PROPORTION DES HALLUCIISATIOINS DANS LA FOLIE EN
Quelques psychiatres prétendent que ce symptôme existe chez tous les fous, à l'exception des idiots, des imbéciles et des déments. Cette assertion est (out-à-fait erronée, car, outre l'expérience générale qui la détruit, il y a encore des preuves à priori du contraire. En effet, si, dans l'analyse des actes de l'âme considérée à l'état normal, le phénomène de ridée, le mode intellectuel, ne se sépare jamais du phénomène de rinstincty du mode affectif qui le précède; si les passions, comme le dit poétiquement Platon, sont les cordages qui font mouvoir la pensée, le phénomène de la perception sensoriale s'en montre indépendant, isolé dans certains cas. Au sein d'une méditation profonde, au milieu d'un recueillement extrême, par exemple, n'arrive t-il pas souvent à l^âme d'être traversée par des idées nombreuses, émue par des sentiments divers, sans se douter de sa liaison avec la matière, sans se croire emprisonnée dans un corps , tout en faisant abstraction complète des objets qui composent le monde de la nature extérieure? Or, s'il en est ainsi de la perception vraie, objective, dans l'état de raison, pourquoi n'en serait-il pas de même de la perception fausse, subjective, l'analogue de la première, dans l'état de folie ?
L'hallucination n'est donc point un symptôme constant et nécessaire de l'aliénation mentale.
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Quelle est sa proportion en général , sans distinction de genres ni d'espèces ?
Suivant Esquirol, sur cent aliénés, quatre-vingts, au moins, ont des hallucinations (1).
u Sur cent quarante-cinq malades en traitement à la division deBicêtre,dit M. Baudry, cinquante-six m'ont présenté des hallucinations. Yingtdeux aliénés, entrés dans le mois d'avril dernier, ont fourni neuf hallucinés. Yingt-six, entrés dans le mois de mai suivant, en ont fourni dix; et vingthuit, entrés en juin , onze (2). »
En additionnant les cas de folie observés dernièrement à Bicêtre par MM. Aubanel et Thore, sur 443 individus maniaques, monomaniaques, stupides, déments simples ou déments paralytiques, on trouve que le chiffre des hallucinés ne s'élève pas au delà de 122 (3).
Les résultats numériques de ce genre varient donc d'une manière assez notable. Faut-il admettre avec Esquirol qu'un peu plus des trois quarts des aliénés offrent des hallucinations, ou bien avec MM. Aubanel et Thore que celles-ci se présentent seulement chez un peu plus d'un quart des malades en question ? Pour nous, la première opinion n'est pas plus conforme àla vérité que la seconde. Celle de M. Baudry, qui établit que les hallucinations surviennent chez un peu plus d'un tiers, ou un peu moins de la moitié des fous, nous paraît de beaucoup préférable. C'est celle qui s'éloigne le moins des données fournies par les observations prises avec tout le soin et toutes les précautions convenables.
En effet, pour le dire en passant, il y a deux écueils dans la manière de reconnaître les fausses perceptions des alié-
(1) Loc. clt,
(2) Thèse cit., 1833, p. 14.
(3) Rechcrc. stalisliq. sur l'aliénai, mailale, p. 101 et suiv.
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nés. Quelques psychiatres admettent celles-ci trop légèrement, sur des preuves tout-à-fait équivoques : il leur suffît, par exemple, de voir un individu fixer machinalement les yeux dans une direction quelconque, ou marmotter des paroles sans suite pour croire aussitôt à Texistence d'hallucinations de la vue et de l'ouïe. C'est une erreur commise trop fréquemment, et contre laquelle il faut désormais se prémunir. La mimique seule est inapte, dans la majorité des cas, à signaler la présence d'une perception subjective. L'unique moyen rigoureux et légitime qui nous permette de Taffîrmer, c'est la révélation orale ou écrite du malade.
D'autres psychiatres tombent dans un excès contraire, ils restreignent beaucoup trop le nombre des hallucinations parce qu'ils n'interrogent pas suffisamment les aliénés , et surtout parce qu'ils ne leur adressent pas des questions assez remplies d'artifice. Une grande partie des fous sont naturellenaent soupçonneux et craintifs; de plus, ils sont fourbes et désireux de pouvoir induire en erreur, quand on a l'air de mettre de la ténacité dans l'interrogatoire qu'on leur fait subir ou lorsqu'on ne dissimule pas assez l'importance attachée à leurs réponses.
