DANS SES RAPPORTS AVEC LA JURISPRUDENCE
calme était banni de ma chambre, et que dans celle qui était au-dessous on frappait à coups redoublés. C'était alors qu'on déchaînait contre moi toutes sortes d'animaux qui couraient 5 sautaient et dansaient sur mon lit et sur ma personne, quand j'étais couché. Ce qui donnera la preuve que les farfadets n'en voulaient qu'à moi, c'est que je demandais à mes voisins et aux personnes qui logeaient au-dessus de moi, s'ils entendaient le vacarme qui se faisait dans la maison, et qu'ils ne répondaient toujours que négativement, et paraissaient montrer de l'étonnement de ce que je leur faisais de pareilles questions (i). »
Importunés ou effrayés qu'ils sont par les faux objets dont ils perçoivent sans cesse Timage, certains fous conçoivent la pensée de s'en délivrer l'esprit par le suicide , et quelquefois même ils font des tentatives pour mettre cette pensée à exécution.
« La vie m'était insupportable, dit encore Berbiguier, j'étais accablé des plus cruels tourments , et ne pouvant les endurer davantage , après trois ans de souffrance , n'ayant de repos ni jour ni nuit, je m'adressai au ciel et m'entretins alors avec Dieu, Jésus-Christ^ sa sainte mère et le Saint-Esprit.— Seigneur, lui dis-je, votre volonté sera toujours la mienne ; j'attends qu'elle m'appelle auprès de vous pour être délivré de la cruauté de mes ennemis. Mais si vous me l'inspirez, je devancerai moi-même ce moment fortuné, et je ferai le sacrifice de ma vie pour me mettre auprès de vous. Je réglerai mes affaires, et, pour que personne ne soit soupçonné de ma mort , j'écrirai sur un papier : Ne faites aucune recherche, c'est moi-même qui me suis donné la mort, et je signerai cette résolution (2). «
(1) OuçT. déjà cit,, tom. i, p. 8 et suiv, (â) OMpr. cU,f tom. I, chap. 7,
Une démonomaniaque de Maréville, dont nous avons cité plus haut Tobservation recueillie par M. MacariO; et qui se croyait condamnée aux flammes éternelles pour avoir conclu un pacte avec le diable ayant la forme d'un homme habillé de rouge, essaya plusieurs fois de se donner la mort.
Quelquefois les fous, au lieu d'être conduits à Tidée du suicide par leur propre raisonnement, y sont entraînés par une hallucination de Touïe qui leur donne le conseil ou leur intime l'ordre d'exécuter cet acte, ou par une hallucination visuelle qui vient corroborer cette résolution funeste.
Mademoiselle D..., âgée de trente-sept ans, admise à la Salpétrière, dans le service de M. Falret, est devenue malade sous l'influence d'un chagrin violent causé par la mort d'un neveu qu'elle aimait beaucoup. Elle eut d'abord du délire fébrile, auquel succéda bientôt un état apyrétique accompagné d'une lypémanie profonde. Aujourd'hui elle est presque complètement guérie, et elle raconte, entre autres hallucinations dont elle se trouvait sans cesse assaillie , que plusieurs fois, quand elle était au bain , elle entendit la voix de sa mère qui lui disait : Noyé - toi dans ta baignoire; c'est si bon d'être sous l'eau !
A une pauvre folle dont il a déjà été question, à Antide Colas, qui fut brûlée comme sorcière, en 1599, le diable conseillait de se précipiter du haut d'une fenêtre du château de Bétoncourt, où elle se trouvait enfermée. Une autre fois, il dit à cette femme qu'elle déshonorait ses parents , et qu'elle ferait mieux d'en finir elle-même avec la vie (1).
La jeune chanoinesse Carohne de Gunderode était dominée par un penchant au suicide que lui avaient inspiré et
(1) Henri Boguel, onur, déjà cité, p. 96, Z%U
DANS SES RAPPORTS AVEC LA JCRISPaiDENCE. 279
!a lecture du Werlher de Goëllie et le chagrin de ne pouvoir épouser Frédéric Kreutzer, son amant infidèle. Chaque soir, elle se mettait au lit avec un poignard à son coté.
