‹ Du démon de SocrateChapitre 14 sur 74 · SA TEMPÉRANCE. J · texte numérisé non relu

SA TEMPÉRANCE. J

travers les trous de son manteau (l), et, loin d'imiter en cela le futur chef du Cynosarge^ il savait mettre une robe neuve et des sandales, quand il allait dîner chez Agathon (2). Là, il n'était ni le moins gai^ ni le moins engageant des convives (3)^ et il n'y avait pas de buveur qui pût lui tenir tête (4). Ainsi, sans aller lui-même jusqu'à l'intempérance, il savait encore ici faire comme et mieux que les autres, aussi bien qu^en matière de guerre, d'obéissance aux lois et de respect à la religion de i'État.

Il y avait pourtant, ce me semble, et bien qu'on ait prétendu le contraire (5), un point dans lequel il dif-

(1) Diogèine-Laerce, lib. Il, s. 36. — Elien, Hist. var., lib. IX, cap. XXXV.

(2) Platon, Banquet, p. 168. — Diogéne-Laerce, lib. II, s. 28.

(3) Xénophon, Banquet, p. 878.

(4) Platon, Banquet, p. 173, 254, 267, 274. — Porphyre, dans Théodoret, Grœc. aff'ect. car., serm. 12.

(5) Elien, Hist. var., lib. IV, cap. xxi. — Tertullien, Apologef.y p. 76. — Athénée, Deipnosoph . , lib. V, cap. xix. — Théodoret, Grœc. affect. cur., serm. 12. — Voir, pour les fondements de cette imputation : le Banquet, le Philèbe, le Phèdre, le premier Alclbiade, les Rivaux, le Charmide, le Protagoras. — Porphyre, dans Théodoret, serm. 12, prétend, en outre, que Socrale avait été le mignon d'Archélaûs, son maître -. « Decimum vero ac septimum agenti annum (fama percrebuit) accessisse Archelaûm, Anaxagorae discipulum, qui se diceret amore ejus correptum; Socratem vero, amatoris occursum ac familiaritatem minime aversatum, multos illi annos convixisse, eoque pacto ab Archelao ad philosophiam traductum esse. » Quand ce

ferait d'Athènes, de la Grèce entière, et même de plusieurs de ses amis et de ses disciples. Je veux parler de ce sale amour grec, dont brûlait toute Tanti' quité (1), et qu'elle regardait même comme plus noble, plus élevé, plus céleste que Tamour ordinaire (2). Les anciens, les Grecs surtout, dans leur dédain pour le sexe faible (3), voyaient, dans ces rapports d'intimité charnelle entre deux amis, un hen qui donnait plus de force à un sentiment si nécessaire dans ces temps de violentes passions et de lois souvent impuissantes, une cause de noble émulation et de vertueux dévoue» ment, un moyen, il faut le dire, de perfectionnement

fait serait vrai, il n'en serait que plus honorable pour Socrate d'avoir pu renoncer à de pareilles habitudes.

(1) Saint Paul, ÉpUre aux Romains, ch. i, v, 27.

(2) Platon, Banquet^ p. 184 et seq. On voit dans ce dialogue que, chez les philosophes grecs eux-mêmes, l'amour des femmes, désigné sous le nom de Vénus populaire, était regardé comme bas et honteux, tandis que celui du sexe mâle, qualifie de Vénus céleste ou Uranie, était le seul amour qu'un galant homme put avouer.

(3) Socrate ne partageait pas non plus ce sentiment. Sans doute, il ne voulait pas faire de la femme une Bradamante ou un Lycurgue. Il entendait mieux ce qui convient à sa nature et à son bonheur. Il voulait qu'il régnât la plus pleine confiance entre les époux; que la femme fût maîtresse au logis, mais dans le cercle seulement de ses attributions ; que son mari n'eût pas de meilleur ami, de plus intime confident qu'elle; et il rendait presque ce dernier responsable des fautes qu'elle pourrait commettre. C'était là une philosophie domestique bien sage et bien avancée. (Xénophon, Econom , p. 82G, 827. "*

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moral et intellectuel (1). Or, Socratene garda de tout cet amour, que lui-même appelait infâme (2), que la forme, Tapparence, et, si je puis parler ainsi, Tintellectualité. Mais il n'alla pas plus loin (3) ; et, pour s'en convaincre, il suffirait de lire le passage suivant, que j'extrais du Banquet de Platon, et où Alcibiade, entre deux vins, raconte, d'une manière un peu graveleuse, la résistance de son maître à toutes les avances qu'il put lui faire.

c( Je me trouvai donc en tête-à-tête avec lui ; je « m'attendais qu'il ne tarderait guère à engager ce (c genre de propos que tout amant adresse à son « bien-aimé, quand il est seul avec lui, et je m'en ré- « jouissais déjà. Mais il n'en fut rien absolument, « Socrate demeura toute la journée, s'entretenant avec G moi à son ordinaire, puis il se retira. Après cela, je 0 le provoquai à des exercices de gymnastique : je m'es- « sayaiavec lui, espérant par-là gagner quelque chose. « Nous nous exerçâmes souvent, et nous luttâmes ence semble sans témoins. Que vous dirai-je, mes amis, « je n'en étais pas plus avancé. Voyant qu'ainsi je a n'obtenais plus rien, je me décidai à l'attaquer vive-

{{) Platon, Banquet, p. 178 et seq.

