SENS
Les hallucinations que MM. Aubanel et Thore ont notées dans le délire général ou la manie, ont porté :
Sur l'ouïe 23 fois
la vue 21
le goût 5
le toucher 2
l'odorat 1
« Dans ce nombre, ajoutent-ils, il faut compter quatre individus qui avaient des hallucinations doubles de la vue et de l'ouïe, et un qui en avait de quatre seos (1). »
Celles qu'ils ont signalées dans le délire partiel ou la monomanie, ont porté :
Sur Touïe 25 fois la vue 14 le goût 5 le toucher 1
De ces chiffres il résulte, comme on voit, que leshalluci-
(1) Ouvr.clt.^ p. 98.
270 DU DÉLIIIK DES SENSATIOiNe,
nations de Touïe sont les plus fréquentes, ensuite celles de la vue; que celles du goût sont déjà beaucoup moins communes, celles du tact moins communes encore; enfin que celles de l'odorat sont très-rares, puisqu'elles n'ont pas été observées par ces auteurs.
Quant à nous, dans les 106 cas d'hallucinations avec folie, qui nous sont propres, ces phénomènes ont porté sur un seul sens *
Sur Touïe 27 fois
la vue 24 le tact 4
le goût 2 l'odorat 1
Ilsont roulé 48 foisjsur/)/wsieMrs sens, se combinant à deux, à trois et à quatre.
Les hallucinations de l'ouïe et de la vue se sont montrées réunies 27 fois ; celles de la vue et du tact 6 fois; celles de l'ouïe et du tact 1 fois; celles de la vue et du goût^, 1 fois ; celles de l'ouïe et de l'odorat, 1 fois; celles de l'odorat et du tact, 1 fois; celles de l'ouïe, delà vue et du tact, 5 fois; celles de la vue, de l'odorat et du tact, 1 fois; celles de la vue, de l'ouïe et de l'odorat, 1 fois-, celles de la vue, de l'ouïe, de l'odorat et du tact, 4 fois.
Ainsi donc, d'une part, relativement aux hallucinations se manifestant exclusivement dans un sens, nous trouvons, comme MM. Aubanel et Thore, que celles de l'ouïe sont les plus fréquentes^ ensuite celles de la vue; mais contrairement à ces auteurs, nous plaçons après celles de la vue, celles du tact et après celles du tact, celles du goût. Enfin, nous rencontrant de nouveau avec eux, les hallucinations de l'odorat sont, d'après nos chiffres, les plus rares de toutes.
ITiGPORTlON IlELAllVE AUX DIVERS SEiNS. 271
D'un autre côté, quant aux hallucinations survenant dans plusieurs sens à la fois, la combinaison de celles de l'ouïe et de la vue est la plus commune ; après elle, la combinaison de celles du tact^et de la vue ; enfin, les plus rares de ces combinaisons doubles sont celles des hallucinations deTouïe et du tact, de la vue et du goût, de l'ouïe et de l'odorat, de l'odorat et du tact.
La combinaison triple est moins fréquente que la combinaison double, et celle qui porte sur l'ouïe, la vue et le tact, est moins rare que les autres.
La combinaison quadruple est moins commune que la combinaison triple, et la plus fréquente porte sur la vue, l'ouïe, l'odorat et le tact.
Enfin, de même que MM. Aubanel et Thore, jamais nous n'avons observé la combinaison quintuple.
Au surplus, la psychologie et la physiologie expliquent très-bien pourquoi les hallucinations de l'ouïe, de la vue et du tact existent dans une proportion plus forte que les hallucinations du goût et de l'odorat. En effet, les idées objectives, comme les appelle Rant ; sensibles, comme les nomme Laromiguière, ces idées arrivent à l'âme en nombre plus grand par la première catégorie des sens dont il est question que par la seconde. L'une paraît destinée de préférence aux facultés, aux relations sociales, à tout ce qui élève l'homme au-dessus de la bête ; l'autre se lie davantage aux impulsions instinctives, aux fonctions nutritives ou assimilatrices. Que nous apprennent les saveurs et les odeurs ? Elles nous avertissent de notre existence individuelle. Mais nous permettre de séparer l'effet que nous éproiivons de la cause qui le produit, elles en sont incapables. D'un autre côté, les idées provenant de ces deux derniers sens se reproduisent moins fréquemment et moins vivement par la mémoire et Timagination que celles qui dérivent des trois premiers.
