EXPLICATJOÎS DE SES HALLUCINATIONS. 19K
résolu son problème, et ne s'apercevant pas que le glaive d^un soldat romain lui traverse la poitrine. C'est La Fontaine, oublié de Louis XIV. méconnu presque par Despréaux, et passant, aux yeux de la cour la plus spirituelle de TEarope, pour un homme de peu d'esprit... Mais il ne faut pas non plus se le dissimuler, le génie porté ainsi jusqu'à ses extrêmes limites, usant d'un instrument trop tendu, et s'y abandonnant à toute la violence, ou à toute la profondeur de ses inspirations, le génie est bien près de cet état déplorable dont on lui a quelquefois donné le nom. Un pas de plus, et l'intervalle est franchi; et au lieu de Galilée, vous avez Cardan (1), au lieu d'Alexandre, Mahomet, au lieu de Mélanchthon, Luther, au lieu de Platon, Socrate ; et c'est ce pas, en effet, que ce dernier a franchi. Cette pensée exclusive, vive, ardente, sublime, qui ne produisait tout à l'heure que ces singularités qui ne donnent que plus de piquant au génie, et cette concentration qui ne doit attirer sur lui que le silence du respect, cette pensée a changé de nature; elle a revêtu le caractère d'une image, d'un son, d'un objet extérieur en un mot. Elle s'est faite corps : verbum (2) caro factum est ; et le sacrifice a été consommé ; et l'humanité qui s'enorgueillissait naguère des prodiges d'une raison sublime et créatrice, n'a plus qu'à se voi-
(1) 'Voyez dans la seconde partie, sur Cardan et son Esprit familier, la note 4 .
(2) Ao^j'oî, esprit, pensée, raison.
1er la tête, pour pleurer la perte^ désormais irréparablC;, d'un de ses plus glorieux enfants.
Voilà ce qui est arrivé à Socrate. Ce qui n'était d'abord, en lui, qu'une impulsion irrésistible, une conviction profonde, une pensée de tous les instants, est devenu, par les progrès du temps, mais surtout par le fait d'une action incessante, une sensation externe de Touïe, et, je n'en doute pas, de la vue. Après les inspirations de la conscience, sont venues celles de la Divinité. Socrate a entendu le Dieu^ 6eoç, le Déîïion, ôat[i.ovtov, la voix, ^wvvi. Il a senti, dans tout son corps, les frémissements de leurs impulsions. Il a pensé, parlé, agi en conséquence. 11 s'est fait de tout cela un titre de gloire et de supériorité aux yeux de ses contemporains ; et ses contemporains l'ont cru sur parole ; ils l'ont admiré, divinisé, après lui avoir pourtant fait boire la ciguë, et ils ont transmis à la postérité, comme un héritage, cette divinisation d'une pensée malade. Il me reste à expliquer maintenant comment tout cela a pu se faire ; comment Socrate, la première tête philosophique de l'antiquité, a pu se laisser devenir fou, comment il a pu ne pas sentir qu'il le devenait ; comment, au moins, ses contemporains, ses amis, ses disciples, des hommes éclairés, des savants, des philosophes, ont pu ne pas voir ce qu'était leur concitoyen, leur maître, et ne pas s'apercevoir que sa psychologie à double face, si elle commandait l'admiration, appelait aussi l'étonnement
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et la pitié. Or toutes ces démonstrations, que j'ai déjà ébauchées, vont m'étre on ne peut plus faciles. Elles ressortiront tout naturellement de Texamen de la raison générale à Tépoque où vivait Socrate^ et surtout de celui des croyances religieuses. Je n'aurai pas besoin d'être bien long.
Le Polythéisme a eu ses fondements dans cette disposition naturelle à Fhomme, et qui lui est principalement nécessaire dans Tignorante enfance de Tâge et des nations, de chercher à tout une cause animée^, divine, et de traiter ainsi surtout les objets qui peuvent, de la manière la plus fatale^ lui faire ou le plus grand bien ou le plus grand mal. H ne faut donc pas, avec Verulam (1) et Vico (2), voir, dans les emblèmes mythologiques des anciens, soit une sagesse profonde, soit même une sagesse vulgaire. Il n'y a plutôt, dans le fait général qu'ils représentent, qu'une absurdité.^ ou, si l'on aime mieux, une nécessité vulgaire ; et pour s'en convaincre, il n'y a qu'à jeter les yeux autour de soi ; voir l'enfant donner à ses jouets de la vie, des sensations et des volontés ; l'homme grossier mettre à la place des faits ^ou des agents naturels les plus simples ses sorciers et ses loups-garoux ; l'homme éclairé, le philosophe même briser, avec colère, dans un premier moment, l'objet inanimé qui lui a causé de la douleur.
(I) De sapientia veterum.
(2j Scienza nmva , Milano, 1801, l. 111. p. S.
Les Dieux des Grecs étaient donc bien, pour eux, des dieux, des êtres réels, des corps, et ils en avaient, comme on sait, peuplé toute la nature. Le monde luimême était un Dieu ; les astres étaient des Dieux; le feu, réther, Tair étaient des Dieux (1). Mais c'étaient là les Dieux des fortes têtes, des philosophes, des Académiciens, des Stoïciens, des Péripatéticiens. Le vulgaire, les gens du commun, ne s'élevaient pas aussi haut. Parmi les astres, il leur suffisait du soleil et de la lune ; et, pour loger le reste de leurs divinités, ils ne dépassaient guère la cime des plus hautes montagnes de l'ancien continent, FIda, l'Olympe, FAthos. Mais à partir de là, les vallons, les plaines, les forêts, les fleuves, les mers, tout était plein de Dieux ; et il y en avait tant, dit saint Augustin (2), qu'on n'avait pas cru pouvoir en employer moins de trois ou de quatre à ouvrir et à fermer la plus modeste maison de Rome.
Lorsque les philosophes de l'ancienne Grèce, Pythagore, Anaxagore, Socrate et enfin Platon, intellectualisant un tant soit peu le polythéisme, eurent établi difi'érentes classes parmi les divinités de leur pays, voici à peu près comment la chose s'arrangea dans leur esprit et dans leurs ouvrages (3). Ils placèrent en première ligne un Dieu universel, immense (4), con-
(1) CicÉRON, De natura Deorum, lib. I, passim.
(2) De civitate Dei, lib. IV, cap. 8.
(3) EusÈBE, Prœparat. evangel., lib. IV, cap. 3, § 5.
(4) C'est celui dont il est si souvent question dans les Me-