‹ Du démon de SocrateChapitre 3 sur 74 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

SOCRATE, LA PREMIÈRE TETE DE LA PHILOSOPHIE, n'EST PAS CONNU, BIEN qu'il AIT DU ÊTRE, ET AIT ETE, EN EFFET, IMMENSÉMENT ÉTUDIÉ, — IL FAUT LE CONNAITRE, POUR l'iNTELLIGENCE COMPLÈTE DE LA NATURE HUMAINE, ET POUR DONNER A l'hISTOIRE LE SPÉ- CIMEN d'un point DE VUE NOUVEAU , ET LES ÉLÉMENTS d'UNE ÉTIOLOGIE PLUS INTIME ET PLUS VRAIE.

Socrate est, avec Homère, le personnage le plus colossal de Tantiquité grecque, et peut-être de toutes les antiquités. C'est le type incarné de la philosophie et de la vertu, comme Homère est celui du génie poétique et de la gloire de l'esprit. Debout sur son piédestal formé des débris de la civilisation payenne, il est là, depuis plus de deux mille ans, exposé aux regards, aux études, à Tadmiralion enthousiaste de toutes les générations qui se sont succédé depuis que les collines d'Athènes n'ont plus ni cachots^ ni ciguë, pour

rindéperidaiice des idées et les progrès de la raison. Aussi n'y a-t-il pas d'homme qui ait été plus étudié que Socrate, pas d'homme qu'on pense mieux connaître... Et il n'en est aucun qui soit moins connu^ aucun pourtant qui doive l'être davantage, pour l'intelligence de l'histoire, comme pour celle de la nature humaine.

Réformateur de la Philosophie Ionienne, où il introduisit la morale et la logique du sens commun (i), contempteur de ses explications cosmogoniques et panthéistiques (2), adversaire né du sophisme (3), portant, dans toutes les parties de la réforme qu'il entreprenait, cet esprit de suite opiniâtre et de passion réfléchie, qui fait naître le respect et provoque l'enthousiasme, rien ne lui manqua de ce qui peut recommander un grand homme à l'attention de son siècle et aux études de la postérité.

(i) Platon (édition des Deux-Ponts), Jpologie, p. 65, 68, 70; Phédon^ p. 218 et seq. — Xénophon, Memorabilia, lib. l, p. 710, 7H, dans Xenophontis Opéra, in-folio, éd. Leunclav., Lutet. Paris., 1623. — Cicéron, Tuscul. quœst., lib. Y, s. 4; Âcadem. quœst. ^ lib. I, s. 4 ; Brutus, s. 8. — Diogéne-Laerce (De vitis^ dogmatibus et apophthegmatibus darorum virorum, 2 vol. in-4, 1692), lib. 11, Socrates, s. 21 . — Origéne, P kilos ophumena, cap. 5.

(2) Platon, ^po%^e, p. 44; Sophiste, p. 231. — Xénophon, Memorabilia, lib. 1, p. 710. — Cicéron, Academ. quœst., lib. I, s. 4. — Plutarque, Comment il faut lire les poètes, ch. 8. — Eusèbe, Prœparat. evangel., lib. I, n. 8, cap. 5.

(3) Platon, Apologie, p. 45 ; Théétète^ p. "74 ; Euthydème, Sophiste^ Gorgias, Protagoras. — Xénophon, Memorab.,

Sans- avoir jamais rien écrit (l), sans avoir tenu école, sans jamais avoir enseigné du haut d'une chaire ou d'une tribune (2), il fut le père de toutes les sectes philosophiques qui vinrent après lui (3) ; et, sans parler de Xénophon, de Platon, et de leurs successeurs des trois académies ; sans parler d'Aristote et du Lycée, de Zenon et du Portique, d'Épicure et de ses jardins, d'Antisthène et du Cynosarge; Eschine (4), Cébès (5), Phédon (6), Ménédème (7), Euclide (8), Aristippe (9), allèrent porter dans lesvilles les plus célèbres de la Grèce, de l'Asie Mineure et même de TAfrique, le fruit de renseignement immédiat de leur maître.

