SA VIE PHILOSOPHIQUE
tyrannie qui eut jamais pesé sur Athènes, qu'au lieu de faire valoir les dangers auxquels il s'exposait en agissant ainsi^ il disait^ en plaisantant^ à ses amis qui lui exprimaient leur inquiétude, qu'il était trop pauvre pour que les Trente voulussent le faire mourir (i).
J'entre dans la dernière période de la vie de Socrate^ période la plus belle de cette vie déjà si belle et si grande, et à laquelle je rapporterai brièvement l'examen des opinions qui valurent au fils de Sophronisque les railleries d'Ameipsias et d'Aristophane^, l'accusation de MéHtuS;, enfin son jugement, sa condamnation et sa mort. Ici^ Socrate n'est plus un Athénien^ c'est le citoyen de l'univers, l'homme dont les idées et la fin ont eu sur le monde une influence qui n'est pas encore effacée.
On peut rapporter à deux points la tendance de la réforme intellectuelle que Socrate, autant par une nécessité d'instinct, que par une volonté réfléchie, venait introduire dans Athènes et dans la société ancienne. D'abord les principes de la morale et les devoirs de la vie, donnés comme point de départ et comme but à la philosophie ; ensuite, la reconnaissance de l'unité de la cause première, et les premiers coups ainsi portés à toutes les honteuses absurdités du polythéisme. Et, sous ces deux rapports, Socrate n'était, comme on le sent bien, que l'expression avan-
(i) Elien, Hist. var., lib. IV, cap. ii.
cée des opinions qui germaient, depuis longtemps , dans la tête de quelques philosophes^ et notamment dans celle d'Anaxagore, et qui devaient, quelques siècles plus tard, se faire jour dans celle même de la foule. Mais cette double expression philosophique et sociale était tellement précoce, qu'elle ne put être comprise par les juges de Socrate,, et même par la plupart de ses apologistes, et qu'elle ne pouvait guère avoir pour lui d'autre résultat qu'une accusation capitale, suivie tout au moins du bannissement (1).
Pour ce qui est de la morale de Socrate, répandue à profusion dans les écrits de Platon, son principal disciple, elle est trop connue désormais pour qu'il soit nécessaire de beaucoup y insister. Ce sont les devoirs de fils, d'époux, de père, de citoyen, de créature de Dieu, mis avant et au-dessus de tout bien et de toute science (2) ; c'est le juste nécessairement et constamment joint à l'utile, l'union intime du bonheur et de l'équité (3), et le seul anathème, peut-être, que
(i) M. Cousin, Argument de l'Apologie; Notes additionnelles au Banquet.
(2) Platon; Euthyphron, Apologie, Phédon, Premier Alcibiade, Deuxième Alcihiade, Théagès, Criton. — Xénophon, Memorab., lib. T, p. 276 et seq.; lib. Il, p. 741 et seq.; hb. IV, p. 807 et seq.; Econom., p. 826, 827.
(3) Platon, Lois , I ^ Eutyphron, Premier Alcibiade , Théétète, Banquet, Philèbe, Ménexène, Gorgias, Protagoras.
— Xénophon, Memorab., hb. 111, p. 777 ; Mb. iV, p. 798.
— Cicérok, Tuscul. quœst., lib. V, s. 12 ; Bô officiis, lib. II, s. 12.