« Une de mes sœurs , disait-elle un jour à Bettina d'Ar-
nim, est morte il y a trois semaines Il y a trois nuits ^
cette sœur m'est apparue ; j'étais couchée, et la veilleuse brûlait. Elle entra, vêtue de blanc, et s'arrêta devant la ta^ ble. Elle tourna la tête de mon côté , puis la baissa en me regardant. D'abord, j'eus peur j mais bientôt je me rassurai: je m'assis sur mon lit pour me bien convaincre que je ne dormais pas. Je la regardai, et il me sembla qu'elle me faisait un geste affîrmatif. Elle prit le poignard de la main droite, l'éleva vers le ciel, comme si elle voulait me le montrer; puis elle le reposa lentement et sans bruit. » Queljours plus tard , on trouvait sur les bords du Rhin le cadavre de Caroline de Gunderode qui s'était frappée ^'un coup de poignard (1).
D'autres aliénés cherchent à se venger, au moyen du meurtre, de certaines injures qui leur sont articulées par des voix imaginaires, ou bien ils commettent des homicides afin de se soustraire au péril qui leur semble résulter de l'image effrayante d'une illusion de la vue.
« En 1831 , dit M. Gauthier, je me rendais de Lyon à Saint-Amour; nous étions quatre dans la voiture : un ecclésiastique et moi dans le coupé , un officier et une autre personne dans l'intérieur. Cet officier avait récemment encouru des peines graves-, il avait été mis en prison, expulsé de son régiment, il était envoyé à Strasbourg. Il entre fort tranquillement dans la voiture; mais à peine avions-nous fait une demi - lieue, qu'il pousse des cris
(1) Bettina d'Arnim, Correspondance avec GoëthCt traduct) franc., tom. i, p. 76, 77.
280 1>U DÉLIRK ors RRNSATIOINS.
affreux : il dit qu'on l'insulte, qu'il veut en avoir raison; il appelle le conducteur et fait arrêter la voiture. Il monte avec précipitation sur l'impériale, où il croit entendre la voix d'un nommé Pouzet, avec qui il a eu des démêlés au régiment ; il le cherche partout ; ne le trouvant pas, il rentre dans la diligence, toujours dans le mêmeétat d'agitation ; il continue d'entendre la voix decet individu qui l'injurie, qui lui dit qu'il a été destitué ; il s'emporte et veut absolument se battre avec lui. Arrivé à Meximieux, à minuit, pendant qu'on change les chevaux, ce malheureux officier descend, tire son épée et s'écrie : Pouzet, sortez de l'endroit où vous êtes caché, venez vous battre, ces messieurs seront nos témoins; si vous ne vous montrez pas, et si je vous assassine, on ne pourra s'en prendre qu'à votre lâcheté. Gomme Pouzet ne descendait pas, l'officier monte sur l'impériale, enfonce à plusieurs reprises son épée dans les ballots, dans l'intention de percer son ennemi. Mais où se cache-t il donc, disait-il, je l'entends, ce lâche, il m'insulte et je ne puis le trouver.
« Enfin il remonte en voiture, mais son état d'agitation et de fureur persiste jusqu'à notre arrivée à Bourg, où nous descendons pour déjeuner. L'ecclésiastique qui était avec nous cherche à le calmer, l'engage à oublier les injures et à pardonner à son ennemi. J'y consens, M. l'abbé, dit l'officier, soyeznotre médiateur; qu'il se montre, qu'il avoue ses torts, qu'il cesse de m'insulter. Mais ne l'entendez-vous pas , le lâche ; il continue de m'injurier, il dit que j'ai été destitué -, c'est faux, j'ai seulement été changé de régiment. Pouzet, montrez-vous donc, venez donc vous battre ; si vous ne le faites pas, je dirai partout que vous êtes un misérable, on vous crachera à la figure, on vous arrachera vos épaulettes. . .
