‹ Du délire des sensationsChapitre 53 sur 70 · RAISON · texte numérisé non relu

RAISON

Le délire qui revêt la forme perceptive, de même que celui qui se manifeste suivant d'autres modes, n'implique nullement la coïncidence nécessaire de la folie. Quoique cet élément demeure étranger aux opérations normales de l'entendement , quoi qu'il soit le résultat d'un trouble psychologique incontestable , il s'allie dans certains cas avec l'intégrité la plus parfaite de la raison.

Vhalluciné n'est pas fou , quand il s'aperçoit de la nonexistence ou de l'absence actuelle de l'objet correspondant à la fausse perception qu'il éprouve, quand il refuse l'acquiescement de son esprit à la conviction erronée de l'existence ou de la présence actuelle de cet objet.

Villusionné jouit de toute l'intégrité de sa raison , quand il sait que la perception éprouvée par lui correspond vicieusement à l'objet réel qu^elle représente.

Pour M. Leuret, la folie tiendrait, dans ces cas, à l'existence d'autres conditions. Après avoir rapporté un fait d'hallucination de l'ouïe, qui lui advint à la suite d'une saignée, et qui concernait le prétendu bruit d'un flacon posé sur une table, et celui d'une crépitation semblable à celle qui résulte du mélange d'un acide concentré avec un carbonate , cet auteur ajoute : « On essaya de me détromper , l'on m'assura qu'il n'y avait ni flacon sur la table , ni acide répandu. Je compris que j'avais une hallucination , et j'ajoutai foi à

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ce que l'on me disait plutôt qu'à ce que j'avais entendu. Mais le bruit était tellement distinct, que, si je n'eusse été instruit par l'expérience des hallucinés, j'aurais été, comme eux , trompé par ce phénomène insolite. Mettez à ma place un homme.... ne pouvant rendre avec justesse ce qu'il entendra.... Que cet homme ignore en quoi consiste une hallucination , il se confiera plutôt dans sa sensation que dans la parole des autres , il sera fou. Pourquoi? Son raisonnement sera-t-il donc altéré ? Non , mais il sera arrivé dans son esprit un élément nouveau , un élément étranger aux autres hommes , etc. (1). » Plus loin, il dit : « Le principe du déhre.... n'est pas dans la foi donnée à l'hallucination , il est dans l'hallucination elle-même (2). »

Ainsi donc, il résulte clairement des phrases qui précédent : 1° que la croyance à l'existence de l'objet de la fausse perception dépendrait, chez celui qui éprouve l'hallucination, d'un défaut de culture dans l'esprit; qu'elle échapperait à l'homme instruit et se montrerait chez l'ignorant , moins accessible au pouvoir de la dissuasion , moins prévenu contre la faillibilité des perceptions , en raison même du faible développement imprimé à son intelligence; 2° que l'hallucination suffirait à elle seule pour constituer la folie.

J'en demande bien pardon à M. Leuret, dont personne plus que moi ne rend justice aux solides et rares qualités de l'esprit , mais il me semble que ses idées renferment de graves erreurs.

Au point de vue de la certitude qui repose, non pas sur l'autorité du raisonnement , mais bien sur celle des perceptions sensoriales, le pâtre, par exemple, à moins d'être idiot, est presque aussi savant que le philosophe. L'expérience

(1) Oui'r, déj. cit. p. 135-36.

(2) IhUL, p. 140.

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journalière n*a-t-elle pas enseigné à l'un aussi bien qu'à l'autre à combien d'erreurs le témoignage des sens est susceptible d'entraîner? Le plus simple villageois ne sait-il pas comme un Descartes ou un Newton qu'un bâton droit , par exemple, paraît rompu quand on le plonge dans l'eau ; que, étant à Tune des extrémités d'une longue avenue, les deux rangées d'arbres dont elle est composée semblent converger Tune vers l'autre, au point de se toucher , si l'avenue s'étend assez loin pour cela, etc.? Or, puisqu'il en est ainsi, le paysan qui s'obstine à ne pas mettre en doute , malgré le témoignage d'autrui , la réalité de l'objet d'une fausse perception, est fou, non parce qu'il est simple et ignorant, mais parce qu'il place sa conviction privée au-dessus de la conviction commune, parce qu'il préfère sa propre raison, son autorité individuelle à l'autorité générale, au consentement universel. D'ailleurs l'expérience ne sanctionne nullement l'assertion de M. Leuret. Tous les jours les médecins observent des hallucinés qui ont une instruction vaste et profonde, et qui , malgré cela , sont complètement dupes de leurs fausses perceptions. Ils en observent aussi d'autres, étrangers à toute espèce d'idées philosophiques et scientifiques , et qui apprécient ces phénomènes à leur juste valeur , qui ne leur accordent pas plus d'importance qu'ils n'en méritent , qui les regardent avec raison comme des perceptions dont l'objet n'existe nulle part ailleurs que dans la conscience; même lorsque ces phénomènes simulent au plus haut degré l'apparence de la réalité extérieure.

