‹ Du délire des sensationsChapitre 68 sur 70 · CHAPITRE DIX-SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-SEPTIEME

THERAPEUTIQUE.

Pour peu qu'il soit intense, qu'il se réitère ou se prolonge, le délire perceptif mérite de flxer toute l'attention du thérapeutisle.

Quand on a le bonheurde voir triompher les moyens qu'on lui oppose, on prévient souvent l'explosion d'une folie imminente; et, dans l'aliénation mentale déclarée, le combattre, avec succès c'est souvent détruire et le principe qui sert d'aliment au trouble des sentiments et des idées et la cause qui tend à en accroître le désordre.

Il va sans dire qu'avant d'avoir recours à un traitement formel et méthodique, il est de la plus haute importance de s'enquérir de l'agentqui adonné naissance au désordre ^car le moyen de venir à bout d'un effet dont la cause est permanente ! ou plutôt tout traitement formel et méthodique n'est lui-même autre chose que la connaissance exacte et approfondie des conditions au milieu desquelles se développent les symptômes d'une individualité morbide : point de thérapeutique efficace et rationnelle sans l'élucidation préalable des éléments de l'étiologie.

Or, le traitement du délire perceptif se divise en deux genres qui correspondent à ses deux groupes de causes : en traitement p%si^we et en Irmiement psychologique. Leurs agents respectifs appropriés aux cas divers, modifiés suivant les indications, combinés d'après les circonstances, consti-

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tuent sans doute les difficultés de la thérapeutique, mais aussi lui procurent toutes ses chances de succès.

A. TRAITEMEr^T PHYSIQUE.

Trois sortes de moyens le composent , savoir : les émissions sanguines, V alimentation fortifiante, l'emploi des narcotiques et des antispasmodiques.

1° Emissions sanguines. — On doit y avoir recours toutes les fois qu'on observe chez le malade les principaux caractères de la pléthore cérébrale, ou même simplement une légère tendance à cette affection ainsi qu'à toutes les maladies inflammatoires de l'encéphale.

Caperon, ainsi que nous l'avons vu plus haut, rapporte deux cas où des saignées générales ont fait disparaître presque sur le champ des hallucinations de la vue et du tact. Broussais, comme nous l'avons vu aussi précédemment, mit fln à une hallucination de la vue par une application de douze sangsues au cou.

2^ .-alimentation fortifiante. — Elle est indiquée dans les cas assez fréquents où le délire perceptif est déterminé par l'abstinence, une mauvaise nourriture, l'abus des émissions sanguines, ainsi que par toutes les autres causes de débilita tion. Une femme âgée, en proie aux hallucinations les plus intenses de l'ouïe, de la vue et du tact, n'avait vécu pendant six mois que de fruits etde mauvais laitage. Je parvins à lui faire comprendre que la guérison des symptômes dont elle se plaignait nécessitait l'usage d'une nourriture animale et succulente. Elle se soumit à cette alimentation, et, au bout de très peu de jours, les hallucinations, sans disparaître entièrement, avaient notablement diminué d'énergie et de fréquence. Jérôme Cardan dit que son père arracha aux flammes du bûcher un prétendu sorcier, nomnic Bernard, dont

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il fit cesser les visions en changeant sa manière de vivre, c'est-à-dire en lui ordonnant de boire du vin, de manger de la viande, et de prendre quatre œufs frais le matin et autant le soir (1).

3° Narcotiques et antispasmodiques. — Ces moyens réussissent admirablement dans les cas où le délire perceptif est le résultat de l'abus des liqueurs alcooliques.

Uopium est un remède souverain contre les hallucinations qui se manifestent si fréquemment dans la folie des ivrognes. A l'aide de dix à quinze centigrammes d'extrait gommeux de cette substance administrée pendant deux et trois jours, chez dix individus affectés de cette maladie ^ j'ai triomphé constamment et presque immédiatement du symptôme dont il s'agit, symptôme que le traitement antiphlogistique, employé seul, mit beaucoup plus de temps à faire disparaître, dans d'autres cas de delirium tremens également observés par moi.

