets, d'autres des orlammes. Les uns étaient vêtus de bafta et de toile à voile, et les autres avaient la moitié du corps nu. Le capitaine regardait avec sa lunette, et assurait que ces
{\) Démonoïogief lettre X"» . . ,
gens-là étaient ceux qui s'étaient sauvés les premiers : et il ne se trouva personne des trente- deux que nous étions, qui doutât que tout cela ne fût vrai à la lettre. » Quand les naufragés furent à terre, le témoin oculaire ajoute : « Nous nous entretenions, sur le chemin, des hommes que nous avions vus et qui nous avaient paru d'abord des Maures et ensuite des Hollandais; nous nous demaiidâmes où ils pour^ raient être, et où nous pourrions les trouver \ et ensuite de tout ce que nous avions vu sur la terre. Les uns disaient qu'ils seraient dans les maisons qui étaient au milieu des plantages, du côté où nous allions ; les autres qu'ils étaient assurément avec le capitaine qui avait pris le devant, ce qui nous mit un peu en repos pour quelque temps» Mais quan(i nous fûmes arrivés à ces plantages, ne voyant, ni pas, ni sentiers, ni maisons, ni hommes, nous criâmes de toute notre force pour nous faire entendre ; mais personne ne nous répondit.,,*. Pour ce qui est des chaloupes et des filets, et de la quantité de Maures et de Hollandais que nous croyions avoir vu de nos propres yeux, tout cela était évanoui. Ce qui nous persuada de plus en plus que nos yeux avaient été éblouis (1). »
C'est à la suite d'un état dQ veille très-prolongé que Sa* vonarol^ entend, une fois, vers le point du jour, au milieu d'une oraison, une voix qui lui dit ces mots ? ** Insensé, ne vois- tu pas que c'est Dieu qui te charge d'annoncer ces choses de cette manière ? » Et ces paroles font que le même jour le fougueux dominiçairi commence le CQurs de ses tOTÏWes prédictions (2)..
(1) Monde enchanté^ 4694, Amsterdam, tom. iv, p. 65-56.
(2) Testis est autem deus, quod totum diem sabbati antecedentem et integram noctem proximam usque in lucem insomnes proiaxi. ......... Et dikiculc^ tandem longa
Vimcltè trop grande d'une impression sensoriale. — Boerhaave ayant regardé les rayons de la lune réfléchis au foyer d'une lentille, eut devant ses yeux , pendant plusieurs heures, la figure d'un cercle blanc (1).
« Il est fort commun , dit Tissot , de voir des personnes chez lesquelles un long séjour au soleil laisse une impression dans l'œil , qui leur fait apercevoir différents corps
voltigeant en Tair. J'en ai vu des exemples cet
été(2).»>
Un indou, qui s'était vu obligé par son directeur spirituel de regarder chaque jour très-fixement le ciel sans cligner des yeux , disait à M. Dubois que cet exercice, outre des maux de tête considérables , lui occasionnait la sensation d'étincelles, de globes enflammés, de divers météores (3).
C'est pour avoir examiné au télescope , de l'œil droit , sans prendre les précautions ordinaires , le passage de Vénus, que Thomas [Reid eut, pendant plusieurs semaines , une hallucination visuelle dédoublée (4).
Lorsque l'oreille, comme tout le monde le sait, est frappée par un son très-aigu, c'est-à-dire qui fait dans un temps donné un nombre beaucoup plus considérable de vibrations qu'un son grave , assez souvent alors ce son aigu persiste
vîgilia fessO; et oranti mibi dictum fuit : Démens, nonne vides deum velle ut talia in hune modum annuncies? Quamobrem eodem mane terriflcam prédication era egi {Sai>onarol(B compendium revelationum^ imprimé dans le tom. i de la Fie de ce moine, par Pic de la Mirandole, p. 228).
(1) Prœleci, in propr. inst., edcnt. Haller, tom. iv.
(2) OEuvr, complet. <i édit. Halle, tom. i, p. 223.
(3) Ouvr, déjà cit.
(4) Ouvr, CiY.jtom. ii, p. 236^
plusieurs minutes après que l'oreille a cessé d'en être impressionnée.
Concentration extrême de Vattention, — « Un jeune homme, dit M- Baudry (1), s'occupait beaucoup de projets de canalisation. Un jour, après avoir concentré profondément son attention sur ce sujet, il marquait sur une carte géographique le trajet d'un canal qui devait passer dans son pays: tout à coup il vit une brochure couverte en jaune avec cette inscription : Projet d'ouverture d'un canal dans les plaines de la Sologne ; il y lut, pendant quelques minutes, des idées qui confirmaient les siennes ; puis la brochure fantastique disparut, et il continua son travail. »
« Une fois, dit Luther (2), dans notre cloître, à Wittemberg, j'ai entendu distinctement le bruit que faisait le diable. Comme je commençais à lire le psautier , après avoir chanté matines, que j'étais assis et que j'écrivais pour ma leçon j le diable vint et fît trois fois du bruit derrière mon poêle, comme s'il eût traîné un boisseau. Enfin, comme il ne voulait point finir, je rassemblai mes petits livres et allai me mettre au lit. »
C'est quand Brutus méditait dans sa tente, la veille de la bataille de Philippes, qu'il aperçut le spectre de son mauvais génie (3).