Nous lui offrîmes à déjeuner, il ne
voulut rien accepter; cet état d'agitation persista jusqu'à
DANS SES RAPPORTS AYED EA JIRISPRUCENCE. 281
notre arrivée à Lons-le-Saulnier, où il fut conduit à l'hôpital (1). »
Un fou, dont parle M. Brierre de Boismont, venait d'égorger sa femme et sa belle-sœur. Comme on lui demandait les motifs de son crime, il répondit que sa femme lui avait paru se transformer tout à coup en un démon qui l'attirait à lui pour l'emmener en enfer, et qu'il l'avait immolée pour échapper à ses poursuites (2).
Un jeune homme de dix-huit ans, Denis Milanges de la B.ichardière, fils d'un avocat au parlement de Paris, s'imaginait avoir reçu un sort d'un vieux berger qui lui était tout à fait inconnu et avec lequel il s'était rencontré pour la première fois le 18 avril de l'année 1704, non loin de l'église du village de Ncisy-le- Grand. Or, en revenant de Saint-Maur, où il était allé faire ses dévotions dans le but de voir cesser le maléfice du prétendu sorcier, ce jeune homme trouva au milieu de sa chambre son vieux berger assis dans un fauteuil, tenant sa houlette et accompagné de deux chiens noirs. Epouvanté de cette vision, il appela du monde, mais personne n'aperçut le spectacle dont il était témoin.
Vers les six heures du soir, il tomba à terre en s'écriant que le berger montait sur lui et voulait l'écraser ; et, en présence de tous les assistants, il tira de sa poche un couteau qu'il plongea cinq ou six fois dans le visage du personnage fantastique.
Plus tard, il retourna à Saint-Maur. Pendant la messe, il se trouva mal trois fois. Mais après, au moment où l'exorciste lui mettait l'étole sur la tête en récitant l'évangile selon Saint- Jean, le malade aperçut Saint-Maur debout, en
(1) M. Bottex, omr. cit. y p. 29, 30.
(2) Observât, sur la monomanie homicide {Revue médicale^ octobre et novenibrc 1826).
282 DU DKLIUE ors SENSATIONS.
habit de bénédictin, et le berger à sa gauche, sa houlette à la main, ses chiens à ses côtés, et portant sur le visage les traces ensanglantées de cinq coups de couteau.
Quelques jours après, en chassant dans les environs de Noisy, il vit un berger dans une vigne. Rempli d'indignation à son aspect, il asséna un coup de crosse de fusil sur la tête du malheureux individu qui n'eut que le temps de fuir en s' écriant : Ah I monsieur, vous me tuez (1)1 »
Le malheureux berger ainsi maltraité avait probablement dans la figure quelques points de ressemblance avec le berger fantastique qui obsédait sans cesse le jeune Misanges de la Richard ière.
Quelquefois Taliéné frappe son semblable sans obéir à aucun de ces mobiles ; il opère le meurtre ou il cherche à l'accomplir uniquement parce que Tordre lui en est signifié dans une hallucination de l'ouïe, parce qu'une voix imaginaire lui formule positivement l'injonction de ne point reculer devant l'exécution de cet acte.
Un monomane, dont il a déjà été question, entra, le 25 août 1837, dans l'établissement Marcel-Sainie-Colombe. Malgré les remontrances de toute sa famille, il s'était rendu à l'église des Petits-Pères, les pieds chaussés de mauvaises sandales, et en rentrant chez lui, il avait enfoncé la porte de la chambre à coucher de sa femme en manifestant le désir de tuer celle-ci. Comme je l'interrogeais sur le motif qui l'avait poussé à agir de la sorte, il me répondit avec un très-grand calme que des voix émanant de différents points de son domicile lui avaient adressé ces paroles assez bas, mais distinctement : « Tu feras neuf jours de pénitence, tu iras te con-
(1) Hist, des pmti(f> superstit, , par le p, Lebrun, tome i,
£'e2Sl.
page 281.
