‹ Du démon de SocrateChapitre 27 sur 74 · LES VOIX DU DÉMON · texte numérisé non relu

LES VOIX DU DÉMON

commencement d'un état que personne actuellement ne voudrait éprouver^ pour toute la vertu et toute la gloire du fils de Sophronisque.

Or, cette extase de Potidée n'était point chose isolée dans la vie de Socrate. Au dire d'Aulu-Gelle et de Phavorin (1), cet état le prenait souvent; il résulterait seulement des ouvrages de Platon, que ces extases ne duraient pas aussi long-temps que celle que je viens de raconter d'après ce philosophe, et qui, en effet, s'était prolongée pendant vingt-quatre heures. Il arrivait fréquemment à Socrate (2) , de s'arrêter brusquement au milieu d'une promenade ou d'une con versation avec ses amis, puis de retourner sur ses pas, ou de continuer sa marche, ou de reprendre le fil de son discours, quelquefois sans donner d'explication de sa conduite, mais le plus souvent en en donnant pour raison qu'il venait d'entendre le Dieu, dont j'ai à m'occuper maintenant.

11 n'y a presque pas dans Platon un seul dialogue où il ne soit plus ou moins directement question de ce dieu, 6£oç, de ce démon, Sat[i.ovtov, de cette voixàWmQ^ cpwvTi, et cela y est d'autant plus formel que c'est Socrate en personne qui parle de cette voix, de ce démon, de ce dieu, comme il en parlait sûrement dans la compagnie de ses disciples. Il est seulement extraor-

(1) Aulu-Gelle, Noct. aftic, lib. Il, cap. i.

(2) Platon, Banquet, p. 171; Philèbe, p. 227. — Plu- TARQUE, Du Démon, ou Espritlfamilier de Socrate, p. 379.

dinaire qu'on n'ait pas accordé plus d'attention à ce fait général, ou qu'on n'en ait pas mieux apprécié la valeur. Pour le montrer, je vais citer textuellement tous ou presque tous les plus longs passages de Platon^ ou il est question du démon ou de la voix divine de son maître. J'omettrai, en y renvoyant,, quelques morceaux très-courts, quoique aussi formels, de TEuthyphron (1), du premier Alcibiade (2), de l'Euthydème (3)^ du vi« livre de la République (4), du Phé-

(1) Intelligo jam, o Socrales, quod ipse Dœmonium tibi passim adesse profiteris , unde adversus te, tanquam divinas res innovantem, accusationem hanc inscripsit.

Mavôâvto, w 2œy4paTsç, oti, Sri ou -rb 5'ai[J!.ov'.ov «pyiç aa'JTw sxiàaTO-s "YÎpSGÔat, tùç cùv ;4aivoTop.oUvro; gûu Trspl Ta ôeTa, 'Yé'ypaTrTai Taurviv

TYiv "YpaçTiv. (Page 5.)

(2) Hujus autem rei causa non humanum quippiara, sed vis dœmonii repugnans quœdam fuit, cujus potentiam in sequentibus audies.

TûÛtou â's To atTiov '^s'Yovsv eux àvôpwTTDtôv, àXXà Tt 5'atp.oviov svavTio){7-a, où cru t^v ^uvap-iv /.al uGTSpov 7r£ua*(i. (Page 4.)

(3) Equidem , divina quadam sorte , in loco ubi athletae exuuntur, solus ubi me vidisti, sedebam; jamque inde discedere cogitabam, cum surgenti solitum illud dœmonis signum [to stwDoç cyipi-eTov TÔ â'aifAdvicv) obsistit. Restili itaque^ ac paulo postingressi sunt Euthydemus Dionysodorus que, et, cum bis, alii multi qui illorum mibi discipuli videbantur. (Page 7.)

(4) « Theages enim noster ita est comparatus, ut a philosopbando excludatur : corporis vero débilitas ipsum a rébus civilibus prohibet. Dœmonis autem nostri signum referre nunc non decet (to ^' -i^aÉTspov cù>t à^tov Xé-^-siv to ^ai[AOviov

(îYi(j(.£lov) ; vel enim cuidam alteri duntaxat, vel nulli superiorum contigit.» (Page 95.)

LE DÉMON d'après PLATON. 159

don (i), etc. Je commence par ce qu'il y a de moins important ou de moins déterminé.

Dans le Criton, Socrate, après avoir repoussé les offres de son ami^ termine sa prosopée des Lois, c'està-dire, le discours qu'il leur prête, en disant : « Il me « semble, mon cher Criton, que f entends tout ce que a je viens de dire, comme les Corybantes croient en- « tendre les cornets et les flûtes, et le son de toutes ces « paroles résonne si fort à mes oreilles, qu'il m'empê- « che d'entendre tout ce qu'on me dit d'ailleurs (2). » On voit dans ce passage , dont je ferai remarquer rimportance, que, chez Socrate, la pensée, quand surtout elle avait trait au sentiment et aux principes de la justice, prenait un tel caractère de vivacité et de détermination qu'elle se confondait, pour ainsi dire, avec la parole, et qu'il avait peine à l'en distinguer.

(1) «Souvent, dans le cours de ma vie, un même songe m'est apparu, tantôt sous une forme, tantôt sous une autre, mais me prescrivant toujours la même chose. Socrate , me disait-il, cultive les beaux-arts. Jusqu'ici j'avais pris cet ordre pour une simple exhortation à continuer... » (P. 192 de la traduction de M. Cousin.)

Socrate, dans ce passage, dont je ne fais que citer le commencement, montre qu'il attachait la même importance aux avertissements, aux ordres qui lui arrivaient dans son sommeil qu'à ceux qu'il recevait étant éveillé. Il en est ainsi chez tous les hallucinés. Les songes sont les hallucinations du sommeil, comme les hallucinations sont les songes de l'état de veille.

(2) Traduction de Dacier, p. 302 du tome IV de la Bihliothèque des anciens philosophes; p. 126 du texte grec.

Ce fait, je prie qu'on le remarque, est déjà celui d'un halluciné.

Au commencement du Banquet, voici ce que raconte Aristodème :

« Nous allâmes vers le logis d'Agathon en nous ence tretenant de la sorte. Mais, au milieu du chemin^ So- « crate devint tout pensif et demeura en arrière. Je « m'arrêtai pour l'attendre ; mais il me dit d'aller tona Jours devant. Arrivé à la maison d'Agathon, je trou- « vai la porte ouverte, et il m' arriva même une assez « plaisante aventure. Un esclave d'Agathon me mena « sur-le-champ dans la salle où était la compagnie, « qui était déjà à table et qui attendait que l'on servît. « Agathon aussitôt qu'il me vit : 0 Aristodème, s'é- 0 cria-t-il, sois le bienvenu, si tu viens pour souper! « Si c'est pour autre chose, je te prie, remettons-le à « un autre jour. Je te cherchai hier, pour te prier (( d'être des nôtres, sans pouvoir te trouver. 31ais corn- « ment ne nous amènes-tu pas Socrate? — Là-dessus je « me retourne et je ne vois pas de Socrate. Je suis venu c( avec lui, leur dis-je ; c'est lui-même qui m'a invité. « — Tu as bien fait, reprit Agathon, mais lui, où « est-il? — // marchait sur mes pas^ et f admire ce quil « peut être devenu. — Enfant, dit Agathon, n'iras-tu « pas voir où est Socrate , et ne l'amèneras-tu pas ? Et « toi, Aristodème, mets-toi à côté d'Eryximaque. « Qu'on lui lave les pieds, pour qu'il prenne place.

« Cependant un autre esclave vint annoncer qu'il avait

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