CHAPITRE ni
ou
HISTOIRE DE SES INSPIRATIONS ET DE SON DÉMON. — EXPLICATION DES AUTEURS A CET ÉGARD. — LA VÉRITÉ SUR CE SCJET.
Ce qu'on entend par le Démon de Socrate. — Précoce singularité d'esprit de Socrate. — Réponse de l'oracle de Delphes à Chéréphon. —Extase du siège de Potidée. — Voix du Dieu ou du Démon; témoignage des auteurs anciens à ce sujet, et particulièrement de Platon et de Xénophon.— Action à distance de Socrate sur ses amis et ses disciples. — Le Démon de Socrate devant le tribunal des Héliastes.— Autres signes et inspirations de ce Démon. — Croyances religieuses de Socrate. — Sa croyance aux songes. — Explication des croyances religieuses de Socrate et de sa foi à son Démon familier. — Opinions religieuses et démonologiques des Grecs. — Appréciation du fait du Démon de Socrate par certains philosophes anciens et modernes.
Depuis Platon et Xénophon, tous les auteurs qui ont examiné, avec quelques détails, les pensées et les actes de Socrate, ont réuni sous le titre, en quelque sorte générique, de son Démoriy ou Esprit familier, toute la partie de ces pensées et de ces actes, relative aux singularités de sa vie, qui dépassent la mesure commune ; je veux parler de ses inspirations, de ses pressentiments, de ses prophéties, et surtout de cette voix divine qu'il disait entendre, qui ne le portait à aucune action, mais qui le détournait d'en commettre d'injustes ou de dangereuses ; voix qui le mit plusieurs
fois à même de donner à ses amis et à ses disciples des conseils qu'ils se trouvèrent toujours bien de suivre^ et toujours mal de n'avoir pas suivis.
Ces pressentiments, ces inspirations, cette voix céleste, cette assistance de la Divinité ou d'un génie familier, l'antiquité ne les mettait pas en doute, et elle ne le pouvait pas, ainsi qu'on en jugera tout à l'heure ; seulement elle variait sur les explications à en donner. Il n'y a que les modernes qui, comme je l'ai déjà dit, ne pouvant pas expliquer, ont, pour la plupart, pris le parti de nier, ou de traiter Socrate d'imposteur, et de le mettre sur la même ligne que quelques législateurs anciens, qui, tels que Zaleucus, Charondas, Lycurgue, Numa, avaient cru, dit-on, nécessaire, d'appuyer le succès de leurs institutions sur l'assistance mensongère d'une divinité.
Je reviendrai plus tard sur les explications ; c'est le fait d'abord qu'il s'agit de constater, d'établir sur toutes ses preuves, de suivre dans tous ses curieux détails, de creuser dans toute sa profondeur psychologique; et l'on s'étonnera peut-être de la richesse de la mine, et de ce qu'elle n'a pas encore été exploitée jusqu'à pré= sent.
Tout en exaltant, comme elles le méritent, la pureté, la subUmité de la vie de Socrate, la suite admirable de toutes les pensées, de toutes les actions qui l'ont remplie, tous les auteurs ont remarqué (1), et je prie le
(1) Platon, Banquet , p. 270.
lecteur de le remarquer avec eux, tout ce qu'il y a d'extraordinaire et^ pour ainsi dire^ d'excentrique, dans cette vie exclusivement consacrée au triomphe d'une ou de deux idées, et à Taccomplissement d'un même dessein. Une organisation faible, si elle pouvait offrir de tels phénomènes^ ne résisterait pas longtemps à un pareil état de tension^ et la singularité qui en résulterait aurait bientôt pris un autre caractère, et reçu une autre dénomination. Il n'y a que les grandes organisations , les organisations semblables à celle de Socrate, qui puissent porter un tel fardeau, le porter longtemps, en triompher quelquefois, et, quand elles y succombent, laisser le monde incertain s'il faut donner le nom de génie ou un nom bien différent au principe de leurs efforts.
La direction exclusive des idées dans Socrate, ou, si l'on veut, sa vocation, s'était, comme on a pu le voir, déclarée presque dès son enfance (l) ; et, s'il faut en croire Porphyre (2), elle le rendit plusieurs fois désobéissant aux ordres de son père. Et non-seulement Socrate était un jeune homme singulier^ mais il avait été aussi un enfant de même caractère, d'un esprit méditatif (3) sans doute, et de grande portée, mais sûrement
(1) Tertullien, De anima. « Aiunt dgemonium illi a puero adhsesisse, pessimum rêvera pgedagogum.»
(2) Théodoret, Grœc. affect. curât., serm. 12.
(3) « Porphyrius ait fuisse Socratem ingenio hebeti atque inepto, et ineruditum prorsus planeque indoctum.» (Théodoret, Grœc. affect. curât., serm. 1.) Cette prétendue /ié6é-