Quant à l'opinion qui consiste à faire résider la folie, non dans l'acquiescement de l'esprit à la*conviction erronée de l'existence du faux objet perçu, mais dans l'acte même de l'hallucination, le bon sens de l'humanité proteste et protestera toujours contre elle. Cette opinion conduit à un fatalisme exagéré; et partant illégitime et absurde.

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L'erreur dont il s'agit provient de ce que M. Leuret confond, comme tous les autres psychiatres , le délire avec la folie. Or, tant qu'on regardera ces mots comme exprimant des ordres identiques de phénomènes, tant qu'on ne fixera pas d^une manière précise l'intervalle qui les sépare, une foule de problèmes très-importants ne pourront jamais être résolus.

Je le répète, il n'y a pas de folie sans délire ; mais l'existence de celui-ci n'implique pas toujours la coïncidence nécessaire de la déraison. Le mot délire a un sens très-étendu, il comprend toutes les anomalies dont l'e sprit de l'homme peut devenir le théâtre, il embrasse le désordre des perceptions sensoriales, celui des conceptions pures, ainsi que le trouble des penchants et des sentiments. Le mot folie a une signification beaucoup plus restreinte, il exprime une aberration qui roule sur quelques facultés seulement ; maisces facultés senties plus essentielles et les plus élevées, car ce sont la liberté morale, et le principe en vertu duquel l'esprit se demande le pourquoi des choses, en vertu duquel il aperçoit la dépendance des phénomènes et l'évidence de leur induction.

Quelle que soit la bizarrerie d'une perception sensoriale, l'étrangeté d'une conception, l'anomalie d'un sentiment ou d'une passion, tant que ces écarts psychologiques sont pris pour tels , sont appréciés à leur juste valeur par celui qui les éprouve, il y a délire et non pas folie.

Quelle que soit la propension d'un individu à extravaguer dans ses paroles, ou à se singulariser dans les actes de la conduite, tant que cet individu aura la force de résister àcette propension, tant qu'il pourra triompher de cette tendance morbide, il y aura délire et non pas folie.

Mais sitôt que l'homme n'est plus à môme de s'apercevoir des anomalies qui se passent dans son cerveau, sitôt qu'il n'a-

plus assez de discernement pour reconnaître le trouble survenu dans les fonctions de cet organe, ou sitôt que sa liberté morale, sa volonté, est impuissante à lutter victorieusement contre les impulsions qui tendent à maîtriser ses propos ou ses actes, il y a à la fois délire et folie.

Ainsi donc, deux éléments, ni plus ni moins, constituent la folie, savoir, la perte de la liberté morale et le défaut de discernement dans V appréciation de son propre état psychologiqucy soit que l'un deceséléments existe seul, soit qu'ils existent tous les deux; soit que la perte de la liberté morale et le défaut de discernement se bornent à de certaines séries de faits psychologiques, soit, au contraire, quMls s'étendent à leur universalité.

EXEMPLES DE CAS DE DELIRE PERCEPTIF COMPATIBLE AVEC l'intégrité DE LA RAISON.

M. Boussardjâgé de 33 ans, marchand de vins, ne compte pas d'aliénés dans sa famille. Il est né avec un caractère méfiant et disposé à concevoir des inquiétudes. Son genre de négoce n'allant point à sa guise depuis environ six mois, il a peur de ne pouvoir faire honneur à ses engagements, et cette pensée Tabsorbe quelquefois au point de ne pas entendre les paroles qu'on lui adresse. Il a aussi commis quelques excès de boisson, non pour obéir à une passion dominante, mais afin de stimuler celle des chalands.

Quoi qu'il en soit, un soir du mois de novembre 1843, étant au lit, et plongé dans ses réflexions noires, il aperçoit un homme assis à ses côtés. Cette vision lui occasionne beaucoup de surprise 5 il se demande comment il se fait qu'un inconnu se trouve dans sa chambre, lui qui vient de fermer

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