272 DU DÉLIRE DES SEINSATIOiNS.
Il n'est point non plus extraordinaire que les hallucinations de l'ouïe soient plus fréquentes que celles de la vue. L'ouïe, comme le disent avec raison Théophrasle et Plutarque, est de tous les sens celui qui donne le plus facilement entrée aux passions. C'est l'ouïe qui reçoit la parole sans la quelle l'intelligence serait si restreinte, et c'est la parole qui alimente la mémoire et l'imagination, qui exprime tous les modes, toutes les nuances que revêtent les propriétés des corps ; qui, dans les contes merveilleux dont l'enfance est bercée, dans les récits poétiques où la jeunesse et même l'âge mûr se plongent avec délices, grave au sein de l'âme tout un monde de formes sensibles. C'est l'ouïe qui nous procure la sensation de l'harmonie, de la mélodie, de la musique; la musique, qui reproduit de son côté, quoique d'une manière vague, non seulement les aspects divers sous lesquels s'offre à nous la nature extérieure, mais encore le coté immatériel de notre être.
Les hallucinations de la vue sont plus fréquentes que celles du tact, parce que les propriétés des corps, dont l'œil prend connaissance, sont plus multipliées et plus variées que celles qui parviennent à l'âme par l'entremise de la peau.
Les perceptions fausses ont et doivent avoir un champ plus vaste que les perceptions vraies^ car non-seulement elles embrassent tous les corps, toutes les réalités objectives ; mais, en outre, elles traduisent tous les caprices de la pensée, toutes les fantaisies de l'imagination, toutes les chimères du monde subjectif. Cependant elles roulent sur certains objets plus fréquemment que sur certains autres. Ses objets les plus ordinaires sont, d'après nos observations, pour l'ouïe, les bourdonnements ; le bruit de la pluie, d'une chute d'eau, du tonnerre ; le son des cloches, les cris d'animaux , les voix humaines, célestes ou diabohques.
niOPORTlOiN RELATIVES AEX DIVEUS SEiNS. 273
Pour la vue, ce sont : les étincelles, les flammes, les mouches volantes, les spectres d'animaux, d'hommes, de personnages surnaturels.
Pour le tact, ce sont : les fourmillements, les picotements, les sensations de froid ou de chaud, le mouvement d'un reptile, le contact d'une main ou de toute autre partie du corps de l'homme.
Pour le goût : les saveurs salées, douceâtres, amères ; pour Todorat : le parfum dn musc, de la vanille, etc.
Toutes ces hallucinations ont aussi beaucoup varié d'intensité, principalement celles de l'ouïe et de la vue. Le degré le plus faible des premières, sont les bourdonnements; le degré le plus élevé, les voix. Parmi celles-ci, il y a eu de notables différences. Les unes semblaient aux malades provenir de certaines personnes qui prononçaient hautement et intelligiblement à leurs oreilles mêmes, ou tout auprès, soit des mots entrecoupés et dénués de sens , soit des discours entiers et pleins de logique; les autres étaient tellement basses, confuses, couvertes par le bruit extérieur, que les malades les rapportaient, soit à des chuchoteries de certains invisibles placés à côté d'eux, soit à des individus éloignés, cachés dans des caves, des souterrains, des greniers, des plafonds, des murailles. Dans les hallucinations auditives, le bruit ou la voix imaginaire semble quelquefois avoir lieu au sein même des organes. Une lypémaniaque , que j'ai observée à la Salpétrière, entendait parler au milieu de son estomac. Une autre aliénée, une hypochondriaque, dont j'ai parlé plus longuement ailleurs (1), percevait un bruit de grelots dans sa tête. La prieure du couvent des Ursulines de
(1) Yoir notre ouvrage inlitulé : Traite pratique, dogmatique et critique de V hyyochondrie, p. 31.^
274 DU DÉLini: des sensations.
Loudun, madame de Belfîel, entendait une voix étrangère tantôt dans son pharynx, tantôt dans son cerveau (1).
Une religieuse de Ste-Ursule, à Aix, Madeleine de Mandol, fille d'un gentilhomme provençal , entendait le diable au milieu de son corps, qui lui disait : Si tu parles ^ je t'étranglerai (2).
Le degré le plus faible des hallucinations dé la vue sont les étincelles, les bluettes; le degré le plus élevé, les spectres. Toutefois , ceux-ci n'ont pas toujours un caractère parfaitement tranché; souvent même leur aspect est presque amorphe , au point que les malades ont beaucoup de peine à s'en rendre compté.
(1) De la Ménarday, Examen et discussion critiq. de VHist, des diables de Loudun^ Liège, 1748, in-12, p. 374, 495.
(2) Michaelis, Histoire admirable de la possession et coincersion d^une pénitente séduite paV un magicien f iii-8°, Lyoïi, 1614, p. 80 et 81.