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CHAPITRE DIXIEME

DU DÉLIRE PERCEPTIF DANS l'ÉTAT DE FOLIE.

Le délire perceptif joue un rôle considérable dans la folie, il en est sans contredit le symptôme le plus ordinaire et le plus digne d'attention.

Sa liaison avec la maladie dont il s'agit s'opère suivant deux modes qu'il est important de connaître et de savoir distinguer. Ou bien les hallucinations et les illusions précèdent l'enchaînement de la liberté morale, conduisent à cet état, en sont la cause, les prodromes et l'élément exclusif, ce qui a fait donner avec justesse par M. Lélut à la folie engendrée de la sorte l'épithète de sensoriale; ou bien elles se manifestent consécutivement à la perte de la raison, elles en sont un des effets , et alors elles deviennent un aliment de plus , elles constituent un principe nouveau propre à entretenir la folie et susceptible de l'accroître.

Les hallucinations qui se lient à l'aliénation mentale suivant le premier mode, le font à leur tour de deux manières différentes : tantôt elles conduisent à cette maladie lentement, graduellement, avec hésitation ; tantôt, au contraire, elles enchaînent l'esprit tout-à-coup , immédiatement, sans lui donner le temps de la moindre réflexion.

a Le nommé Giraud , ancien teneur de livres, âgé de soixante-six ans , d'un tempérament lymphatico-sanguin , est dans la division des aliénés depuis 1831 ; son intelligence a toujours été pauvre, son père est mort paralytique. . . . . . Dans ces derniers temps, toutes les personnes qui

Toccupaient Tont successivement abandonné. Cette circonstance n'a point mis Giraud dans la misère , il lui a toujours resté de quoi vivre-, mais son amour propre en a vivement souffert. Dès cette époque , il y avait déjà quelque temps que Giraud ressentait des gaz qui lui étaient projetés contre les oreilles, et qui, plus tard, l'assaillirent de tous côtés, au point de l'étouffer, s'il n'avait eu la précaution d'ouvrir ses fenêtres. Il crut d'abord que c'était Veffet d'une maladie , et alla consulter plusieurs médecins ; mais il ne tarda pas, dit-il, à s'apercevoir que c'étaient des personnes mal intentionnées qui le tourmentaient ainsi par physique; il s'en plaignit à diverses personnes : ce fat alors qu'on l'amena à Bicètre sous prétexte de le guérir, etc. (1) »

Les hallucinations susceptibles d'engendrer immédiatement la folie sont bien plus fréquentes que celles qui la produisent lentement, après maints combats, après mille hésitations.

Un jeune homme de la société, M. B'^*, adressait, au mois de mai 1843, la lettre suivante au préfet de police :

Monsieur le Préfet,

« J'ai l'honneur de vous adresser ma plainte au sujet d'une étrange malveillance à laquelle je suis en butte depuis plus de quatre mois ; dont ma longue patience n'a pu lasser la persécution continuelle, et qui est arrivée à un tel point de persistance et d'acharnement, que, n'ayant aucun moyen de m'en défendre, si ce n'est de faire des éclats qui tourneraient encore à mon préjudice , j'ai pris le parti d'abandonner mon domicile.

« Pour vous faire concevoir en quoi consiste cette mal- Ci) M. Baudry, Thèse déjà cit., obs. 7°.

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veillance, Monsieur le Préfet, je dois vous dire que ma demeure est dans la maison de mon père , rue Saint-Honoré, n*» ..., que mon appartement est au 3^ de l'aile gauche, et qu'il y a d'une part , au-dessus de ma chambre à coucher , une petite chambre occupée par une femme nommée Geneviève^ et de l'autre, dans la maison voisine, où sont les écuries de la maison du roi , des chambres contiguës à la mienne, où couchent les palefreniers de ces écuries.

« De toutes ces chambres, le moindre bruit arrive si facilement à moi que j'y entends distinctement ce que l'on dit , et que même , lorsque la femme Geneviève avait un petit chien, je le reconnaissais à son piétinement.

u Eh bien I de toutes ces chambres , il n'est pas de mauvais tours que l'on ne m'ait faits toutes les nuits , sans en excepter une seule, depuis plus de quatre mois, pour troubler mon sommeil et me vexer de plus en plus. Et parmi ces tours, les coups de sifflets sont ceux qui eurent et ont toujours conservé le plus de part.

« Oh î j'étais sûr toutes les nuits d'être réveillé à diverses reprises par ce genre de musique , et s'il arrivait qu'on me l'épargnât, c'était pour mieux faire ressortir alors quelque autre mauvaise plaisanterie, quelque injure grossière, ou même quelque défi, quelque menace.

« Longtemps je pensai que tout cela ne méritait que le mépris, et que le meilleur moyen d'y mettre fin était d'avoir l'air de ne pas y faire attention. Je n'y opposai donc le plus souvent, pendant deux mois environ, bien que ma santé et mon sommeil en souffrissent, je n'y opposai donc que le silence et l'affectation de ne m'a percevoir de rien. Mais ce n'était pas un simple badinage , de simples espiègleries : cela portait un caractère de malveillance autrement prononcé; et je ne puis plus douter maintenant que c'est un complot formé pour m'obliger à quitter Paris et ma famille.