Une petite fille de 10 ans éprouva, dans le milieu du mois de février 1826, une hallucination singuhère du sens de l'ouïe. Se trouvant dans les champs, non loin de sa maison d'habitation , elle entendit tout-à-coup une voix forte et grave qui l'appelait , et qui proférait d'autres mots qu'elle ne pouvait comprendre. Elle s'enfuit toute tremblante^ et vint se réfugier auprès de sa mère, qui, pensant que quelqu'un du voisinage avait voulu Teffrayer, chercha d'abord à la rassurer, et sortit ensuite de la maison pour reprochera cet inconnu toute son imprudence j mais elle y fut bientôt rappelée par les cris de l'enfant, qui entendait alors la môme voix. Effrayée elle-même de cet accident, qu'elle ne pouvait comprendre , elle ne savait à quoi se résoudre et se trouvait dans une émotion difiicile à expri*

(1) Dererum varietate^ îib. v, cap. 2.

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mer. Elle no pouvait concevoir comment sa fille entendait ce qu'elle ne pouvait entendre elle-même. Les idées de sorciers, de revenants lui venaient dans la pensée, et, dans son trouble extrême, elle ne savait à quel saint se vouer. Toute la famille partageait sa frayeur; et ce devait être un spectacle vraiment digne de pitié que de voir cette enfant, toute effarée, fuir tantôt d'un côté, tantôt de l'autre^ pour échapper à la voix qui la poursuivait, et sa mère, tout aussi troublée qu'elle, la suivre partout pour la rassurer. Enfin, pourtant on pensa que l'exaltation de l'imagination pouvait bien produire ce singulier phénomène, et cette idée rassura tous les esprits. Au reste, l'enfant jouissait d'une santé parfaite. Le lendemain et les jours suivants elle entendit la même voix, à plusieurs reprises, dans le courant de la journée. Cette voix l'appelait toujours distinctement par son nom avec un son fort et un ton très-grave.

Elle était dans cet état depuis quinze jours, lorsque le !'='■ mars elle fut confiée à nos soins.

Les appareils sensitifs externes exerçaient régulièrement leurs fonctions , excepté le sens de l'ouïe , dont l'hallucina* tion ci-dessus survenait trois, quatre, cinq, six fois dans les vingt-quatre heures. Les facultés intellectuelles étaient libres ; la tête n'était point douloureuse. Point de lésion dans la fonction locomotrice; celle de la digestion et toutes celles d'assimilation, de sécrétion, etc., se trouvaient dans l'état normal.

Prescription : "if Extrait de valériane^ 3 ^ , castoréum^ o ft, fleurs de zinc, gr. xviij, extr, aq. d'opium, gr. iij; m, f. \^ pilules. Dose: une pilule trois fois par jour. Infusion de feuilles d'oranger pour tisane.

Le 2, môme état. Le 3, point d'amélioration. Le 4, quatre pilules par jour. Le 5, la voix se fait entendre moins souvent et d'une manière moins sensible^ elle a aussi perdu de

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sa foi ce el de sa gravité. Le 6, môme étal que la veille. Le 7, une pilule toutes les trois heures. Le 8, point d'hallucination auditive. Le 9, il en survient une légère. Le 10, une seule hallucination, moins sensible que celle de la veille. A dater de ce jour la voix cesse de se faire entendre; mais il survint des mouvements de rotation involontaire de la tête, presque continuels, et qui se dissipèrent, au bout de quinze jours, par la continuation des mômes remèdes (1).

Une femme épileptique, dont il a été question, qui avait des hallucinations et des illusions de la vue, vit disparaître en grande partie ces derniers symptômes par l'usage du castoréum (2).

Sur dix hallucinés traités à Bicêtre par l'extrait aqueux de datura stramoniumy donné à dose tantôt modérée, tantôt élevée et tantôt perturbatrice (10 à 15 centigrammes matin et soir, 25 à 30 centigrammes, 5 décigrammes), M. Moreau (de Tours) a obtenu sept guérisons en quatre jours, sept jours et un mois par la dose modérée; en cinq jours, huit et quinze jours par la dose élevée; et en vingt-quatre heures par la dose perturbatrice (3).