Platon et Xénophon, ses deux disciples les plus chers et les plus célèbres, remplirent leurs ouvrages

lib. I, p. 721, 731. — CicÉRON, De oratore, hb. III, n. 16; Brutus^ n. 8. — Elien, Variœ historiœ, Wh. II, cap. 13.

(i) CicÉRON, De oratore, lib. III, ri. 16. — Origène, Philosophumena, cap. 18. — Stobée, Loci communes^ serm. 21. — Otto Frisingensis, lib. II, cap. 19.

(2) Plutarque, Si riiomme d'âge doit se mêler encore des affaires publiques^ ch. 53.

(3) CicÉRON, De oratore, lib. III, n. 16 et 17. — Origène, Contra Celsum, lib. III, n. 13.

(4) Après la mort de Socrate, il passa quelque temps en Sicile, à la cour de Denis le Tyran.

(5) 11 était de Thèbes, et s'y retira après la mort de son maître.

(6) Chef de l'école d'Élis.

(7) Chef de la secte Érétriaque.

(8) Chef de la secte Mégarique.

(9) Chef de l'école de Cyrène.

de ses préceptes et en quelque sorte de ses actions. Thucydide, son contemporain, retraça, dans ses histoires, des faits miUtaires auxquels il avait pris une part glorieuse. Ameipsias, Eupolis, Aristophane, appelèrent sur lui, par leurs comédies, l'attention d^Athènes et de toute la Grèce. Plus tard, Plutarque, Diogène-Laërce, Apulée, Libanius, écrivirent sa vie ou son apologie, ou bien consacrèrent des écrits spéciaux à l'exposition et à la discussion de ce qui n'en est pas la partie la moins curieuse ; et depuis lors, une foule d'historiens et de philosophes, soit payens, soit chrétiens, et parmi ces derniers presque tous les Pères ou Docteurs de l'Éghse, grecs, asiatiques, latins, africains, rempHrent, du nom de Socrate, des ouvrages de toute sorte, où la postérité savante est allée prendre le texte d'études et de jugements innombrables sur le caractère de sa philosophie et sur la nature de son esprit. Or, qu'est-il résulté de tous ces témoignages, de toutes ces traditions, de tous ces commentaires, pour le fait de cette double appréciation ?

Du premier point de vue, les voix ont été unanimes. Socrate est le restaurateur de la philosophie, celui qui l'a remise dans sa véritable voie, en faisant, comme l'a dit Cicéron (1), et comme tout le monde l'a répété

(1) ((Socrates autem primus philosophiam devocavit e cœlo, et la urbibus collocavit, et in domos etiam introduxit; et coegit de vita et moribus, rebusque bonis et malis quaerere.» Tuscul. quœsf.f Ub. V, n. 4.

d'après lui^ descendre la morale du ciel^ pour l'introduire dans les villes et jusque dans les maisons particulières ; celui, enfin, qui a levé le premier, peutêtre, l'étendard de la révolte philosophique contre les absurdités du polythéisme et les vices de la société ancienne, pour pousser le monde à un autre ordre d'idées et au changement de ses institutions.

Du second point de vue, c'est-à-dire du point de vue purement psychologique, tous les écrivains, tous les historiens, tous les philosophes, ceux surtout qui ont étudié Socrate avec le plus de soin, se sont accordés encore à voir en lui un homme au moins aussi extraordinaire, aussi différent des autres hommes, que du premier. Tous ont remarqué cette double fer» meté de sa nature, qui le rendait presque insensible aux impressions de la douleur physique comme aux tourments de la souffrance morale (1)5 qui lui permettait de supporter, sans se plaindre, la faim, la soif, le froid (2), comme de recevoir, en riant, les invectives de Xantippe (3), et de braver, le front calme, les

(1) Plutarque, Comment il faut refréner la colère, eh. 8, 21 ; Comment il faut nourrir les enfants, ch. 31. — Sénè- QUE, De ira, lib. III, cap. 11, 13. — Diogène-Laerce, lih. II, s. 23, 24, 25. — Elien, Histor.var., lib. IX, cap. 29.

(2) Platon, Banquet, p. 267. — Xénophon, Memorab., lib. I, p. 711, 723. — Aulu-Gelle, Noctes atticœ, lib. II, cap. I.