« Ces coups de sifflets devinrent tout à coup si violents , étant produits à Taide d^instruments, tels que grosses clefs, etc., etc. ; ils se répétèrent de telle sorte, que cela me causait à chaque instant des sursauts et des émotions qui me faisaient beaucoup de mal. J'avertis alors le portier, qui ne pouvait être étranger à la connaissance du désordre, que, s'il continuait, je prendrais le parti d'aller coucher à l'hôtel jusqu'au moment où , à l'expiration du terme , je pourrais avoir la chambre au-dessus de moi , ou même de quitter tout à fait la maison , espérant le prendre par son intérêt , puisqu'il fait mon service^ et que cela lui vaut un assez bon profit-, mais , outre qu'il a une mauvaise tête , il fait cause commune avec les malveillants. Toutefois , ma menace eut pour effet de rendre les coups de sifflets moins violents pendant quelques jours 5 ils continuèrent bien à se répéter aussi souvent, mais ils ne m'incommodaient pas au point de m'empôcher absolument de dormir; et alors ils n'éprouvaient plus de nouveau que silence et mépris de ma part. Cela ne faisait pas le compte des méchants qui m'en voulaient, et bientôt le bruit se renouvela avec une force extraordinaire. Nouvelles menaces alors de ma part , suivies toujours de moindre intensité d'abord, puis de recrudescence plus forte. Enfin, ne pouvant plus y tenir, je pris le parti de quitter mon appartement. Mon intention était de chercher une retraite assez cachée pour me procurer le repos si nécessaire à ma santé. Les Batignolles furent l'endroit que je choisis. Un soir donc , j'allai moi-même chercher une voiture afin de transporter ma malle. Arrivé à la porte de la maison , je dis au portier de monter la prendre, et je restai en attendant près du cocher, pour que personne ne pût l'approcher et lui parler. Inutile précaution , Monsieur le Préfet j car des yeux que je ne voyais pas, des yeux à l'affût prenaient et retenaient le numéro de la voiture. Cependant cette idée

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ne m'élant pas venue d'abord, et croyant avoir employé toute la prudence possible, je dis au cocher , pour dérouter encore mes ennemis, de me conduire d'abord au passage de l'Opéra, puis de là , je lui dis d'aller aux BatignoUes. Mais je n'avais pas retenu de logement à l'avance, et, comme c'était le soir, ne trouvant pas à me loger, je fus donc obligé de rentrer dans Paris -, et, ne voulant pas pourtant rentrer chez moi , hôtel pour hôtel , je me fis conduire à l'hôtel de l'Europe, situé près de l'Athénée.

« Là, quoique dans mon quartier, je me croyais caché comme au bout du monde ; et je me flattais de goûter le repos dont j'étais privé depuis si longtemps. La première nuit , en effet , fut paisible j mais à la seconde , qu'on juge de ma surprise ! les mêmes signes se manifestèrent tout-à coup ; je suis réveillé de nouveau par les mêmes coups de sifflets, plusieurs fois répétés et paraissant venir du dessus. Or, je n'avais pu avoir qu'une chambre au quatrième , située immédiatement au-dessous de celle des garçons. Ce fut alors que l'idée me vint, comme un éclair, qu'on avait pris le numéro de la voiture stationnant sur la place du Palais- Royal y qu'on avait dû aller trouver le cocher le lendemain matin , qu'on avait su de lui le lieu de ma retraite , et qu'ainsi on avait pu s'aboucher avec les garçons de l'hôtel, et les gagner contre moi en me peignant sous de mauvaises couleurs. Le bruit se continue les jours suivants, et avec un accroissement de hardiesse d'autant plus grand que je faisais toujours semblant de ne pas m'en apercevoir. »

« Le 9 avril, enfin, après cinq jours ou plutôt cinq nuits passées hors de chez moi, je résolus de retourner à mon domicile. D'ailleurs, le déménagement de la femme Geneviève m'avait rendu maître de la chambre au-dessus de moi , qui avait le plus servi à mes ennemis , et j'espérais, cette position perdue, qu'ils renonceraient peut-être à leurs mauvais

desseins. Mais il ne devait pas en être ainsi. Mon retour ne fait que redoubler Taudace de ces malveillants ; ils m'assaillent de nouveau et avec un acharnement que je ne puis exprimer, plus que je ne puis comprendre ; car le bruit paraissait venir le plus souvent, il est vrai, d'à côté; mais aussi quelquefois encore du dessus, quoique j'eusse les clefs tant de la chambre que du corridor qui y conduit. Mais il se pourrait bien qu'avant de me les remettre , ou eût fait faire et gardé un double de celles-ci.

* Après vous avoir fidèlement exposé les vexations sans nombre dont je suis l'objet, il me reste, Monsieur le préfet, à vous désigner les auteurs de toute cette malveillance , ou du moins ceux de ces auteurs invisibles sur qui reposent le plus naturellement mes soupçons. Le foyer, d'abord, en est parmi les domestiques de mon père et de ma mère.