Une remarque faite par cet auteur, et dont il importe de tenir compte, c'est que, chez les huit premiers individus, les hallucinations avaient précédé les conceptions délirantes; tandis que chez les deux derniers, le contraire avait eu lieu (4).

(1) M. Blaud, méin.cit. {Noiw. bibliolh, médicy septembre 1829, p. 296etsuiv.)

(2) Journ. de fuédec, novembre 1760.

(3) Méni. cit, {Gazette médic, de Paris, l^il, u^ 43, p. 680).

{4)Iùid., p. 680.

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B. TRAITEMENT TSYCHOLOGIQUE.

Les principaux moyens dont se compose ce second genre de traitement sont au nombre de cinq. Les uns sont connus depuis longtemps, les autres sont nouveaux ou tout au moins n'ont point encore été formulés nettement, réduits en règles positives et applicables. Voici Tordre dans lequel je les classe : 1° l'intimidation; ^'^ la position dans un lieu éclairé; 3° la fréquentation de la société; 4'* l'éloignement des objets ayant quelque rapport avec ceux du délire sensorial; 5° la diversion de l'attention.

1^ Intimidation.— M. Leuret, qui s'est constitué le champion ardent de cette méthode, qui Ta mise en application avec tant de courage, de patience et de sagacité, en a retiré des avantages incontestables dans un cas où des hallucinations de l'ouïe avaient précédé et caractérisaient presque exclusivement la folie (1). Celte méthode n'est point aussi irrationnelle qu'on pourrait le croire au premier abord. Sans doute vous ne ferez pas à l'aide de la douche, que, chez un aliéné, une perception fausse ne soit pas quand elle existe; qu'elle reste comme non avenue ignorée de Tesprit quand celui-ci en a la conscience; mais par ce moyen violent vous opérez nécessairement une grande révolution dans les idées du malade, vous en modifiez forcément la direction vicieuse. Or, comme le délire perceptif prend sa source dans les éléments de la pensée, on conçoit très-bien que rintimidation, qui agit d'une manière si énergique sur ces éléments, puisse parvenir à triompher d'un phénomène qui en dérive d'une manière immédiate.

(1) Des indications à suivre dans le traitement moral de la folie ^ 1846, p. 98 et siilv.

• ^L" Position dans un lieu éclairé. — L'influence de l'obscurité sur la manifestation du délire perceptif est établie par des faits nombreux. Les hallucinations, si fréquentes chez certains individus quand ils rapprochent leurs paupières, en sont une des preuves les plus directes et les plus frappantes. Aussi , durant le jour, faut-il éviter de placer ces malades dans des lieux sombres, peu accessibles aux rayons de la lumière solaire.

Pendant la nuit , il faut avoir la précaution de laisser brûler une lampe ou une veilleuse auprès d'eux. J'ai fait cesser de cette manière un assez grand nombre d'hallucinations nocturnes.

M. Blaud (1) mentionne le cas d'une femme , âgée de cinquante-six ans, qui , la nuit, se réveillant en sursaut, apercevait autour d'elle des spectres , des cercueils et une foule d'autres objets affreux. Or, la première fois qu'elle eut cette hallucination, son agitation étant extrême, elle se leva, elle alluma sa lampe , et tout disparut à sa clarté. Le lendemain, les images fantastiques reparurent encore, et la lumière de la lampe les dissipa encore subitement.

30 Fréquentation de la société, — Les hallucinations cessent quelquefois tout à coup, dès qu'on échappe à l'isolement , dès qu'on se trouve en présence d'une forme animée.

André Osiander, qui, au milieu des accès d'une fièvre intermittente, apercevait des spectres, des forêts, des serpents et une foule d'autres animaux, quand i) était seul, ne voyait plus rien de tout cela , selon Jérôme Cardan (2), sitôt que son père était auprès de lui. Celui-ci parti , les visions re-

(1) Mém, cit, (Nouvelle bibliolhècj.médicj sept, t8S9p. ^97).

(2) De suhtiiit, Uh. 18,

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