Quant à nous, sur 85 cas de folie recueillis au hasard à la Salpétrière, il y a eu 61 fois des hallucinations, et sur 121 autres cas observés également sans aucune distinction de formes, dans un établissement particulier, nous les avons notées ô5 fois.
Or, en prenant la moyenne de ces deux résultats numériques, sur 206 aliénés, nous trouvons 106 hallucinés, c'est-àdire un peu plus de moitié du chiffre total.
Maintenant, quelle est la proportion des hallucinations dans les cinq ou six grandes divisions ou formes de la folie?
Sur 87 cas de délire par Hel ou de monomanie soit gaie,
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soit triste, M3Î. Aubanel et Tliore ont noté 46 fois des hallacinations.
Sur 181 cas de délire général ou de manie t ils les ont notées 54 fois.
Sur 10 cas de stupidité, 3 fois.
Sur 45 cas de démence simple, une seule fois.
Sur 120 cas de démence paralytique, 8 fois.
D'un autre côté, voici les résultats numériques qui découlent de nos propres observations.
Dans 120 cas de délire partiel ou de monomanie , nous avons noté 75 fois des hallucinations
Dans 53 cas de délire général ou de manie, nous les avons notées 27 fois.
Dans 13 cas de démence simple, 2 fois.
Dans 15 cdiS àQ démence paralytique, 2 fois.
Enfin nous n'en avons point rencontré dans 4 cas de stupidité et d'idiotie.
Comme MM. Aubanel et Thore, nous avons donc trouvé que les hallucinations se manifestent dans la moitié plus une fraction du chiffre total des monomaniaques ; seulement cette fraction est chez eux assez légère, tandis que chez nous elle est passablement forte.
Les auteurs que nous venons de citer signalent en outre ce symptôme dans un quart plus une fraction du chiffre total des individus affectés de déUre général ou de manie; nous, au contraire, nous l'avons vu survenir dans la moitié.
A quoi tient cette divergence? Probablement à ce que MM. Aubanel et Thore ont observé à Bicétre une somme plus forte que la nôtre d'incurables, d'incohérents continus, de malades dont il leur a été difficile ou impossible de constater les manifestations psychologiques intimes, tandisque nous, nous avions sous les yeux un nombre plus considérable que le leur de manies intermittentes et suivies de
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gucrison, d'incohérences avec rémission, qui permettent aux individus, quand arrive le moment de la lucidité, de rendre un compte exact des phénomènes auxquels ils étaient en proie dans leur accès.
Relativement à la démence simple, ils signalent les hallucinations dans la proportion de li45' ; nous, nous les signa« Ions dans celle de li6^
Quant à la démence paralytique, ils portent ce symptôme à la proportion de Ijlô^ -, nous, nous le portons à celle de de 1 {7":
Après tout, si les résultats numériques de MM. Aubanel et Thore diffèrent parfois notablement des nôtres sous le point de vue des détails, ils sont les mômes au fond, c'est àdire relativement aux conséquences générales.
En effet, nous avons trouvé comme eux qu'il y avait plus d'hallucinations dans le délire partiel ou la monomanie, que dans le délire général ou la manie, et plus dans le délire général ou la manie que dans la démence, soit simple, soit paralytique.
Du reste, on s'explique très-bien pourquoi il en est ainsi. On conçoit facilement que dans la démence, où les facultés intellectuelles sont considérablement affaiblies, pour ne pas dire éteintes ; où la mémoire et l'imagination, ces deux éléments constitutifs des hallucinations, existent à peine, où l'activité de Tâme est au-dessous de son type, où l'homme se rapproche de la bête, vit presque exclusivement comme elle d'une vie instinctive, mécanique en quelque sorte ; on conçoit facilement, disons-nous, que dans la démence la pensée doive se traduire moins aisément et moins souvent en apparence de perception que dans la monomanie et la manie, ces formes de l'aliénation mentale, où les facultés intellectuelles pèchent par trop d'énergie, où la mémoire est si souvent d'une étendue et d'une vivacité extrêmes,