i« Il y avait déjà quelque temps que j'étais sujet à des accidents nerveux, lorsqu'une fille nommée Jenny, au service de ma mère, avec qui j'avais toujours été en bon rapport, mais qui, pour cause, je crois, nourrissait un petit ressentiment contre moi , en apprit et surprit même la cause, en vérité, bien sotte; mais qui méritait plutôt la compassion que la raillerie. Comme de raison, elle s'en amusa d'abord à mes dépens; puis, elle essaya elle-même de faire usage de cette arme, et le succès répondit à toute sa malignité. Que faire alors ? Me venger, c'eût été encore plus sot de ma part. D'ailleurs , il y avait peut-être chez elle plus d'espièglerie que de véritable méchanceté. Et puis , se venger d'une femme a toujours quelque chose qui répugne ! Cependant , il fallait échapper à l'inconvénient d'une pareille situation : le meilleur moyen me parut de cesser toute espèce de rapport avec elle. Quoique je m'efforçasse de ne lui donner d'ailleurs aucune marque de ressentiment, elle crut que je la boudais parce que je lui en voulais, et, piquée, elle ren-

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força son petit moyen d'attaque. Puis, par une sorte de manège adroit, en agissant ainsi, elle affectait de redoubler pour moi d'attentions, de politesses et de prévenances , surtout devant ma mère. Ici commence cette infernale malveillance dirigée contre mon repos. Jenny, Glle adroite , se présentant comme une victime de rinjustice, ne tarda pas à me faire des ennemis de toutes les personnes attachées à la maison, en répandant peu à peu de petits nuages dans les esprits, qui devinrent ensuite autant d'orages amoncelés sur ma tête. Les domestiques, autrefois si attachés, si bienveillants pour moi , perdirent non-seulement ces égards , mais ils devinrent parfois insolents. »

« Aujourd'hui telle est, à la campagne, ma position critique et pénible. Non-seulement je ne puis y aller coucher, puisqu'on a été sourd à mes plaintes et que la malveillance y a le champ libre, mais encore j'ose à peine y rester à dîner, et en voici la raison : une nuit, au mois de février 1843, vers deux heures^ étant très-éveillé et ma pensée errant sur des objets étrangers à l'inimitié dont je suis l'objet, une injure grossière venant de dessus ma chambre, et d'une voix que je reconnus au moment même pour celle du domestique Léon, frappa tout à coup mes oreilles. Mais, il y a un mois environ, on venait de s'installer à la campagne ; cet homme, le premier jour que j'y dînai, adressa du même son de voix, du môme accent, avec une intention si visible, et d'une manière si confirmative, la même apostrophe (oh ici, je permets qu'on s'égaye à mes dépens, car je serais le premier à rire d'une pareille situation chez un autre, et je le dis, quoique je souffre à proportion de ce que j'en sens le ridicule ), adressa la môme apostrophe à un perroquet. Je demeurai saisi d'une émotion qu'il me fut impossible de cacher-, levant alors les yeux sur lui, je vis le sourire sur ses lèvres et le triomphe sur tout son visage. »

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« Il y a peu de temps, ma mère étant venue à Paris passer trois jours, je dus à la présence du domestique Léon un redoublement inconcevable dans la malveillance nocturne. C'étaient d'heure en heure des coups de sifflets épouvantables entremêlés de Chut l Chut ! qui signifiaient que je ne pouvais rien dire ni rien faire, et quej'étaisréduitàme

taire Ce n'était pas lui, j'en suis bien

sûr, car le bruit venait de la maison voisine ; maison agissait pour lui et par lui; et le complaisant domestique d'un des locataires doit loger assurément dans cette maison, et'près de moi, ou du moins y avoir la disposition de quelque chambre. Le lendemain, ayant été tourmenté d'une manière encore plus révoltante, j'éclatai contre Léon et Taccusai hautement et de toute la force de ma conviction, de m'avoir fait, une nuit de cet hiver, une injure grossière. Je lui fis cette accusation, eh bien ! la nuit suivante, une autre injure, de celles qu'on adresse encore et qu'on fait répéter à l'oiseau, partit d'à côté, d'une tout autre voix, et frappa de nouveau mes oreilles vers deux heures du matin. Je pensai alors de nouveau au domestique, et lui dis, mais tranquillement: J'ai entendu directement encore, cette nuii, une in~ jure; mais autant je suis sûr que c'était vous la première fois, autantjesuissûr que ce n'est pas vous. Or, l'on va voir quel doit être l'auteur de ce nouveau tour. Ma mère retourna ce jour-là à la campagne, je venais de la mettre en voiture, et jesortais, lorsque, au détour de la porte cochère, je me trouve nez à nez avec un individu qui entrait, et qui était si occupé de faire des signes d'intelligence et d'amitié, en retournant la tête, au domestique placé derrière la voiture, qu'il faillit me cogner. Il me semblait bien, à sa taille plutôt qu'à sa figure, que cet individu était le domestique susdit d'un des locataires -, cependant, comme je ne lui avais jamais parlé qu'une fois, je n'en étais pas certain, et je re*

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tournai sur mes pas après quelques moments pour m'en assurer : comme je rentrais, il sortait à son tour. — Quel est cet homme, demandai-je à la portière? N'est-ce pas le domestique de M. Delamarre? — Lui-même, répondit- elle.— Il paraît, repris-je, que c'est un grand ami de Léon, et je n'en dis pas davantage. Tel doit être l'individu auteur de la dernière injure ; j'en étais certain môme avant cet incident j combien après ne l'ai-je pas été davantage! C'est lui qui n'a cessé d'agir et dont je continue à éprouver toujours la méchanceté pendant la nuit, notamment vers le point du jour, la méchanceté se produisant toujours par des coups de sifflets, injures, etc. ; et principalemiCnt la nuit du samedi au dimanche, attendu que ce n'est plus que le dimanche que je vais passer la journée à la campagne, et que c'est pour ce jour là qu'on a le plus d'intérêt à me disposer à l'émotion, qu'on sait être mon faible, et par suite à l'irritation qui me fait de plus en plus tort auprès de mes parenis. »»