(3) Diogène-Laerce, lib. Il, s. 36. ~ Aulu-Gelle, Nocf. ait., lib, I, cap. 17.

clameurs delà populace d'Athènes (1)^ ou les menaces de mort des Trente (2). Tous ont vu^ avec une admiration mêlée de quelque étonnement^ cette vie constamment et uniquement consacrée à faire triompher la vraie philosophie, c'est-à-dire la morale et la vertu; vie continuée en tous lieux, dans toutes les circonstances (3) : dans les places publiques d'Athènes, comme dans les camps de ses armées ; dans les palais de Périclès et d'Alcibiade, comme à la forge de Tarmurier Pistias (4) ; en compagnie des Béotiens Cébès et Simmias, comme aux pieds des savantes courtisanes Aspasie (5) et Diotime (6). Tous ont admiré cette espèce de préceptorat que Socrate s'était attribuée sur toute sa ville, et sur les étrangers qui la fréquen-

(1) Platon, Apologie, p. 74, 75. — Xénophon, Memorab., lib. I, p. 711; hb. IV, p. 803. — Elien, Histor. var,, lib. III, cap. 17.

(2) Platon, Apologie, p. 75, 76. — Xénophon, Memorab. ^ hb. I, p. 716; lib. IV, p. 803. — Diogéne-Laerce, lib. II, s. 24. — Elien, Histor. var., lib. III, cap. 17.

(3) Platon, yipologie, p. 4J, 49 ; Banquet^ p. 268, 269. — Xénophon, Memorab., lib. I, p. 709, 710. — Cicéron, Brutusj, s. 8. — Diogène-Laerce, lib. II, s. 21. •— Plutarque, Si Vhomme d'âge, etc., ch. 53.

(4) Xénophon, Memorab., lib. III, p. 782. — Athénée, Deipnosoph., lib. V^ cap. 20.

(5) Platon, Ménéœène, p. 277. — Plutarque, Fie de Périclès., ch. 46. — Athénée, Deipnos.j, lib. V, cap. 20.

(6) Platon, Banquet, p. 227. Socrate appelait Diotime une femme Prophétesse, pvaiscôç p^avrix-^ç ; c'est pour cela qu'il Tavait en si grande estime.

BUT DE CET OlYRAGE. 91

taient ('I) ; préceptorat qu'il regardait comme bien supérieur, pour son utilité et son élévation, à toutes les magistratures qu'Athènes eût pu offrir à un homme de son mérite (2). Tous enfin ont vu, dans cette vie si constamment, si uniquement, si vertueusement consacrée au triomphe d'une seule idée, une particularité merveilleuse dont ils ont fait honneur à une organisation supérieure et presque divine, qui ne s'est plus représentée depuis Socrate, et qui a fait de lui, dans tous les siècles, un homme exceptionnel parmi tous les hommes (3).

Mais il est une singularité de sa vie ou plutôt de son intelligence, qui avait été prise en grande considération par l'histoire, par la philosophie et par la religion anciennes, et que les modernes ont presque complètement négligée, qu'ils ont même quelquefois niée, parce qu'ils ne pouvaient pas en donner l'explication; tandis qu'elle se trouvait tout expliquée, ainsi que je le montrerai plus tard, par les croyances grecques et par celles des premiers siècles de l'Église. Cette singularité psychologique est celle de son Démon ou Esprit familier^ des inspirations qu'il lui devait, des prophéties qu'elle le mettait à même de faire et des actes dont elle le détommait.

(4) Platon, Apologie, p. 53, 69.

(2) Platon, Apologie, p. 67, 69, 83 ; Gorgias, p. 160, 161. — Xénophon, Memorab., lib. 1, p, 731 et 732.

(3) Platon, Banquet^ p. 270.

92 BIT DE CïlT OrVRAGF,

Parmi ces écrivains^ pourtant, des hommes profondément versés dans la connaissance des sources originales, se sont crus fondés à avancer que l'antiquité, en masse, s'était trompée sur le fait du génie de Socrate, et que l'histoire de ce démon vient d'une mauvaise interprétation des paroles dont le sage d'Athènes se servait pour rendre les inspirations de sa conscience. D'autres ont dit que l'histoire de ce démon et de ses avertissements n'était qu'une supercherie de Socrate, propagée par la fraude ou par l'enthousiasme imbécile de ses disciples ; et ils ont rapporté, à l'appui de leur manière de voir, de prétendus exemples de pareilles fourberies, attribuées à quelques autres éminents personnages de l'antiquité (I ) .

