ACTION A DISTANCE
« plutôt que de suivre un homme qui ne peut répon- « dre de rien (1). »
Je ne puis m'empêcher de faire remarquer ici tout ce qu'offrent d'étrange dans leur nature et leur développement, et de véritablement maniaque dans leur principe,, les croyances et les prétentions énoncées dans les deux passages précédents^ et surtout dans le dernier.
Voilà Socrate qui, non- seulement s'imagine recevoir des influences^ des inspirations divines, entendre une voix divine , mais qui, à raison de ce privilège, croit posséder, à distance, une influence semblable sur ses amis, sur ses disciples, et presque sur les étrangers ; influence indépendante même de la parole et du regard, et qui s'exerce à travers les murailles et dans un rayon plus ou moins étendu (2). On ne peut, en vérité,
(1) Platon, Théagès^ p. 2o9 de la trad. de M. Cousin; p. 21, 22, 23, 24 du texte grec.
(2) Marsile Ficin croyait encore à cette influence. Voici ses pai'oles : « Aristides et Thucijdides aliique, quamdiu Socrati propinquabant, etiam Socrate ipso tacente, in philosophise studiis proficiebant quam plurimum^ dœmonis illius instinctu, et quanto longius recedebant a Socrate, tanto reddebantur ad philosophiam ineptiores. » 11 pensait de même que Socrate, après sa condamnation, put prédire à An^tus ce qui devait arriver à son fils. {Theologia Platonica, lih. Xlll, cap. 2.) Un pareil fait de crédulité savante et philosophique est bien du domaine de la Psychologie de r histoire,
rien voir, rien entendre de plus extravagant^de plus caractéristique de la folie ; et les hallucinés, qui, sous mes yeux, prétendent envoyer ou recevoir à distance des influences physiques^ magnétiques, franc-maçonniques, ne s'expriment pas autrement que Socrate, et ne sont, sous ce rapport, pas plus fous quil ne Fêtait (1).
(1) Tout cela est un peu vif d'expression. Mais, encore une fois, cette expression est celle de la vérité. C'est à propos de ce passage ou de l'opinion qu'il renferme, qu'un écrivain que j'ai déjà cité a fait l'observation suivante : « M. Lélut a fait une autre objection à la raison de Socrate que je ne veux pas laisser passer. Il lui reproche, comme signe d'aliénation, la prétention d'agir sur ses amis à distance, et par l'intermédiaire de quelque fluide, comme on dirait aujourd'hui ; mais, à ce compte, il faudrait considérer comme fous tous ceux qui, de nos jours, croient encore aux merveilles du magnétisme... Une fausse théorie ne constitue pas un genre de folie, et l'on peut dire que la pré= tention de Socrate n'était qu'une théorie erronée. »
Non^ certes, il ne faut considérer ni comme fous ni même comme hallucinés les hommes qui rattachent à leur théorie du magnétisme les prétendus phénomènes de la vue et de Taction à distance. Il y a d'autres qualifications à leur appliquer, dont quelques-unes ne dépassent point les libertés d'une discussion honnête. Mais il n'y a rien de commun entre leur prétention et celle de Socrate. Socrate n'était, Dieu merci, ni magnétiseur, ni magnétisé, ni rien de pareil, et dans sa prétention il ne faisait point de théorie. Il éprouvait^ M. Donné Ta reconnu pleinement, de fausses perceptions de l'ouïe et même de la vue , qu'il regardait comme le résultat des suggestions d'un démon familier ; et c'est en vertu de ces fausses perceptions, ou de fausses perceptions analogues, qu'il s'attribuait cet autre privilège d'une action à distance exercée par lui sur ses amis et