‹ Du délire des sensationsChapitre 51 sur 70 · B. CAUSES AFFECTIVES · texte numérisé non relu

B. CAUSES AFFECTIVES

Remords, — Un jeune homme , poursuivi par le chagrin d'avoir maltraité sa mère, voulait se distraire au moyen de la lecture. Il prit un roman. Or, à chaque page, il ne voyait qu'une seule phrase qui était celle-ci : tu es un ingrat , un fils dénaturé (1).

« J'ay veu , dit Bodin , un jeune homme prisonnier, l'an 1569, qui avait tué sa femme en cholère, et qui avait eu sa grâce qui lui fut entérinée, lequel néanmoins se plaignait qu'il n'avait aucun repos , étant toutes les nuits battu par icelle (2). »

Après avoir ordonné le meurtre de plusieurs habitants de

(1) M. Bayle, mém, cit.y p. 34.

(2) Démonomaniey Paris, 159T, livre ii, p. 79;

la ville d'Héraclée , le tyran Cléarque fut assailli par le spec* tre de chacune de ses victimes (1)*

Ayant tué par mégarde la fille d'une des meilleures maisons de Bizance j la jeune Cléonice, PausaniaS; général des Lacédémôniens, voyait nuit et jour l'ombre de cette jeune fille, et entendait sa voix qui lui répétait sans cesse d'un ton courroucé : Marche devant le tribunal de la justice qui punît les forfaits et qui t'attend (2)»

Charles IX fut en proie à des phénomènes sômblablesaprès le massacre de la Saint Barthélémy t «< Le roy Charles y dit « Sully^ oyant j le soir du même jour et tout lelendemain> « conler les meurtres et tueries qui s'y étaient faits de vieil*- « lards j femmes et enfants j tira à part maître Ambroise " Paré , son premier chirurgien, qu'il aimait infiniment, « quoi qu'il fust de la religion , et lui dit : Ambroise , je ne « sçay ce qui m'est survenu depuis deux ou trois jours^ mais « je me trouve l'esprit et le corps grandement esmeus, voire «t tout ainsi que si j'avais la fièvre , me semblant atout mo- « ment, aussi bien veillant que dormant^ que ces corps mas- « sacrez se présentent à moy les faces hydeuses et couvertes « de sang ; je voudrais que l'on n'y eust pas compris les ira- « béciles et innocents (3). »

Le médecin Mannouri, qui avait participé au meurtre juridique d'Urbain Grandier; qui avait fait preuve d'une si grande cruauté à l'égard de ce malheureux prêtre , qui s'était chargé de lui introduire dans les chairs un instrument piquant, afin de lui arracher l'aveu de son prétendu crime; Mannouri ne put résister à l'influence du remords

(t) Memmdti, Fragment, hist, urb. Hetaùl, in Pont.

(2) Plutarque, yie de Cimon»

(3) Mémoires (dans la coUect. des mém. relatifs à VHist* de France j 2'^ série, toro. i, p. 245).

qui s'empara de son esprit. Or, « un soir , assure-t-on , qu'il revenait sur les dix heures d'un des bouts de la ville visiter un malade , marchant de compagnie avec un autre homme et son frater, qui portait une lanterne devant eux, il s'écria tout à coup , comme un homme qui se réveille en sursaut : Ah ! voilà GrandierIQue me veux4u?— Il entra en même temps dans un tremblement et un frémissement dont les deux hommes qui étaient avec lui ne purent le faire revenir. Ils le ramenèrent à sa maison toujours parlant de Grandier , qu'il croyait avoir devant les yeux (1). »

Crainte du déshonneur, —Vn jeune négociant, appartenant à une famille considérée et très-austère, au point de vue de la probité et de la délicatesse des sentiments , se vit contraint de déposer son bilan par suite de circonstances malheureuses et tout-à-fait indépendantes de sa volonté. Une profonde mélancolie fut le résultat de cette triste nécessité ; elle dégénéra bientôt en idée fixe , Cet intéressant jeune homme s'imaginait avoir imprimé une tache indélébile à sa famille j il se reprochait amèrement, et cela sans aucune espèce de fondement, d'avoir fait manquer le mariage d'une de ses sœurs. Or, la nuit, au sein de cruelles insomnies , il voyait les croisées et les portes de sa chambre à coucher s'ouvrir d'elles-mêmes ; il apercevait le spectre d'un de ses principaux créanciers qui s'avançait d'un air menaçant auprès de son lit ; il entendait tomber de la grêle sur le parquet, il sentait une main invisible qui lui comprimait le col ou qui le tirait par sa chevelure. Le jour, quand il marchait dans les rues, le spectre était toujours à ses côtés; et souvent, lorsqu'il voulait ouvrir une porte, il éprouvait une résistance qui lui faisait croire que le fantôme tirait la porte

(1) De la Ménarday, Examen et discussion criliq, de l'hist. des diables de Loudun^ Liège, 1748, in-12/ p. 337.

en sens inverse. Le malade étant parvenu à se faire relever de sa faillite , les hallucinations disparurent avec la cause qui les avait produites.

Frayeur d'un danger personnel. — Une jeune femme ayant rencontré à la promenade un serpent qui s'était dressé contre elle, croyait depuis lors être poursuivie par le même serpent. Elle le voyait, le touchait et en était étreinte jusque dans les parties les plus délicates (1).

Un enfant, dont le père était mort victime, sous le règne de la terreur j se trouvait compromis dans la môme cause et menacé de porter sa tête sur Féchafaud. Un domestique dévoué avait eu la précaution de cacher cet enfant, âgé de neuf ans, dans un tonneau placé au fond d'une cave, au moment où l'on faisait des perquisitions dans l'hôtel, afin de s'emparer de sa personne. Or, quand les bourreaux de son père pénétrèrent dans la cave, le stratagème réussit ; mais l'enfant entendit tous leurs propos et leurs projets sanguinaires. Sa frayeur fut telle, que depuis ce moment il voit ces misérables qui cherchent à le saisir. Cette hallucination se renouvelle toutes les fois qu^il pense à cet événement (2).