(2) Platon, Phédon, p. 184 ; Lysis, p. 228, 249. — Xé- NOPHON, Memorab., lib. 1, p. 716, 724, 730 ; lib. II, p. 753 ; lib. IV, p. 790.

(3) Plutarque, Vie d' Alcibiade, ch. vi, vu, ix. — Diogène-Laerce, lib. lî^ s. 31. — Maxime de Tyr, Dissertatio XIV, p. 259.

i24 HISTOIRE ORDINAIRE DE SOCRATE,

c( ment, à ne point lâcher prise^ ayant une fois corn- « mencé^ et à savoir enfin à quoi m'en tenir. Je rince vitai à souper^ comme font les amants qui tendent un c( piège à leurs bien-aimés. Il ne se rendit pas d'abord « à mes instances ; mais avec le temps il finit par « céder. Il vint^ mais aussitôt après le repas il voulut « s'en aller. Je le laissai sortir par une sorte de pudeur. « Mais une autre fois je lui tendis un nouveau piége, « et, après qu'il eût soupe, je prolongeai notre entrece tien assez avant dans la nuit. Lorsqu'il voulut ensuite « se retirer, j'alléguai qu'il était trop tard pour rec( tourner chez lui, et le contraignis de rester. Il se c( coucha donc sur le lit, tout proche du mien, le même c( sur lequel il avait soupe ; personne, excepté nous, G ne dormait dans cet appartement.

c( Quand donc, mes amis, la lampe fut éteinteet que « les esclaves se furent retirés, je jugeai qu'il ne fal- « lait point biaiser avec lui, et que je devais m'expli- « quer franchement; je le poussai un peu, et lui dis, ce Socrate, dors-tu? — Pas tout à fait, répondit-il. — 0 Eh bien ! sais-tu ce que je pense? — Quoi donc ? — c( Je pense, repris-je, que tu es le seul de mes amants « qui soit digne de moi; et il me semble que tu n'oses c( m'ouvrir ton cœur. Pour moi, je me trouverais fort (( déraisonnable de ne pas te complaire en cette occac( sion, soit par moi-même, soit par mes amis. Je n'ai c( rien tant à cœur que de me perfectionner, et je ne « vois personne dont le secours puisse en cela m'être

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« plus utile que le tien. En refusant quelque chose à G un homme tel que toi^ je craindrais bien plus d'être (( blâmé des sages^ que du vulgaire et des sots en « t'accordanttout. A ce discours, il me répondit avec « ce ton d'ironie qui lui est familier : Oui-dà, mon (i cher Alcibiade, tu ne me parais pas malavisé, si « ce que tu dis de moi est vrai, et si je possède, « en effet, la vertu de te rendre meilleur ; vraiment « tu as découvert là en moi une beauté merveilleuse Ci et bien supérieure à la tienne ; à ce compte, si tu « veux faire avec moi un échange, tu m'as Tair de « vouloir faire un assez bon marché ; tu prétends avoir « le réel de la beauté pour son apparence, tu me proc( poses du cuivre contre de l'or. Mais, bon jeune « homme, regardes-y de plus près : peut-être te fais- « tu illusion sur le peu que je vaux. Les yeux de Tes- « prit ne commencent à devenir plus clairvoyants G qu'à l'époque où ceux du corps s'affaiblissent, et c( cette époque est encore bien éloignée pour toi. — c( Là-dessus, je repris : De mon côté, Socrate, c'est « une affaire arrangée ; je ne t'ai rien dit que je ne c( pense : c'est à toi de voir ce que tu jugeras le plus à « propos et pour toi et pour moi. ■ — Très-bien parlé, « répondit-il. Ainsi, nous verrons et nous ferons ce c( qui nous paraîtra le plus à propos pour nous deux, « comme sur tout le reste.

