CHAPITRE X Hérédité
Les accès d’éclampsie, si on étudie la plupart des observations, éclosent habituellement chez des femmes à prédispositions convulsives héréditaires ou acquises, et si autrefois on avait expliqué l’éclampsie par une transformation de l’épilepsie et de l’hystérie, c’est précisément qu’on avait remarqué certaines relations entre ces divers états : la transformation implique la préexistence. Si d’un autre côté on examine la situation, la profession des femmes ordinairement prises d’accès éclamptiques, on trouve la plupart du temps sinon la misère, du moins un état précaire nécessitant un travail parfois pénible jusque souvent la veille même de l’accouchement. Le système nerveux, la moelle fatiguée, sous le coup de l’auto-intoxication, sont en imminence de convulsions.
Ce qui a lieu pour laccès convulsif se passe aussi pour accès psychique. Si on scrute les antécédents héréditaires, on rencontre facilement des tares plus ou moins nettes de névropathie, parfois même d’aliénation. Il est à regretter que dans la plupart des observations on ait omis de signaler ces antécédents psychopathiques. La prédisposition acquise peut aussi être démontrée et, si nous ne nous arrêtons pas sur la question de prédisposition héréditaire c’est que
c'est une loi devenue évidente dans toute la pathologie mentale, nous ne voulons pas rechercher ailleurs que dans l’état de grossesse lui-même, les mobiles pouvant amener l’acquisition d’une tare névropathique. Ne voit-on pas, en effet, les femmes changer de caractère, devenir irascibles, peureuses, menteuses, voleuses même, attentives à un rien ou étourdies, exaltées ou déprimées. Est-ce là un phénomène anormal ou une coïncidence ; non certainement, car cet état de nervosité persiste durant toute la grossesse et peut apparaître à tout instant. N'est-ce pas un premier facteur de prédisposition. Ajoutez à cela les mille ennuis qui peuvent tourmenter les femmes en cet état, question d’orgueil, de coquetterie, de honte, de déshonneur, de préoccupation même de la marche et de la terminaison de la grossesse, vous aurez là un nouvel agent d'influence sur Vétat psychique. Vous aurez la prédisposition acquise.
Nous pensons que si ces diverses recherches avaient été faites, elles eussent donné lieu à d’intéressantes statistiques. Malgré nos recherches nous n’avons pu grouper un nombre assez grand de cas pour émettre une opinion bien nette et établie, mais nous estimons que ce qui n’est aujourd’hui qu’une hypothèse, par létude plus approfondie des faits, ne tardera pas à se vérifier et à devenir un fait clinique évident.
Autrefois on croyait que la femme éclamptique, si elle devenait délirante, prenait le délire auquel elle était prédisposée.
Des nombreuses observations publiées, il est évident maintenant que la psychose post-éclamptique revêt ordinairement une même forme à symptômes plus ou moins marqués mais caractéristiques. Autrefois donc, alors que l'étude de l’aliénation mentale n’était pour ainsi dire qu’à son début, on appelait manie puerpérale, indistinctement toutes les manifestations délirantes que présentaient les femmes en couches, que ces manifestations soient dues à l'infection ou à l’éclampsie. Aujourd’hui le nom de manie puerpérale ne doit comprendre que cette forme de psychose produite par linfection. Le délire après éclampsie n’étant pas la manie, doit s’appeler psychose ou délire postéclamptique.
Ce ne fut guère que vers 185: que Delasiauve distimgua d’une façon bien tranchée toute une série de manifestations psychiques formant une classe étrangère, à la manie, à la lypémanie, à l’idiotie. Cet auteur ignoré, longtemps, décrit ce délire comme une torpeur intellectuelle dans laquelle les
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idées sont confuses, non enchaînées, sans raisonnement, Les fonctions cérébrales, dit-il, sont comme suspendues; ce qui domine en fait de symptômes psychiques sont des hallucinations visuelles et auditives.