Dans l'observation qui précédait celle-ci, l'individu n'ajoute d'abord point foi à l'objectivité de sa perception fausse; ill'attribue à un trouble de l'imagination, à une maladie quelconque du cerveau. Ce n'est qu'au bout d'un certain temps, probablement après une vive résistance, que )a liberté morale faiblit et succombe. Dans ce dernier fait, au contraire, il n'y a ni doute ni combat. L'hallucination auditive conduit immédiatement à la folie. Le prétendu complot organisé contre la tranquillité de M. B'*^'^*, la chimérique machination dont il raconte les détails avec un accent si convaincu, et qu'il interprète avec une si grande dépense dMmagination, tout cela est la conséquence exclusive et directe des perceptions fausses que le malade éprouve, sans soupçonner le mensonge de leur réalité objective.

La trame de la conception folle qui succède à ThallucinatioUj dérive souvent de la nature particulière de l'objet

sur lequel roule la perception fantastique. Les hallucinations deviennent, pour les aliénés, autant de prémisses dont ils tirent des conséquences plus ou moins illégitimes.

J'ai rapporté plus haut le cas, observé par M. Bottex, d'un maniaque qui, ayant aperçu, au sein d'une hallucination, un petit marteau blanc pareil à ceux dont se servent les francs-maçons, se persuada que ceux-ci avaient décidé de le faire poignarder pour le punir d'une indiscrétion commise à l'endroit des mystères de leur secte. Or, il est bien évident ici que l'idée de complot franc-maçonique émane de l'aspect du petit marteau blanc. C'est uniquement parce que cet objet fantastique ressemblait à un objet réel servant d'insigne à l'ordre des francs-maçons, que l'aliéné se trouvait en butte à cette série particulière de conceptions délirantes.

L'existence du purgatoire fut démontrée pleinement à Ravaillac par les fausses odeurs de soufre et de matières en ignition, qui semblaient, comme il soutint l'avoir dit au pèred'Aubigny, exhaler de ses pieds et de ses mains, durant sa détention à Angoulême (1). Le rapport entre la pensée du purgatoire et l'odeur du soufre et celle de matières en combustion est facile à saisir en vertu des lois de l'association des idées. Il devait d'autant plus préoccuper l'esprit de Ravaillac, que cet homme était un fanatique, et que le dogme des peines temporaires après la mort trouvait une opposition puissante parmi les partisans de l'Église réformée, auxquels il avait voué une haine implacable.

Jusqu'à présent la folie consécutive au développement des hallucinations s'est montrée à l'état simple ; elle a concerné les idées plutôt que les manifestations extérieures. II

(1) Oiwr, cit., p. 49.

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n'en est plus de môme dans le fait suivant : les actes de la conduite y subissent un désordre égal à celui des conceptions délirantes.

T..., jeune homme âgé de vingt-quatre ans, fait partie d'une famille honorable de province, qui paraît ne compter aucun ahéné parmi ses membres. De son aveu, il a une intelligence irritable, prompte à s'exagérer le bien et le mal. Il est ami de toutes les sortes de plaisir^ et sa conduite, quelquefois déréglée, a souvent indisposé sa famille contre lui.

A l'âge de vingt ans, il entre dans l'armée comme soldat, et fait partie d'un régiment envoyé dans les colonies. De retour en France, il reprend ses anciennes habitudes de dérèglement. Il quitte la maison paternelle avec quelque argent, se dirige vers R...et arrive à Paris. Là, le naturel se fait sentir. T..., après s'être livré aux plaisirs de la table, va passer la nuit dans une maison de débauche. Il y est pris, à côté môme d'une fille de joie, d'hallucinations de l'ouïe, qui lui font croire qu'il a sous son lit d'autres prostituées, avec des hommes qui doivent les aider à l'assassiner. Il y regarde à différentes reprises, et quoiqu'il n'y aperçoive rien , ses fausses sensations n'en continuent pas moins. Il avait avec lui des pistolets de voyage ; il veut s'en servir pour se défendre. Il ouvre la fenêtre et appelle la force armée à son secours. On vient, on reconnaît un homme dont l'esprit est troublé. On se saisit de lui. Il est conduit à la préfecture, et de là à la division des aliénés de l'hospice de Bicêtre, le 27 avril 1829. L'agitation est très grande : le corps est toujours en mouvement. On est obhgé de fixer le malade sur son lit, au moyen du gilet de force. Le délire est presque général: il règne la plus grande incohérence dans les discours, qui sont continuels etmôlés de cris, d'imprécations, de prières, etc., etc. (1).

(l) M. Lclul, des Hallacinat. au début de la manie (Journ. hebdom.j avril 1830),

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Nous avons vu plus haut que, dans quelques cas, les hallucinations conduisaient à l'état de folie lentement, par gradation, après avoir triomphé d'une certaine résistance. Eh bien, le plus souvent, quand l'aliénation deTesprit va cesser de compliquer les phénomènes du délire perceptif, quand on est sur le point de recouvrer la plénitude du libre arbitre , rindividu passe en sens inverse par les mêmes intermédiaires. Il flotte d'abord entre Terreur et la vérité, il hésite à renoncer aux écarts de son jugement , il entrevoit la probabilité du mensonge qui l'assiège sans parvenir pourtant à en briser les entraves. Puis il touche bientôt à la période de dissuasion , il s'aperçoit enfin de la subjectivité de ses perceptions, il croit fermement à l'existence toute fantastique de leur objet, il envisage ces phénomènes comme des résultats d'une activité anormale de son cerveau.

