‹ Du démon de SocrateChapitre 30 sur 74 · ALCIBIADE · texte numérisé non relu

ALCIBIADE

« Qui est ce tuteur ?

SOCRATE

(( Le Dieu, Ôsoç, Alcibiade, qui, avant ce jour, ne m'a

{{) Platon, Premier Jlcibiade, page 19 de la traduction de M. Cousin ; page 9 du texte grec.

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n pas permis de te parler-, et c'est en suivant ses inspi- « rations que je te déclare que c'est par moi seul que tu a peux acquérir de la gloire (1). »

c( La faveur céleste rna accordé un don merveilleux « qui ne m'a pas quitté depuis mon enfance', cest une « voix qui, lorsqu'elle se fait entendre , me détourne de c( ce que je vais faire ^ et ne m^ y pousse jamais (2). Si un « de mes amis me communique quelque dessein, et « que la voix se fasse entendre (3), c^est une marque « sûre qu'elle n^approuve pas ce dessein et qu^elle Ten « détourne. Et je puis vous en citer des témoins. Vous « connaissez le beau Charmide, fils de Glaucon. Un « jour il vint me faire part d'un dessein qu'il avait^ « d'aller disputer le prix de la course aux jeux Né- « méens. Il n'eut pas plutôt commencé à me faire cette c( confidence^ que j'entendis la voix (4). Je Fen dé- « tournai donc, en lui disant : Tandis que je te parlais, « j'ai entendu la voix divine (5) ; ainsi ne va point à « Némée. Il me répondit : Elle te dit peut- être que je c< ne serai point vainqueur, mais^ quand même je ne « remporterais pas la victoire^ j'aurai toujours gagné

(1) Platon, Premier Alcibiade,i^Bige 85 de la traduction de M. Cousin ; p. 47 du texte grec.

S'aiaoviov. Ecrn 8ï toûto ^wvyj^ ri OTav "^évr.Tat, àsî aoi <îyî[7,a{v£i^ o

àv (J.î'XXw TVpOCTTeiV^ toutou àTrOTpOTTviv TrpOTpÉTkSl ^£ OÙ^ÏTVOTE.

(3) Kal -^ÉvYiTat ii cptovYi,

(4) E-^ÉVÊTO 71 (^WVïi. •

(5) ré-Yové (jxi r cpwvv) y\ tou ^aiu.ovîou.

c( à m'être exercé pendant ce temps. A ces mots il « me quitta, et s'en alla aux jeux. Vous pouvez savoir « de lui-même ce qui lui arriva, la chose le mérite « bien (1). Vous pouvez demander encore, si vous le (( voulez, à Clitomaque, frère de Timarque, ce que lui c( dit Timarque lorsqu'il allait mourir pour avoir mé- « prisé l'avertissement fatal, lui et Evathlus, le couce reur, qui lui offrit un asile dans sa fuite ; il vous race contera que Timarque lui dit en propres termes...

THÉAGÈS.

« Que lui dit-il, Socrate ?

SOCRATE

« Clitomaque, lui dit-il, je vais mourir pour n'avoir c( pas voulu croire Socrate. Que voulait dire par là c( Timarque? Je vais vous l'expliquer. Quand il se leva c< de table avec Philémon, fils de Philoménide, pour c( aller tuer Nicias, fils d'Héroscamandre, et il n'y avait c( qu'eux deux dans la conspiration, il me dit en se le- (( vaut : Qu'as >tu, Socrate? Vous autres, continuez à c( boire ; moi, je suis obligé de sortir, mais je reviendrai c( dans un moment, si je puis. Sur cela f entendis la c( voix^ et je lui dis: Ne sors pas, je reçois le signal c( accoutumé (2). Il s'arrêta; mais, quelque temps après, « il se leva encore, et me dit : Socrate, je m'en vais.

(1) Élien {Var. hist., VIII, i) raconte la même histoire.

(2) Kal (7-ol £-^évST&,x cpwvTi* xat sIttov irpôç aùrov Myi^a|ji.wç, Iwviv,

àvaTTïiç, ré"|'ov£ *|'àp u.rÀ to £Îw6o; cyip-slov ro S'atac'viov.