DA?sS SES RAPPORTS AVEC LA JIRISPRI DENCE. 283
fesser auprès du curé des Petits-Pères, et si quelqu'un s'oppose à cette pieuse démarche tu feras une sortie armée, tu terrasseras à coups de massue les individus d'où viendra la résistance.
Un membre très-honorable de l'Académie de médecine, M. Londe, voyageait avec un malade devenu fou sous l'influence d'une exaltation dans les idées religieuses. Or, ce malade entendait souvent la voix de Dieu qui lui conseillait de tuer son médecin, parce que celui-ci n'avait pas de croyance. Il fut plusieurs fois sur le point de mettre à exécution cet avis funeste (1)
M. Bottex rapporte le cas d'un halluciné de l'hospice de l'Antiquaille, à Lyon , qui étrangla sa fille, parce que des voix lui avaient ordonné de lui suspendre la respiration (2).
Catherine Dorée^ femme d'un laboureur de Coeuvres près Soissons, jugée et brûlée à Compiègne, en 1578, pour avoir coupé la tête à deux enfants du sexe féminin : sa propre fille et celle de son voisin, dit à l'instructeur de son procès, Hunault, bailly de Coeuvres, qu'elle avait exécuté cet acte sanguinaire à l'instigation du diable qui lui était apparu sous la figure d'un homme fort grand et très-noir, et qui lui avait présenté à cet effet la serpe de son mari (3).
Des hallucinations ont été la cause plus ou moins directe de plusieurs grands assassinats historiques.
«< Une nuit, comme il était (Jacques Clément) en son lit. Dieu lui envoya son ange en vision, lequel avec grande lumière se présente à ce religieux, et, montrant un glaive nud, lui dit ces mots : Frère Jacques, je suis messager du
(1) M. Aubanel, loc, cit. y p. 27,
(2) M. Botlex, ouvr, cit.f p. 8,
(3) Bodiji, préface de la Dé monomanie ^
Tout-Puissant, qui te vient à certener que, par toy, le tyran de France doit être mis à mort. Pense donc à toy, et te prépare, comme la couronne du martyre s'est aussi préparée. Cela dit, la vision se disparut, et le laissa rêver à telles paroles véritables. Le matin venu, frère Jacques se remet devant les yeux Tapparilion précédente, et douteux de ce qu'il devait faire, s'adresse à un sien ami, aussi religieux (le père Bourgoing, prieur de son couvent), homme fort scientifique et bien versé en la sainte écriture^ auquel il déclare franchement sa vision, lui demandant d'abondant, si c'étoit chose désagréable à Dieu de tuer un roy qui n*a ni foi ni religion (1). »
Étant un jour dans l'église de Vivonne, Ravaillac, à qui déjà ridée de tuer Henri IV était venue parce que ce prince ne convertissait pas les huguenots et parce qu'il avait entendu dire qu'il voulait faire la guerre au pape et transférer le saint-siége à Paris, Ravaillac, s'il faut en croire l'historiographe Mathieu, eut une hallucination de la vue : il aperçut au milieu d'un triangle la figure d'un habitant de la Mauritanie. Or, dans sa haine contre le roi, il conclut que l'homme noir, objet de sa vision, ressemblait à Henri IV \ que rien au monde ne pouvait exempter son âme de la punition de ses péchés, ce qui décida l'exfeuillant à plonger un poignard dans le sein de ce monarque (2).
(1) Voy. Discours véritable fait par un jacobin sur la mort du roy Henri 111. Celle pièce, imprimée à Troyes en 1589, se trouve dans le Journal de Henri 111, par Pierre de TEstoile. La Haye, in-12, tom. m, p. 455.
(2) L'assassinat duroj^ ou maximes du vieil de la montagne Faticane et de ses assassins, practiquées en la personne du deffunt Henry-le-Grandt brochure anonyme, 1614, ch. v, p. 73.