Cet ouvrage montrera, je crois, toute la fausseté de la première de ces opinions, sur laquelle, du reste, il me faudra revenir. Quant à la seconde, elle ne saurait provenir que d'une singulière préoccupation d'esprit, ou d'une étude bien superficielle des actes et des dits du philosophe athénien, et des témoignages de toute sorte qui nous les ont fait connaître. Il y a eu un démon ou un génie de Socrate, et ce grand homme, comme tous ses contemporains, y a cru et devait y

(1) Saint Augustin, Cité de Dieu, liv. Vil, ch. 27. — Vandale^ De oraculis veterum ethnicorum, 1700, in-4, p. 16 et 20. — RoLLiN, Hist. anc, t. IV, liv. IX, ch. iv, s. 2. — Brotier, Observât, sur le Démon de Socrate, de Plutarque. — Barthélémy, Voyage du jeune Anacharsis^ ch. lxvii, Génie de Socrate.

croire, ainsi que je ne tarderai pas à le montrer.

Reste une troisième et dernière opinion, proposée par des écrivains qui croyaient à peine à sa vérité, et qui ne l'émettaient peut-être que pour conclure, d'une part, que Socrate n'était pas un fourbe, d'autre part, qu'il n'a rien existé chez lui de pareil aux inspirations de son génie ; et cette opinion, qui consiste à dire que Socrate était un Théosophe{l)y un visionnaire C^), et, pour dire le mot, un fou, cette opinion est la seule vraie.

Je m'arrête ici un instant, pour prévenir les sarcasmes de la surprise, ou les reproches d'une indignation que je comprends. Je veux empêcher qu^on ne croie qu'un honmie, voué, par nécessité et par goût, aux études philosophiques, veuille, de gaîté de cœur, et par un amour coupable du paradoxe, traîner, dans les cabanons de la folie, un des plus grandspersonnages de l'histoire, et la première tête de la philosophie. Je discute une question de psychologie historique, d'un intérêt immense et d'un caractère tout élucidateur, et je le ferai avec les secours qu'ont pu me fournir, sur ce sujet difficile, desétudesauxquellesia philosophie, la psychologie et l'histoire ordinaires ne sont pas habituées à se livrer» Mais je le ferai surtout avec la réserve qui m'est commandée par le sentiment que j'ai de ma faiblesse, et avec toute la pudeur que réclament et le nom de

(1) Diderot, art. Socrate et Théosophes,de V Encyclopédie tnéthodique, t. 111 de la Philosophie ancienne et moderne.

(2) Barthélémy^ ouvrage et endroit cités.

Socrate, etThonneur de la philosophie, et le respect des opinions des siècles. Je prie seulement qu^on veuille bien ne pas me juger sur une idée, ni mon travail sur un mot. Je prie qu'on me lise jusqu'au bout, avec l'atention que demandent de pareilles matières, et qu'on fasse, comme moi, abstraction du nom, pour ne voir que la vérité de la chose, toutes les conséquences, sans doute, qu'elle comporte, mais aussi sans y ajouter celles qu'elle ne comporte pas.

Mais en m'accordant cette vérité, on va me demander, ainsi que je me le suis demandé à moi-même, quelle est la nécessité, l'utilité même de semblables études, et qu'est-ce que la philosophie et l'histoire et, avec elles, la société, gagneront à savoir que Socrate était fou, et à voir ainsi s'obscurcir la plus belle réputation peut-être dont se puisse enorgueiUir le genre humain.