Voilà ce qu'on lit dans le tableau des dernières angoisses d'un faussaire pendu en Angleterre, mais qui fut rappelé à

la vie : «

Mon esprit ( c'est le condamné qui parle ) comprit pleinement l'arrêt que je devais subir dans quelques heures, une terreur horrible me gagna.

Une sorte de bourdonnement

sourd s'empara de mes oreilles sans que je pusse m'en débarrasser. Quoiqu'il fît nuit close, des étincelles lumineuses

(1) Foderé, Traité du délire, toin. ii, p. 12i.

(2) Poujol, mém, cité, p. 193.

allaient et venaient devant mes yeux .

Quelque temps après j'essayai de

me rappeler tout ce que j'avais entendu dire sur la mort par

pendaison Je portai mes mains à ma

gorge, je la serrai fortement comme pour essayer de la sensation d'étrangler ; ensuite je tâtai mes bras aux endroits où la corde devait être attachée; je la sentais passer et repasser. Je me sentais lier les mains ensemble, etc. (1). »

Enthousiasme religieux. — Au moyen -âge, cette cause fut une des plus puissantes.

C'est au pied des autels, parmi les élévations de l'àme à Dieu, durant la ferveur et le recueillement de la prière, que saint Pacôme aperçoit Jésus-Christ couronné d'épines (2) ^ qu'un ange ordonne à Donatus de dresser les statuts de sa secte (3) \ que, revêtu d'un manteau royal, le front ceint d'un diadème d'or et de pierreries, le démon vient tenter saint Martin de Tours (4); que la sœur défunte de saint Thomas d'Aquin, l'abbesse de Sainte-Marie de Capoue, apparaît à ce grand docteur pour lui donner des nouvelles de l'autre monde (5)*, que, retiré au monastère de Sainte- Colombe, afin de fuir le courroux de Henri II, roi d'Angleterre, saint Thomas de Cantorbéry entend une voix céleste qui prononce ces paroles : Lève-toi promptement, et retourne à ton archevêché pour y glorifier mon Église (6)i

(1) Extrait dUinJour. atnéric. (^ef, Encjclop.\iQi\u XLvm 1830, p. 18).

(2) St- Jérôme, Fie de St-Pacôme.

(3) St-Augustîn, e^tV. 165, in Johannem,

(4) Sulpicc Sévère, Fita Beat. Martini.

(5) Touron, Fie de St-Thomasd'Jquin, Paris 1737, p. 27K

(6) Pvoger de Iloueden, pars poster, Annalium.

que Jésus-Christ montre son sang à Raymond LuUe (1); que saint François d'Assises reçoit la visite des apôtres, à Rome, dans une chapelle de Téglise Saint-Pierre (2).

H Le jour du vendredi, dit Luther (3), j'étais dans ma chambre, livré à une oraison fervente, et je contemplais en mon esprit comment Jésus-Christ fut attaché sur la croix, et comment il souffrit et mourut pour nos péchés : il apparut soudain sur le mur une image brillante de Jésus-Christ percé de cinq plaies, et me regardant fixement comme si c'eût été le Sauveur lui même en présence corporelle. Au premier aspect, je pensai que c'était quelque révélation céleste, mais je réfléchis ensuite qu'assurément c'était une illusion et une ruse du diable, car Jésus-Christ nous a apparu dans sa parole et sous une forme beaucoup plus humble et plus vile. J'adressai donc la parole à la vision en ces termes : Fuis, diable réprouvé, je ne connais d'autre Christ que celui qui a été crucifié et qui s'est retracé et présenté à moi dans sa parole. Alors l'image disparut, montrant évidemment de qui elle était l'ouvrage. »

Jffliction camée par la perte d'une personne aimée. — Madame Guérin ayant appris que son époux, avocat au parlement d'Aix, devait avoir la tête tranchée à Paris, sous la terreur, fut si profondément affectée de cette nouvelle, que le jour même, à l'heure de l'exécution, elle vit sur une de ses mains le visage agonisant de son cher mari, qui lui jetait un regard tendre et lui disait un dernier adieu (4).

Ambition. — « Un général, dit M. Bayle, qui avait joué un grand rôle dans le dernier gouvernement, et qui avait été

(1) Perroquet, Vie de Raymond Lulle y 2* partie, p. 10^

(2) Chalippe, Vie de ce saint^ tom. i, lib. 2, p. 96.

(3) Propos de table, trad. en franc, par G. Brunet, p. 378.

(4) Encyclopédie méthode, art, imagination; tom. vu, p. 472.

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dévoré toute sa vie par une ambition démesurée, calculait en lui-même les moyens;de s'élever, lorsqu'il entendit tout à coup un concert de voix qui criaient : Salut à notre roi ! La première impression qu'il éprouva fut un sentiment de frayeur ;mais, au bout de quelques jours, il se persuada que c'était un grand peuple qui le reconnaissait pour roi (1). »

C'est vraisemblablement à cette cause qu'il faut attribuer l'hallucination survenue à Quintus Curtius Rufus.

Cet homme ambitieux, qui, à force d'intrigues, obtint de la faveur de Tibère la questure, la préture et le proconsulat, était allé en Afrique avec un questeur. Or, un soir, comme il se promenait sous un portique, il vit une femme d'une grandeur et d'une beauté extraordinaires, qui lui dit qu'elle était l'Afrique, et qu'il reviendrait un jour dans ce pays avec la qualité de proconsul (2).

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