SA SINGULARITÉ D ESPRIT
d'une singularité non moins grande. Je n'en voudrais pour preuve que le conseil donné par un oracle à Sophronisque : « d'abandonner son fils à son instinct naturel^ c( parce qu'il avait en lui un guide qui valait mieux que « dix mille maîtres (l); » conseil qui se rapporte^ du reste, à ce que Socrate disait de lui-même, qu'il avait toujours ressenti intérieurement, dès son enfance (2), .l'influence de ce génie sur lequel j'aurai à m'appesantir
tout à l'heure.
Socrate avait donc été, depuis son bas âge, d'une singularité, j'insiste sur ce mot, que ne devait pas démentir son âge mûr. N'était-ce pas, en effet, un homme bien singulier que ce Socrate, vêtu du même manteau dans toutes les saisons (3), marchant nu -pieds sur la glace comme sur la terre échauffée par le soleil de la Grèce (4), dansant et sautant souvent seul, sans raison, et comme par boutades (5) ; ayant des airs sin-
tude de Socrate n'était, on le sent bien, autre chose que le résultat et comme l'écorce de son caractère réfléchi.
(1) Plutarque, Du Démon de Socrate^ p. 410, 411.
(2) Platon, Apologie, p. 73 ; Théagès, p. 19. — Tertul- LiEN, loco supra.
(3) Xénophon, Memorab., lib. 1, p. 729. — Platon, Banquet, p. 267.
(4) Platon, Banquet, p. 2C7 ; Phèdre^ p. 284. — Xénophon, Memorab., lib. I, p. 729.
(5) Platon, Méneœène, p. 279. — Diogène-Laerce, lib. Il, s. 32.
Socrate donnait pour raison de ces gambades le désir d'accroître la force et l'harmonie de ses membres et de ses
guliers, une façon singulière de porter sa tête (1) ; menant^ aux yeux du vulgaire au moins, le genre de vie le plus bizarre; n'ayant d'autre occupation que celle de pérorer sur les places publiques et jusque dans les boutiques des artisans ; poursuivant tout le monde de ses questions (2) et de son ironie (3) ; ne voulant rien recevoir de ses amis, ni de ses disciples, mais ne faisant pas difficulté de leur demander unhabit quand il en avait besoin (4) ; enfin s'étant fait, par sa conduite et par ses manières, une telle réputation d'excentricité, que Zenon FÉpicurien le surnomma plus tard le bouffon d'Athènes, atticus scurra (5), ce qu'on appellerait maintenant un original.
Or, malgré toutes ces bizarreries et pour l'excellence de sa nature, l'oracle de Delphes, consulté par Chéréphon, disciple de Socrate, sur la question de savoir quel était l'homme le plus sage de la Grèce, lui répond, sans difficulté, que c'est son maître : « Sophocle est « sage, Euripide est encore plus sage, mais Socrate est
mouvements , celui d'empêcher son ventre de grossir, celui de prendre de l'appétit, etc.. Cela n'empêche pas que Charmide, entrant chez lui un matin, et le voyant ainsi danser tout seul, s'imagina qu'il devenait fou, p-a(vûio (Xénophon, Banquet, p. 877).
(1) Diogène-Laerce, lib.II, s. 27.
(2] Platon, Apologie, p. 53.
(3) Platon, Banquet, p. 260.
(4) Sénèque, De heneftciis, lib. Vli, cap. 24.
(5) CicÉRON, Dénatura Deorum, lib. I, n. 34. — Lactance, Divin, institut., lib. 111, cap. 20.