« Cela dit de part et d'autre, je crus que le trait que « je lui avais lancé avait atteint son but ; je me lève

c( donc^ et^ sans lui laisser rien dire de plus^ enveloppé « dans ce manteau que vous me voyez^ car c'était en « hiver, et jetant mes deux bras autour de ce divin et « merveilleux personnage, je passai près de lui la nuit « entière. Sur tout cela, Socrate, tu n'as qu'à dire si (( je mens. Eh ! bien, après de telles avances de ma « part, voilà comme il a triomphé du pouvoir de ma « beauté, comme il Ta dédaignée et honnie. Et pour- « tant, je ne la croyais pas sans quelque valeur, ô ju- « ges : c'est à votre tribunal que je soumets cette insc^ a lence de Socrate. Sachez-le donc, par les Dieux ! c( par les Déesses ! je me levai d'auprès de lui, tel, ni « plus ni moins, que si je fusse sorti du lit d'un père « ou d'un frère aîné.

« Depuis cette époque, dans quelle situation d'esprit c( n'ai-je pas dû me trouver, je vous le demande, moi « qui, d'un côté, me voyais humilié, et qui, de l'autre, c( admirais son caractère, sa tempérance, sa force c( d'âme, et me félicitais d'avoir rencontré un homme « dont je ne croyais pas pouvoir jamais trouver l'égal (( pour la sagesse et l'empire sur lui-même; de sorte « que je ne pouvais, en aucune manière, ni me fâcher, « ni me passer de sa compagnie, et que je ne voyais « pas davantage le moyen de le gagner ; car je savais c( bien qu'à l'égard de l'argent il était invulnérable, plus « qu'Ajax ne l'était contre le fer, et je le voyais m'é- « chapper du seul côté par où je m'étais flatté qu'il se « laisserait prendre ! Ainsi je restais embarrassé, plus

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« asservi à cet homme qu'esclave ne le fut jamais à son « maître^ et je n'allais qu'au hasard.

« Telle fut la première origine de mes relations avec a lui. »

Ici, Alcibîade raconte l'admirable conduite de Socrate au siège de Potidée, la manière dont ce philosophe lui sauva la vie^ et dont il lui fit décerner, en outre, le prix de la valeur. Puis il ajoute :

« Voilà, mes amis, ce que je loue dans Socrate, et « ce dont je me plains ; car j'ai joint à mes éloges le ré- « cit des injures qu'il m'a faites : et ce n'est pas moi « seul qu'il a ainsi traité, c'est Charmide, fils de Glauc( con, Euthydème, fils de Dioclès, et nombre d'autres, « qu'il a trompés, en ayant l'air de vouloir être leur « amant, et auprès desquels il a joué plutôt le rôle de « bien-aimé. Et toi, à ton tour, Agathon, si tu veux a m'en croire, tu ne seras pas la dupe de cet hommece là ; mais tu te tiendras sur tes gardes, prenant con- «seildema triste expérience; et tu ne feras pas comme c( l'insensé, qui, selon le proverbe, ne devient sage qu'à « ses dépens (1). »

On ht de même, dansXénophon (2), que Critias, un des disciples de Socrate, sollicitant d'Euthydème les dernières faveurs, Socrate se prit à dire : « Critias a une démangeaison de pourceau, et, pour la faire passer, il veut se frotter à Euthydème, comme les pourceaux

(1) Platon, Banquet, à la fin.

(2) Xénophon, Memorah., lih. I, p. 716.

se frottent aux pierres; » sarcasme que Critias, qui fut depuis un des trente tyrans^ ne lui pardonna jamais. Enfin, Socrate redoutait tellement tout ce qui pouvait, même de loin, avoir trait à Tamour infâme, qu'il alla jusqu'à blâmer Critobule, et cela devant Xénophon qui rapporte le fait, d'avoir donné un baiser au fils d'Alcibiade (1).

11 me paraît donc prouvé qu'il n'y a rien que de calomnieux dans tout ce qu'on a avancé sur la nature des rapports qui existaient entre Socrate et ce dernier. Ainsi que le remarquent Platon et Xénophon, il ne faisait semblant d'aimer à la mode grecque ce bel Athénien, que pour se l'attacher davantage. Mais son amour pour lui était tout philosophique (2) ; c'était le désir d'empêcher Alcibiade, par les préceptes de sa morale, de se livrer à tous les écarts qui ont flétri sa renommée, et de compromettre, par son ambition et sa légèreté, la fortune d'Athènes et la sienne propre.

En somme, donc, sous le rapport privé, Socrate jouissait de tout ce qui constitue la vertu la plus intelligente, la plus pure et la plus soHde iprofond discernement du bien, empire sur soi-même, sobriété, tempérance de toute sorte, désintéressement, générosité, indulgence pour les habitudes et même pour les défauts des autres, et jusqu'à l'enjouement, au laisser-aller, nécessaires dans

(1) Xénophon, Memorab., lib. I, p. 723 et seq.

(2) Platon, Premier Alcibiade, p. 7, 61 ; Deuxième Alcibiade, p. 102; Protagoras, p. 8o.

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