Les symptômes physiques sur lesquels nous reviendrons à propos du diagnostic furent, l’année suivante, énumérés tout au long dans la thèse de Sauze. Ces deux études, vivement attaquées par Baillarger et Sales Girons, furent défendues en même temps par Renaudus Thore et Aubanel. Marcé ensuite vint se ranger du côté de Baillarger, tandis que Laurent et Becquet, sans prononcer le nom de Delasiauve, émettent ses idées.
Achille Foville en 1873, Dagonet ensuite, donnent tous deux une excellente description de cet état encore appelé stupidité. M. Ball, sous le nom de torpeur cérébrale, décrit un état particulier d’engourdissement de la pensée qui peut, dit-il, se développer à la suite de causes extrêmement diverses. Il ne mentionne pas les accès d’éclampsie.
En Allemagne la question fut vivement étudiée, et nous ne citerons rapidement que les noms d’'Heinroth, Ideler,
-Spielman, Wachsmutt, Neuman, Griesinger, Emminghauss et Wille. Fursnter décrit en 1875 une psychose particulière qu'il appelle confusion hallucinatoire et qu'il sépare de la manie aiguë. Cette forme est de nouveau étudiée et signalée par Merklen, Schafer, Fritsch. Meynert le premier adopta le nom de confusion mentale hallucinatoire (Verwirrtheit) pour les cas de courte durée qu’il nomme « Allgemeine Verrücktheit » s'ils deviennent incurables.
En ces dernières années nous trouvons des travaux. remarquables sur cette question, de Mayser, Kretz, von
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Vogt, Kirn Buch, Scholz, Werner, Hoche, Th. Zuchen, Schule et Cramer (1894).
En Angleterre nous ne pouvons citer que Spitzka, James Ross, J. H. Lloyd, comme ayant étudié la confusion mentale.
Hurd, John Fergusson, Charles H. Hughes et W. H. Worcester ont publié récemment quelques observations suivies de remarques ayant surtout trait aux rapports de l’éclampsie et de l’alcoolisme.
En 1892, M. Chaslin, au Congrès de Blois, proposa le nom de confusion mentale à ce délire qu’il décrit si bien dans un ouvrage portant ce titre. Au congrès de La Rochelle, MM. Regis et Chevalier Lavaure présentèrent en 1803 un rapport très détaillé sur létiologie de la confusion mentale. Ici les accès d’éclampsie sont signalés. Ge n’est donc que depuis un temps relativement restreint que la confusion mentale hallucinatoire est une entité psychopatique spéciale, et si autrefois on désignait sous le nom de manie, d'état maniaque, le délire post-éclamptique, étude des obsèrvations publiées alors nous montre un ensemble de symptômes qui constituent la confusion hallucmatoire.
Nous ferons ‘tout d’abord remarquer dès le début de l'étude de cette psychose combien sont nombreuses et pouvant amener une erreur de diagnostic étiologique, les analogies entre ce délire et celui consécutif soit aux maladies de nature convulsive, épilepsie, hystérie, soit aux intoxications ; la folie alcoolique, par exemple, le délire urémique, ces deux types d'intoxication méritent presque la même description que la psychose post-éclamptique. Le
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diagnostic rétrospectif est souvent difficile à établir et bien des erreurs commises sont causes que la plupart des statistiques publiées à ce sujet sont erronées.
À quel moment débute ordinairement le délire? Nous pouvons être affirmatif sur ce point : c’est toujours à la suite des accès, jamais pendant leur durée, avant leur terminaison. Bien plus, ce n’est guère immédiatement à la suite des attaques convulsives, après le coma consécutif que se manifeste la confusion mentale. Quelques cas sont relatés où sans avoir recouvré la moindre lueur d'intelligence, la malade est passée de l’état comateux à l’état délirant; ces faits sont exceptionnels. Presque toujours le délire se déclare lorsque le coma s’est dissipé, quand Pintelligence est revenue, alors surtout, remarque importante, que la diurèse est suffisamment établie pour faire espérer toute crainte de complications. On peut se demander si cette remarque ne serait pas en faveur d’une action spéciale de Purée sur l’éclosion de la confusion mentale : l’urée n’atteignant son pouvoir diurétique qu’au moment où en même temps elle devient toxique sur les centres nerveux ? Ce n’est qu’une pure hypothèse que les faits cliniques détruisent.