M. V***, âgé de soixante-dix ans, ex-employé au ministère de l'intérieur, d'un tempérament nerveux, d'une irritabilité extrême, perdit sa place , qui était toute sa fortune, lors de la révolution de 1830. Au chagrin qui fut la conséquence de ce changement de position , se joignit la crainte de voir se renouveler les horreurs de 93, dont le spectacle lui avait causé de violentes émotions dans son enfance. Or, en 1835 , un jour, il entendit tout-à-coup , dans l'intérieur de sa maison , des voix qui Uaccahlaient d'injures ^ et il vit des individus armés et disposés en troupes qui s avançaient ver s lui. Il n'en fallut pas d'avantage pour lui faire croire qu'on en voulait à sa vie, qu'on allait le conduire à l'échafaud. Alors il sort de son domicile, la figure toute égarée et en poussant des cris de désespoir. Il s'agenouille dans une rue de son quartier devant plusieurs passants, qu'il prend pour des brigands et des assassins ; et il cherche à les fléchir en leur remettant sa montre et sa bourse. Il entre en maison de santé le 8 octobre de la même année. Là , il se plaint à

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nous d'ôtre assailli par les mômes voix, d'être poursuivi par les mêmes fantômes. Quelquefois il est calme , il ne se livre pas à l'emportement ou au désespoir ; et alors il peut faire une partie de billard , jeu qu'il aime beaucoup. Mais le plus ordinairement il est agité , il veut aller dans lescours et dans les jardins , afin de répondre à l'insolence des voix qui le harcèlent, ou bien, furieux, il frappe les fantômes qui l'importunent de leur présence.

Après quelques mois d'un traitement hygiénique et moral approprié , les hallucinations diminuent de fréquence et d'intensité. Elles n'inspirent plus au malade autant d'inquiétude et de colère. Il convient même qu'il a pu se tromper, qu'il a peut-être pris des créations de son cerveau pour des objets réels. L'amélioration se prolonge. EufinlM. M*** sort le 19 mai 1836, sinon complètement guéri, du moins en état de dissimuler ses fausses perceptions et de convenir sans effort de leur existence toute subjective.

L'ex-sous-préfet dont il a été question précédemment, qui eut des hallucinations de la vue et de l'ouïe à la suite d'un empoisonnement par l'oxyde blanc d'arsenic, fut aussi dans ce cas. Il est d'abord impossible de ledissuader desa croyance à l'objectivité de ses fausses perceptions, mais il conçoit peu à peu des doutes à cet égard. Il commence à soupçonner quelque erreur de la part de son esprit, parce que les paroles qui lui sont adressées dans l'établissement Marcel- Sainte-Colombe sont les mêmes que celles dont il était assailli à son domicile de Ménilmontant, où cependant personne n'a rien su de son entrée en maison de santé. Toutefois il ajoute que ces voix pourraient bien être aussi celles de quelques ennemis inconnus qui , dans leur acharnement à lui vouloir du mal, auraient épié ses démarches, auraient découvert son nouveau domicile, et viendraient les uns après les autres le tourmenter au moyen d'un stratagème dont il

ne se rend pas compte. Au bout de deux mois , son intelligence est entièrement désillée. Il rit et il plaisante de son erreur.

Le délire perceptif qui se manifeste après le début de là folie; qui n*est point la cause de cet état, mais sa conséquence plus ou moins directe , offre généralement plus de gravité au point de vue du pronostic. En effet , comme il se trouve étroitement lié au trouble de la raison, comme il est sous sa dépendance immédiate, il s'ensuit, contrairement au premier mode , qu'on a deux éléments à combattre : d'abord un élément intellectuel ou affectif, qui sert de matrice à l'élément sensorial, puis ce dernier qui réagit à son tour, qui maintient ou accroît les entraves apportées a l'exercice de la liberté morale.

Madame M***, ouvrière en dentelles , âgée de quaranteneuf ans , veuve et ne comptant point d'aliénés dans sa famille , avait conçu une violente passion pour son confesseur, passion qui la rendait d'autant plus malheureuse, qu'elle n'avait aucun espoir de la lui faire partager.

Le S mai 1838, ce prêtre ayant refusé de donner de l'ouvrage à madame M***, comme il lui en fournissait habituellement, celle-ci en éprouve un très-grand chagrin. Bientôt elle se croit coupable , elle s'imagine que la police est à sa poursuite, elle prétend qu'on veut la faire mourir. De là, l'interprétation vicieuse , dans le sens de sa lypémanie , du moindre geste, du mouvement de physionomie le plus léger, de la parole la plus insignifiante provenant des personnes dont elle est entourée. De là aussi des plaintes, des gémissements, des cris afin qu'on la sauve du meurtre auquel on la destine.