Licinius méditait également dans son camp, la veille du combat qui allait se livrer entre lui et l'empereur Maximin, lorsqu'il vit un ange et l'entendit dicter une prière à l'aide de laquelle sessoldats devaient remporter la victoire (4).
Solitude. — L'histoire des anachorètes de la Thébaïde
(1) Thèse cit,, p. 11.
(2) Mémoires, tom. ii, chap. 6.
(3) Fie de Brutus, par Plutarque.
(4) Lactance, De mort, persec, cap. 46.
démontre dans toute son évidence la réalité de cette cause qui n'a point du reste échappé à la sagacité de plusieurs théologiens. « On les voit rarement arriver ( les apparitions), dit l'abbé Lenglet-Dufresnoy, en d'autres lieux que dans les déserts, les solitudes^ les monastères, ou les lieux de retraite.... Elles sont plus communes à ceux qui sont éloignés du commerce des hommes , qu'aux personnes engagées dans le monde (1) ».
« Une jeune femme , dit Zimmermann , d'un excellent caractère, mais presque entièrement retirée du monde, m'assura un jour que , chaque fois qu'elle se trouvait seule , ou qu'elle fermait les yeux, elle se voyait entourée d'une bande de démons. Elle avait été longtemps malade, et j'avais eu occasion de suivre en elle une succession terrible de plusieurs maladies différentes , dont la dernière fut une mélancolie très -profonde. Jelui demandai doucement et amicalement, en lui parlant de ses diables, si elle les croyait capables de faire germer le mal dans son cœur. Non , me répondit-elle-, mais ils m'épouvantent parles grimaces effroyables qu'ils me font (2) ».
Deux femmes affectées d'hallucinations de l'ouïe trèsfréquentes et très-intenses nous ont raconté que jamais leurs voix ne se faisaient entendre quand elles étaient occupées à converser, soit avec les médecins, soit avec les domestiques; et que, si quelqu'un leur adressait réellement la parole au moment où elles se trouvaient importunées par ces voix imaginaires , tout aussitôt celles-ci rentraient dans le silence le plus complet.
tt Pendant mes nuits horribles, dit Silvio Pellico,
mon imagination s'exaltait à tel point qu'il me semblait,
(1) Traité des apparit,, 1751, tom. f, p. 243.
(2) De la solitude^ traduct. d« M. Jourdnn, p. 147.
quoique éveillé, entendre dans ma prison ^ tantôt des gémissements, tantôt des rires étouffés. Dans mon enfance je nV vais jamais cru aux sorcières et aux esprits , et voici que maintenant ces rires et ces gémissements m'épouvantaient ; et je ne savais comment m'expliquer cela ; et je me voyais forcé de me demander si je n'étais pas le jouet de quelques puissances mystérieuses et malfaisantes.
« Plusieurs fois je pris la lumière, d'une main tremblante, et je regardai si personne ne s'était caché sous mon lit pour
se jouer de moi Assis à ma table, il me semblait qu'on
me tirait par mon habit, tantôt qu'une main cachée avait poussé le livre que je voyais tomber à terre, tantôt que quelqu'un venait par derrière souffler ma lumière pour l'éteindre. Alors je me levais précipitamment, je regardais autour de moi, je me promenais avec défiance et me demandais à moi-même si j'étais fou ou dans mon bon sens. De toutes les choses que je regardais, que je sentais, je ne savais laquelle était réalité, laquelle était illusion (1). »
M. Coindet parle d'un criminel qui, soumis dans la prison de Genève à l'isolement cellulaire pendant la nuit, et au travail en commun avec silence absolu pendant le jour, y fut atteint d'une monomanie ambitieuse accompagnée d'hallucinations très nombreuses et très bizarres du sens de l'ouïe (2).
Selon M. Gosse (3) , plusieurs prisonniers d'un autre pénitencier de la Suisse, qui n'avaient aucune prédisposition à la folie avant d'être soumis à la réclusion solitaire, sont
(1) Mémoires sur ses prisons^ traduct. de M. Délateur, p. 173-T4.
(2) Mém, déjà ciï., p. 282.
(3) BibUoth. (U Genm^ n^ 86, février t843, p. ^55,
devenus presque tous hallucinés sous Tinfluence de cette réclusion. Des criminels, au contraire, vivant en commun au milieu des ateliers, et dont Tétat mental se trouvait déjà gravement compromis au commencement de leur séquestration, n'eurent point de fausses perceptions.