LE DÉMON d'après PLATON. 167

La voix se] fit entendre de nouveau {i), et de nouveau je l'arrêtai. Enfin la troisième fois, voulant échapper, il se leva sans me rien dire, et^ prenant le temps que j'avais l'esprit occupé ailleurs, il sortit, et fit ce qui le conduisit à la mort. Voilà pourquoi il dit à son frère ce que je vous répète aujourd'hui^, qu'il allait mourir "pour n'avoir pas voulu me croire (2). » « J'ai cela de commun avec les sages-femmes, que^ par moi-même, je n'enfante rien en fait de sagesse; et quant au reproche que m'ont fait bien des gens, que je suis toujours disposé à interroger les autres, etque jamais moi-même je ne réponds à rien, parce que je ne sais jamais rien de bon à apprendre, ce reproche n'est pas sans fondement. La raison en est que le dieu, ô Ôsoç, me fait une loi d'aider les autres à produire, et m empêche de rien produire moi-même. De là vient que je ne puis compter pour un sage, etque je n'ai rien à montrer qui soit une production de mon âme ; au lieu que ceux qui m'approchent, fort ignorants d'abord, pour la plupart, font, si le dieu, 0 beoçy les assiste, à mesure qu'ils me fréquentent, des progrès merveilleux qui les'étonnent ainsi que les autres. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'ils n'ont jamais rien appris de moi; mais ils trouvent d'euxmêmes et en eux-mêmes toutes sortes de belles

(1) Aùôiç i^iwtro ri cpwvvi.

(2) Platon, Théagès, traduction de M. Cousin, p. 237; du texte grec, p. 19, 20, 21.

M choses dont ils se mettent en possession^ et le dieu, « ô 6£oç, et moi nous n'avons fait^ auprès d'eux,, qu'un « service de sage-femme. La preuve de tout ceci est « que plusieurs qui ignoraient ce mystère, et s^'attric( huaient à eux-mêmes leur avancement, m' ayant « quitté plus tôt qu'il ne fallait, soit par mépris pour c( ma personne, soit à l'instigation d'autrui, ont depuis « avorté dans toutes leurs productions, à cause des « mauvaises liaisons qu'ils ont contractées, et gâté, « par une éducation vicieuse, ce que mon art leur avait c( fait produire de bon. Us ont fait plus de cas des ap- « parences et des chimères que de la vérité, et ils ont c( fini par paraître ignorants à leurs propres yeux et c( aux yeux d'autrui. De ce nombre est Aristide, fils c( de Lysimaque, et beaucoup d'autres. Lorsqu'ils c( viennent de nouveau pour renouer commerce avec « moi, et qu'ils font tout au monde pour l'obtenir, la a voix intérieure (i), qui ne m'abandonne jamais, me (( défend de converser avec quelques-uns, et me le permet i( avec quelques autres, et ceux-ci profitent comme la c( première fois. Et, pour ceux qui s'attachent à moi, « il leur arrive la même chose qu'aux femmes en trace vail : jour et nuit ils éprouvent des embarras et des (( douleurs d'enfantement plus vives que celles des « femmes. Ce sont ces douleurs que je puis apaiser ou « réveiller, quand il me plaît, en vertu de mon art.

(1) To •j'tpo[ji.svo'v [xoi ^atadviov.

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Voilà pour les uns. Quelquefois aussi, Théétète^ j'en vois dont l'esprit ne me paraît pas encore fécondé, et connaissant qu'ils n'ont aucun besoin de moi, je m'occupe avec bienveillance à leur procurer un établissement, et je puis dire^, grâce à Dieu^ahv ôsw, que je conjecture assez heureusement auprès de qui je dois les placer pour leur avantage. J'en ai donné ainsi plusieurs à Prodicus et à d'autres sages et divins personnages. La raison pour laquelle je me suis étendu sur ce points mon cher ami^ est que je soupçonne,, comme tu t'en doutes toi-même^ que ton âme souffre les douleurs de l'enfantement. Agis donc avec moi comme avec le fils d'une sage-femme, expert lui-même en ce métier ; efforce-toi de répondre autant que tu en es capable à ce que je te propose ; et si^ après avoir examiné ta réponse, je pense que c'est une chimère et non un fruit réel, et qu'en conséquence je te l'arrache et le rejette, ne t'emporte pas contre moi, comme font, au sujet de leurs enfants, celles qui sont mères pour la première fois. En effet, mon cher, plusieurs se sont déjà tellement courroucés, lorsque je leur enlevais quelque opinion extravagante, qu'ils m'auraient véritablement déchiré. Ils ne peuvent se persuader que je ne fais rien en cela que par bienveillance pour eux, ne se doutant pas qu'aucune divinité ne veut du mal aux hommes ; que je n'agis point ainsi non plus par aucune mauvaise volonté à leur égard, mais qu'il ne