Elle entre en maison de santé le 13 du même mois. Là, malgré des heures entières passées avec elle dans le but d'obtenir une manifestation complète de sa folie, nous appre-

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nons que la malade n'a point eu d'hallucinations. Mais quelques jours après , le 16 , la lypémanie se trouvant à son comble, elle aperçoit presque constamment à ses pieds la corde qui doit servir à Tétrangler, et le cercueil préparé pour recevoir son cadavre.

Etienne P**, âgé de 19 ans, menuisier, a été élevé par les frères de Técole chrétienne, qui ont développé outre mesure son penchant naturel vers les sentiments religieux. A la fin de Tannée 1843, il porte sa dévotion à un point extrême ; il fait deux fois le voyage de Paris à Genève, afin de convertir au catholicisme son père , qui est de la secte de Calvin. Au retour de sa mission, le maître chez lequel il travaillait lui ayant refusé la permission d'aller à la messe un jour de dimanche, il entre dans une grande colère, quitte la boutique et se réfugie chez un de ses oncles, où il est pris presque aussitôt de mouvements spasmodiques assez intenses. Immédiatement après , il fond en larmes, et pousse de profonds gémissements sans vouloir en révéler le motif. Il est conduit en maison de santé le 10 décembre. Là , profitant, pour l'interroger, d'un moment où il est disposé à répondre aux questions qu'on lui adresse, nous apprenons qu'il est en proie à des terreurs religieuses , ainsi qu'à la crainte des poursuites de la police. Il nous dit, en pleurant, qu'il doit être frappé par la justice de Dieu et par celle des hommes pour avoir, dans son enfance, dérobé des fruits à son oncle, et pour avoir gardé trop longtemps un outil de menuiserie emprunté à un de ses camarades. Puis, il nous assura avoir vu , plus tard , un soir, dans son lit , pendant qu'il était assailli par les angoisses de sa lypémanie, quelque chose de très-brillant dans un coin de sa chambre. Il ne savait pas d'abord d'où provenait cette lumière si vive , mais bientôt, en la fixant bien , il s'aperçut qu'elle était projetée par deux yeux énormes , qu'il prit pour ceux de Dieu.

Alors, il se mit à genoux pour obtenir sa grâce du ciel. Il resta à peu près un quart d'heure en prière, et quand il se releva, la vision avait disparu.

«1 S. est un jeune homme de 29 ans, d'une complexion robuste, qui offre les attributs du tempérament sanguin. Son esprit a reçu une certaine culture, et il s'exprime avec convenance et clarté Il aime beaucoup à s'amuser,

et dissipe, dans quelques semaines, ce qu'il a mis un an à amasser. Cette dissipation a amené peu à peu la ruine de son commerce, et a occasionné entre sa femme et lui de fréquentes altercations, dans plusieurs desquelles il a été question de séparation. C'est à la suite de la dernière de ces querelles que S. a quitté T. à l'insu de sa femme, le 5 septembre 1828, pour se rendre à Paris.

« Arrivé au terme de son voyage , le samedi 6, il écrit deux lettres à sa femme. Dans la dernière , lettre toute affectueuse où il faisait ses arrangements comme s'il se lût séparé d'elle pour ne plus la revoir, il n'accuse que lui de son malheur, et lui demande pardon des peines qu'il lui a causées.

« Le samedi 20 septembre, il soupe aux carrières de C'^'^'^, avec sa belle- sœur et une autre personne. Il semblait jouir de toute sa raison. Là il apprend, par une lettre de son beau «père, que ce dernier, indigné de sa conduite, veut le priver des avantages qu'il voulait lui faire. Cette communication l'inquiète, le fâche. Il parle de se brûler la cervelle ou de se noyer. En montant se coucher, à huit heures et demie, il témoigne des craintes sur la possibilité d'un assassinat pendant la nuit.

« A neuf heures, une demi-heure après s'être mis au lit, il descend, parle à quelques personnes de la maison, d' une manière égarée, en demandant si on n'a pas vu sa femme. On l'engage à retourner se coucher. Il remonte dans sa cham-

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bre, et à deux heures du matin, croyant entendre des voleurs s'introduire dans l'appartement, il se lève, saute par la fenêtre, court à travers la campagne, se voit poursuivi par des assassins, se sent arrêté et saisi par eux t;is-ài;is C*** : ces hommes qu'il ne connaît pas Vappellent par son nom de baptême» Il s'échappe de leurs mains, en leur laissant son habit, et en leur promettant douze mille kancsqu'ils lui avaient demandés. Use jette à la Seine pour les fuir, se dirige vers un bateau dont le batelier le repousse. Le lendemain, il fait à l'autorité, et à deux reprises difTérentes, la déposition de ce qui lui est arrivé. On met en doute l'état de sa raison. Il est conduit à la préfecture de police; il y passe la nuit, et le lendemain il est amené à la division des aliénés de Bicêtre. Je ne le vois pas ce jour-là. Le lendemain 23septembre, il me parle de son pays, de son état-, me dit que les intérêts de son commerce exigeaient qu'il vînt quelquefois à Paris, mais que cette fois il a fait le voyage à peu près sans autre motif que celui de prendre du bon temps. Il me raconte son souper avec sa belle-sœur et une autre personne, aux carrières de C'^'^'*^ ; l'événement qui l'a suivi, et que j'ai rapporté plus haut ; il croit à sa réalité, et l'expose avec une clarté et une suite parfaite. Il parle de même de la déposition qu'il a faite, de sa translation à la préfecture de police. A dater de cet instant, ses souvenirs sont plus confus, et il les raconte avec moins de suite. Ainsi, après avoir dit plushaut (ce qui est la vérité) qu'il s'était rendu seul à Paris, il prétend que sa femme y est venue avec lui ; qu'elle l'a fait conduire a Bicôtre, pour vivre plus commodément avec son amant ( fausseté ); qu'elle se trouvait près de lui avec sa mère au moment où il montait dans la voiture de la préfecture, qu'elle a donné de l'argent au conducteur en lui disant de l'emmener; et qu'il nesaitcomment elles se sont trouvées là à point nommé et quel moyen elles