Les dates les plus communes de l’éclosion du délire à la suite des accès d’éclampsie semblent être de deux à trois jours après la dernière attaque. Grœnser toutefois cite un cas où le délire n’apparut que huit jours après la dernière convulsion.
Il n’y a pas de symptômes pouvant annoncer l’éclosion du délire. S'il y a un peu de torpeur physique ou même intellectuelle préexistante, on peut lattribuer à l’état comateux d’où sort la malade. À cette époque, les halluci-
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nations de la vue et de l’ouïe ne se sont pas encore emparées de la malade ainsi qu’on l’a prétendu.
C’est tout à coup que la femme accuse des hallucinations. Celles-ci, qui sont surtout fréquentes du côté de la VISION, sont très vives, absorbent toutes les idées de la malade, les troublent, donnant en un mot une véritable confusion. En même temps que les hallucinations et causée par elles, l’agitation apparaît et atteint d'emblée son apogée. Aux hallucinations de la vue, s’ajoutent des hallucinations audiüives qui paraissent plutôt agir dans le sens de la stupeur que dans celui de l’agitation. Parfois, la malade accuse des hallucinations du côté de l’odorat.
C’est pour échapper à ces phénomènes quise précipitent sans enchaînement, que la malade est constamment très agitée : elle marche, court, danse, ne peut être maintenue dans son lit. La malade crie, vocifère, répond en bredouillant à ce qu’elle croit entendre. La mémoire semble abolie, aucune ne parle de son accouchement, la plupart, au contraire, pensent n’avoir pas encore expulsé leur enfant et font parfois le simulacre des douleurs et des contractions de laccouchement. Il paraît y avoir hyperesthésie de la peau, la sensibilité générale est bouleversée. On' est frappé de la loquacité incohérente de ces femmes. Cette loquacité bizarre précède parfois le début des hallucinations. Les idées se pressent, variées et sans liaison aucune, changeant par le seul fait d’une consonance de mot. Le parler est entrecoupé de ripostes, d’injures, de grossièretés aux personnes qui sont perçues dans les hallucinations.
La personnalité elle-même est souvent changée; la délirante devient sainte, diable, héroïne, reine, etc. Ces idées
de grandeur concomitantes sont relativement très fréquentes. Les idées de persécution, de suicide, d’homicide se rencontrent parfois et se pressent également sans systématsation, ce qui les rend moins dangereuses.
Les actes suivent la même incohérence que les idées ; le monde extérieur, s’il n’est pas aboli; n’est plus nettement perçu et rien ne fixe l’attention de la femme. Tous ses gestes sont désordonnés, coïncidant avec les hallucinations qui les provoquent.
Cet état, celui de moyenne intensité, présente une durée plus ou moins longue, rarement coupée de rémissions. Mais si le début est brusque, le retour à la raison peut être ou très rapide, brusque même ou progressif, ce qui a lieu le plus souvent. Parfois, et peut-être chez les femmes à antécédents héréditaires ou acquis plus marqués, ce serait le troisième cas, celui de chronicité, on voit la guérison s’attarder indéfiniment; le pronostic s’assombrit et la femme tombe en démence.
Enfin, à côté de ces deux formes, l’une, dont nous venons de faire la description, forme moyenne et l’autre forme chronique, s’en place une autre pour laquelle nous pourrions emprunter la description si parfaite qu’a faite Lasègue de cette variété de délire alcoolique qu’il a comparée à un rêve. Cette forme de beaucoup la plus fréquente revêt parfois le type intermittent, ainsi que le signale dans deux observations, M. le professeur Bar.
Les hallucinations visuelles et auditives occupent encore la malade mais sans lui causer cette agitation extrême signalée plus haut. L'aspect de la femme est plutôt exta-
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tique : elle rêve, et de même que dans cet état spécial, on peut, par des influences appropriées, l’éveiller, on peut, dans le rêve post-éclamptique, agir sur la malade et la tirer de cet état psychique.