D'abord, je pourrais répondre que, si le fait est vrai, je n'ai point à m'occuper de ses conséquences. Elles se développeront bien d'elles-mêmes, et elles ne sauraient être mauvaises, parce que jamais la vérité n'a ce caractère, quelque haulement, quelque nettement professée qu'elle puisse être. J'entends la vérité philosophique, savante, celle qui ne descend dans les carrefours et les places publiques, quand toutefois elle a à y descendre, que lorsqu'elle s'est dépouillée, dans les hautes régions de la science, de tousses caractères d'âpreté, d'étrangeté, de malfaisance même, que lorsque

déjà les carrefours et les places publiques Tattendent, la réclament, et la feraient, la proclameraient d'euxmêmes, si la science tardait trop à la leur envoyer. Mais je ne veux pas me borner à cette réponse, et je dirai qu'à n'envisager la question psychologique relative à Socrale, que sous le rapport de son utilité philosophique et historique, cette question est une des plus importantes et des plus fécondes qu'il se puisse soulever, ainsi qu'on doit déjà le pressentir et que je le montrerai dans tout le cours de cet écrit. D'abord, la manière dont je la résous peut seule faire comprendre, je dirai plus, faire admettre le fait lui-même du démon de Socrate, ainsi que beaucoup d'autres faits analogues ; et sans cette explication, il faudrait nécessairement les rejeter; il faudrait, en particulier, regarder ce philosophe et ses contemporains, comme des fourbes ou des imbéciles; ce qui serait tout aussi raisonnable que de croire à l'interpolation de tous les passages des auteurs anciens, relatifs aux inspirations de son génie. Ensuite, cette explication est faite pour montrer, à elle seule, toute la fragilité de l'intelligence humaine, et tout ce qu'elle peut subir de transformations, même chez les têtes les plus puissantes, lorsque dans un esprit ardent et enthousiaste son activité prend un caractère de fixité trop constant. Elle donne, en un mot, la clef de cette pensée de Rousseau, qui en sentait la vérité en lui-même, que Vhomme qui réfléchit^ c'està-dire, qui creuse trop une même idée, est un animal

dépravé ; et elle peut mettre en garde les organisations moins fortes que celle de Socrate^ contre les dangers d'une passion ;, d'une pensée trop exclusive et prolongée pendant trop longtemps.

Quant à l'atteinte que porterait cette explication à la dignité de la nature humaine et à Thonneur de la philosophie^ l'objection qu'on voudrait tirer de là serait au moins maladroite, et Topinion contre laquelle on la dirigerait pourrait s'appuyer de bien d'autres faits célèbres. Il y a des noms et de grands noms, qui sont ceux d'artistes, de poètes, de savants, de philosophes, dont l'histoire psychologique est, au su de tous les hommes éclairés, celle que j'attribue à Socrate ; et l'antiquité elle-même n'était rien moins que sûre de l'intégrité de raison de Pythagore, de Démocrite, d'Empédocle et de plusieurs autres de ses grands hommes. Chez les modernes, la folie du Tasse, de Pascal, de Rousseau, celle de Swammerdam, de Barloeus, de Vanhelmont, de Swedenborg sont, à peu près, avouées maintenant par tous les hommes qui ont joint l'étude de la psychologie morbide à celle de l'histoire et de la philosophie , et si je ne craignais de faire naître ou de renouveler des douleurs contemporaines, je mon^ trerais l'art, la littérature, la science, ayant à l'heure qu'il est, des représentants assez nombreux dans les asiles ouverts au trouble de la raison par la science et la charité.

Et, après tout quelle souillure est-ce pour la nature

humaine^ que cette transformation maladive et extrême de ces grandes et glorieuses intelligences ? Chez elles,, la pensée, en se circonscrivant^ en se repliant sur elle-même^, en s'exaltant jusqu^à Tincandescence, a pris une forme qu'elle n'avait pas eue jusque-là; elle est devenue une image^ un son^ une odeur, une saveur, une sensation tactile. La corde trop tendue a vibré dans un mode qui jusqu'alors lui avait été étranger. L'épine s'est mêlée aux roses et aux lauriers de la couronne, et l'artiste, le poète, le savant, le philosophe, tout à l'heure la gloire du monde, est devenu l'objet de sa surprise et de sa pitié... Douloureuse transformation, sans doute, mais qui, dans l'ordre moral des choses, n'a rien de flétrissant pour l'humanité, rien surtout qui lui dévoile un mal qu'elle ne connût pas encore, et que la science eût dû lui cacher.

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