ont employé pour lui faire perdre ainsi sa liberté. Ici le désordre de ses idées est manifeste, et le malade s'en aperçoit bien. Il le devient davantage encore, quand S'*^'^*me raconte qu'il a mis plusieurs heures à venir de Paris à Bicêtre, en passant par Courbevoie ; que dans CQ YOYSi^Q, une servante d'auberge lui a offert à manger (toutes choses qui n'ont pas eu lieu).

« De tout ce long récit fait avec calme et une grande apparence de raison, on conclut qu'à la suite de quelque orgie, S*'*^* a pu avoir une querelle ; qu'il a fui dans la nuit, à travers la campagne; que peut-être l'aventure des voleurs a quelque chose [de vrai ; mais que les autres circonstances de son récit sont le produit d'une imagination troublée par le regret d'une conduite au moins inconsidérée, par les fumées du vin, par le chagrin d'une incarcération inaccoutumée.

« Le 26 septembre, j'ai à deux reprises avec lui une conversation de plusieurs heures : en voici le résultat. Il reconnaît que sa raison vient d'être momentanément dérangée, sans pouvoir assigner la cause de ce trouble. Il n'a fait aucun excès le jour où il a soupe avec sa belle-sœur ; il s^élait retiré de bonne heure. Il est encore porté à croire à la réalité des tentatives d'assassinat, ou au moins de vol faites sur lui 5 cependant il attendra à cet égard le témoignage de sa belle-sœur. Quant au reste de sa narration, il en fait bon marché. La présence de sa femme, celle de sa mère, leur voix qu'il croyait avoir entendues en montant en voiture, les incidents de son voyage par Courbevoie, ce sont autant de chimères, etc (1). »

Toutefois il se présente des cas où, consécutives aussi à une idée fixe qui a marqué le début de la folie, les percep-

(1) M. Lélut, Mém. déjà cit.

DANS L'éTAT DE FOLIE. 254

tionssubjectives n'affectent avec cette idée primitive aucune espèce de liaison directe, et ne constituent alors dans la symptomatologie qu'un pur élément accessoire, qu'un simple épiphénomène.

Madame H'^*, âgée de 30 ans, d'un tempérament nerveux, née d'un père aliéné, n'avait jamais éprouvé que des spasmes, des attaques hystériformes, lorsque, à la révolution de 1830, la perte d'une place qu'avait son mari dans le gouvernement et des discussions d'intérêt soulevées dans sa famille, lui causèrent un violent chagrin. Au mois d'avril 1831, elle devient mélancolique, sombre, taciturne, de gaie, d'expansive qu'elle était jadis. A cela se joignent bientôt plusieurs idées fausses : madame H'^'*" se croit poursuivie par la vengeance de Dieu, accablée sous le poids du péché de tous les hommes, et de plus, changée tantôt en diablesse, tantôt en dragon volant. Elle est conduite à Charenton, d'où elle sort au bout de quatre mois avec un amélioration notable, pour faire un voyage qui fut suivi d'une guérison complète. Mais au mois d'avril 1838, la malade fut reprise de fohe sans cause bien connue. Elle entra cette fois dans une maison particulière d'aliénés, où nous eûmes l'occasion de l'examiner. De longues conversations que nous avons chaque jour avec elle nous mettent facilement au courant de la forme de son délire. Les conceptions erronées sont les mômes que par le passé; mais en outre il y a des gémissements, des cris, du désordre dans les actions.

Depuis quelques jours la malade, qui antérieurement n'avait jamais eu ni hallucinations, ni illusions sensoriales , se plaint d'apercevoir la nuit, quand elle ne dort point , des flammes qui parcourent le dortoir. Nous lui demandons à quelle cause elle attribue ces flammes, elle nous répond que leur objet n'a rien de réel, que ce sont de vaines images

2?i2 DO DÉLIRE DES SENSATIONS.

provenant du dérangement de sa tête, telles sont ses propres expressions.

Mademoiselle Cécile, âgée de 1 7 ans, lingère, a été conduite à la Salpétrière, dans la division Rambuteau, pour une mélancolie accompagnée d'accès d'exaltation maniaque. Aujourd'hui, 15 juin 1843, il y a une grande amélioration dans son état mental; elle rend compte de celui-ci avec beaucoup de précision. Or, non pas au début de sa maladie, mais quelque temps après, elle a vu souvent, la nuit comme le jour, tantôt un homme rouge, tantôt une figure de femme pareille à celle que les peintres donnent à la Vierge. Elle a aussi entendu des voix qui lui disaient des injures ou qui lui faisaient des compliments. Actuellement elle éprouve encore quelquefois ces hallucinations; mais elles sont infiniment plus faibles. Elle en est plus fatiguée la nuit que le jour, parce que, en raison du silence qui règne autour d'elle, elle est bien obligée d'y faire attention. Du reste, au plus fort de sa folie, « elle n'a jamais cru à la réalité des voix et des images dont elle était importunée. Je savais très bien, dit-elle, que tout cela était un effet du sang qui se portait à mon cerveau. Aussi, je n'étais nullement effrayée; je m'amusais au contraire, malgré ma tristesse ; je riais de cette fantasmagorie, quand elle ne durait pas trop longtemps. »