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c( m'est permis en aucune manière ni de transiger avec c( Terreur, ni de tenir la vérité cachée. Essaie donc de « nouveau, Théétète, de me dire en quoi consiste la « science, et ne m'allègue pas que cela dépasse tes c( forces; si le dieu, ôeoç, le veut, et si tu y mets de la « constance, tu en viendras à bout (1). »

c< Quant à Texpédition de Sicile, vous pouvez savoir a de beaucoup de nos concitoyens, ce que je prédis « sur la déroute de Tannée. Mais, sans parler des préa dictions passées, pour lesquelles Je vous renvoie à c( ceux qui les connaissent, on peut à présent faire une (i épreuve du signal ordinaire (tou (ttijasiou), et voir s''il (( dit vrai. Lorsque le beau Sannion partit pour Tar- « mée, j'entendis la voix (syevsro (xot ay]ii.zio^) ; maince tenant qu'il marche, avec Thrasylle, contre Éphèse c( et Tlonie, Je suis persuadé qu'il y mourra^ ou qu'il c< lui arrivera quelque malheur, et je crains beaucoup « pour le succès de toute Tentreprise. Je te dis tout c( cela pour te faire comprendre que la puissance du (( génie (r\ ôuvajAcç autY) totî âai{ji,ovioo toutou) s'étend jus- « que sur les rapports que l'on veut contracter avec moi; (( il y a des gens quil repousse et ceux-là ne sauraient c( famais tirer de moi aucune utilité. Je ne puis même a avoir, avec eux, aucun commerce, Jl y en a d'autres « qiCil ne m'empêche pas de voir, mais sans qu'ils en

(1) Platon^ Théétète, p. 59 de la trad. de M. Cousin ; p. 65, 66, 67, du texte grec.

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soient plus avancés. Ceux qvHl favorise (r, tou §atixovtou ôuva[xcç) font, il est vrai, comme tu le dis, de grands progrès en très-peu de temps ; dans les uns, ces progrès sont fermes et permanents ; pour le reste, et c'est le grand nombre, tant qu'ils sont avec moi, ils profitent d'une manière surprenante, mais ils ne m'ont pas plutôt quitté qu'ils retournent à leur premier état, et ne diffèrent en rien du commun des hommes. C'est ce qui est arrivé à Aristide, fils de Lysimaque et petit-fils d'Aristide. Pendant qu'il fut avec moi il profita merveilleusement en fort peu de temps ; mais, ayant été obligé de partir pour quelque expédition, il s'embarqua ; à son retour il me trouva lié avec Thucydide ; mais la veille, il était survenu une querelle entre Thucydide et moi dans la conversation. Aristide étant donc venu me voir, et, après les premiers compliments et quelques propos : Socrate, me dit-il, je viens d'apprendre que Thucydide ose te tenir tête, et qu'il fait le superbe, comme s'il était quelque chose. Et il est, en effet, quelque chose, répondis-je. Eh ! quoi, reprit-il, ne se souvient-il plus quel pauvre homme c'était avant qu'il te vît? 11 ne paraît pas, lui répliquai-je. En vérité, Socrate, ajouta-t-il, il m' arrive, à moi-même , une chose bien ridicule. Et quoi donc ? C'est, me dit-il, qu'avant de m'embarquer, j'étais en état de m'entretenir avec qui que ce fût, et n'étais inférieur à personne dans la conversation.

« Aussi je recherchais la compagnie des hommes les « plus distingués^ au lieu que présentement c'est tout « le contraire ; dès que je sens qu'une personne est « bien élevée^ je l'évite, tant j'ai honte du peu que je « suis. Et cette faculté , lui demandai-je , t'a-t-elle « abandonné tout à coup, ou peu à peu ? Peu à peu, « me répondit-il. Et comment te vint-elle ? est-ce pour « avoir appris quelque chose de moi, ou de quel- « que autre manière ? Je vais te dire, Socrate, reprit-il, c( une chose qui paraîtra incroyable, mais qui est pourri tant très-vraie. Je n'ai jamais rien appris de toi, « comme tu le sais fort bien. Cependant je profitais 0 quand j'étais avec toi, même quand je n'étais que dans « la même maison, sans être dans la même chambre ; « quand j' étais dans la même chambre, fêtais mieux en- « core; et quand, dans la même chambre, j'' avais les c< yeux fixés sur toi, pendant que tu parlais, je sen- (( tais que je profitais plus que quand je regardais 0 ailleurs ; mais je profitais bien plus encore lorsque a j'étais assis auprès de toi et que je te touchais. Main- « tenant, ajouta-t-il, c'est en vain que je me cherche (( moi-même.

« Tel est, mon cher Théagès, le commerce que Von « peut avoir avec moi. S'il plaît au Dieu (tw ôsw), « tu profiteras auprès de moi, beaucoup et en peu de « temps ; sinon, tes efforts seront inutiles. Vois donc « s'il n'est pas plus sûr pour toi de t'attacher à quelce qu'un de ceux qui sont les maîtres d'être utiles.

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