« J'ai en ce moment sous les yeux, dit M. Thore, dan$ une des salles de l'Hôtel-Dieu, un malade qui a passé plus de deux années dans une cellule de la maison de Beaulieu. Il y est devenu aliéné, et a été tourmenté par d'horribles hallucinations (1). «
M. Bottex (2) parle d'un poète de Tempire, qui devînt halluciné pour avoir été renfermé à Pierre-Châtel, par ordre de Napoléon.
« Étant rempli, dit Saint Justin (3), de cette folle espérance de connaître Dieu dans peu de temps par la philosophie de Platon, il me vint un jour en pensée de me retirer en quelque lieu écarté de tout le tumulte du mondes pour y jouir à mon aise d'une parfaite solitude^ et m'occuper à la contemplation dans un entier recueillement. Je m'en allai pour ce sujet en un lieu assez proche de la mer. Lorsque j'étais près d'y arriver, je vis à quelques pas de moi une personne qui me suivait. C'était un vieillard déjà fort âgé, d'assez bonne mine. La douceur et la gravité paraissaient également sur son visage. M'étant arrêté et m'étant retourné vers lui pour voir qui c'était, je le considérais attentivement sans rien dire. Alors cet homme commença à me parler. Est-ce que vous me connaissez, me dit-il ? Je lui avouai que non. D'où vient donc, repartit-il, que vous rue regardez si fixement ? Je suis sur-
(1) Recherches statistiques sur Valiènat^ ment. y p. 91»
(2) Essai sur les hallucîjiat.y p. 42.
(3) Dialogue, traduit par M. Tillemont dans ses mémoires sur VHistoirç ecclésiastique^ tom. n, p. 383-84-85.
pris, lui répondis-je , de vous rencontrer en ce lieu, car je ne croyais pas y devoir trouver personne. Ce qui.m'y amène, dit ce vieillard, c'est l'inquiétude que j*ai pour quelques uns de mes amis. Ils sont allés faire un voyage, et je viens ici pour en apprendre des nouvelles, et voir si je ne les trouverai point quelque part. »
La conversation tomba ensuite sur la nature de Dieu, sur l'immortalité de l'âme, sur les récompenses et les supplices de l'autre vie. Saint Justin défendait les dogmes platoniciens ; mais le vieillard lui posa des arguments si solides, qu'il le réduisit à avouer l'ignorance des philosophes à cet égard. C'est alors qu'il ajouta : « Longtemps avant que ces prétendus philosophes eussent commencé, il y a eu quelques personnes saintes dans leur vie, justes dans leurs actions, amies de Dieu, et qui, parlant par son esprit, ont prédit ce qui se passe aujourd'hui dans tout le monde. On les appelle prophètes.
Euxseulsontconnula vérité, etc., etc
.Ce vieillard, continue Saint Justin,
me dit encore plusieurs choses qu'il n'est pas temps de rapporter à cette heure ; et, après m'avoir ordonné d'exécuter ce qu'il m'avait dit, il s'en alla et je ne le vis plus depuis (1). »
Comment agit la sohtude dans tous ces cas ? Évidemment en empêchant les forces de l'esprit de se répandre et de se fixer au dehors, en contraignant les individus à replier leurs
(i) « 11 est hors d'apparence, dit Tillemont, qu'un homme ordinaire s'engageât au milieu d'une campagne inhabitée, avec une personne inconnue, et presque sans aucune occasion, dans les points les plus relevés de la théologie, et qu'il persuadât aussi aisément d'embrasser l'humilité de l'Evangile à un homme rempli de toute la vanité de la philosophie païenne, et Tobligeât sans peine à quitter une espérance qu'il tenait déjà comme infaillible, pour en suivre une autre toute nouvelle. »
facultés sur elles-mêmes, en les assujettissant à vivre dans le sein du passé ou dans celui de Tavenir ; en un mot, en les nourrissant d'idées exclusivement spéculatives. Le contrôle permanent et actif de la réalité objective est une des conditions nécessaires de Tintelligence normale de l'homme. Toutes les fois que celui-ci s'en trouve privé, son âme , avide de reconquérir ses droits, cherche à se créer les apparences du monde extérieur. Or, quels individus plus aptes à ce genre d'exaltation que les solitaires des premiers siècles de l'Église, ces hommes qui, selon Philon, vivaient au fond de leur grotte six jours de la semaine, sans jamais en sortir, sans même jeter les yeux sur la campagne, et qui, le septième jour, dans leur assemblée, à l'exception des chants en commun, gardaient le plus complet silence ! Quels individus mieux disposés à cela que les prisonniers, surtout les reclus soumis au régime de la cellule !