Une chose remarquable dans ces deux dernières observations, et qui prouve combien on se tromperait si dans la folie on se laissait aller à regarder la liberté morale comme constamment afFaiblie, enchaînée sur tous les points, c'est qu'il existe des jugements faux auxquels les malades accordent une foi aussi entière qu'à des conceptions justes, des désirs, des passions, des actes dont ils ne peuvent dompter le désordre, qu'ils ne soupçonnent même pas, tandis que leur esprit, au contraire, ne se trompe nullement sur le compte des perceptions subjectives, tandis que, au lieu

DA^s l'état de folie. 253

d'en attribuer les objets à des causes extérieures, indépendantes du 77101, ils les rapportent avec raison à un trouble du système nerveux, à une maladie du cerveau, à une erreur de rame. On peut donc dire que les individus qui se trouvent dans ces cas sont fous par rapport aux idées ou aux affections, et raisonnables sous le point de vue du délire perceptif.

M. Leuret cite le fait suivant qui se rapproche beaucoup des deux cas qui précèdent :

« La demoiselle Lise est une fille robute, âgée de 46 ans, ayant un bon air de santé. Elle n'a reçu aucune éducation, mais elle rachète ce défaut par un peu de savoir-vivre et de

bonnes manières

. . . . On est bien vite au courant de ses affaires, car elle ne demande pas mieux que de causer. Elle était dans sa chambre, lorsqu'un jeune homme de son voisinage fit arriver jusqu'à elle des voix qui lui disaient des injures. Elle se fâcha, perdit le sommeil, voulut faire taire son insolent voisin, et alla porter plainte au procureur du roi. Celui-ei la reçut très bien, lui parla avec bonté, et lui promit de faire cesser les persécutions qu'elle éprouvait : il lui conseilla en outre d'aller consulter un médecin, parce qu'elle avait le visage un peu animé. Elle suivit ces conseils, et s'en trouva bien : ce voisin qu'elle croyait coupable protesta de son innocence, elle le crut et pour quelque temps se tint tranquille. »

»< Mais sans qu'elle puissedire pourquoi, elle recommença à s'entendre injurier ; \q verbe lui parla verbalement^ elle fit avec lui de longues conversations, s'occupant alternativement de choses gaies et de choses tristes, mais ne pouvant jamais, quoi qu'elle fasse, parvenir à voir ce verbe, ni à savoir comment il s'appelle. Aux difficultés que l'on élève pour lui prouver que ce verbe asi une illusion de son esprit, elle répond qu'elle sait assez de mécanique pour recon-

naître qu'on peut lui parler verbalement. Elle convient pourtant qu'elle est folle, car elle parle, elle rit seulCi elle a dans la lête les idées les plus singulières. Le moment d'après, elle assure avoir toute sa raison.

« Un jour que madame Jeanne ( une autre malade de la Salpétrière ) se plaignait de ses invisibles, la demoiselle Lise lui dit en souriant : Quand est-ce donc que vous les aurez tués, vous leur donnez souvent des coups de sabot à fendre les pavés. Puis se tournant vers moi : Je les entends aussi moi, monsieur, je me fâche souvent, je donne des coups à la porte, au mur. »

«—Cependant vous savez bien qu'un homme ne peut pas se cacher dans une porte.

«—Certainement je le sais bien, je ne suis pas folle; je sais bien que si j'entends quelque chose, c'est un travail qui se fait dans ma tête.

« Quel sujet de méditation, ajoute avec raison M. Leuret, qu'une semble réponse ! Je sens bien que c'est un tra^ vail qui se fait dans ma tête, » et cependant je parle au verhe, je me fâche, je frappe, je fais ce que fait une folle, je me mets dans une position telle, qu'il faut me priver de ma hberté, de l'aisance que me procurait mon assiduité à l'ouvrage, etc., etc (1). »

Ce qui prouve que, dans la folie, les hallucinations peuvent constituer un simple épiphénomène , avoir heu sans exercer aucune espèce d^influence sur le développement , l'intensité ou la marche de cette affection, c'est qu'on voit des individus, les maniaques notamment, chez lesquels les fausses perceptions persistent assez longtemps après la disparition du désordre général, après la cessation du trouble des idées et des actes.

(1) Fragm. psychoh sur la folie , p. 160=

DANS l'État de folie. 255

M. M..., artiste musicien, âgé de 42 ans, tomba dans un violent délire, à la suite de contrariétés et de chagrins domestiques. Son agitation était extrême, ses idées et ses paroles n'avaient plus ni ordre ni cohérence. Cet état de manie, qui dura huit jours, céda à l'emploi d'une saignée générale, de bains prolongés et d'affusions froides sur la tête. Or, quoique le malade fût calme depuis plusieurs jours, quoiqu'il jugeât sainement des hommes et des choses, il continuait de voir des chevaux et des bêtes à cornes , hallucination à laquelle il avait été en proie durant toute la période de son agitation maniaque.

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