DÉMONOLOGIE GRECQUE
piter ne voulait pas se donner cette peine, et pour une foule d'autres fonctions de même force (1). Ce n'est pas tout. Outre ces Démons de premier ordre, fils bâtards des dieux et des hommes, il y en avait d'autres, non moins occupés, et qui n'avaient pas la même origine. C'étaient les âmes des morts qui venaient servir de guide aux vivants (2) ; c'étaient même les âmes de ces derniers, suivant qu'avant la mort et en raison de leur pureté, elles étaient plus ou moins sorties du corps, c'est-à-dire soustraites à l'influence de la matière, et qu'elles pouvaient déjà faire l'office de mentors à l'égard de leurs propriétaires actuels (3).
On voit ici quels services la philosophie avait rendus à la société ancienne. Au lieu de ses dieux vulgaires et corporels, déjà bien assez nombreux et assez redoutables, elle lui avait peuplé jusqu'à l'air qu'elle respirait, de demi-esprits, dont quelques-uns, sans doute, devaient lui servir de guides tutélaires, mais dont beaucoup d'autres pouvaient lui nuire , ou du moins accroître sa superstition et ses terreurs.
Pour en finir avec les Démons, je dirai que le christianisme, qui les reçut en héritage de Platon et de ses disciples, fit à la doctrine païenne, sur ce sujet, quel-
(1) Apulée, loc. cit.y p. 134 et seq. — Maxime de Tyr, dissert. 14.
(2) Plutarque, Du Démon ou Esprit familier de Socrale, ch. 23. — Maxime de Tyr, Dissertatio 15.
(3) Plutarque, loc. sup.,ch. 28, 40,
ques modifications qui Tadaptassent à ses croyances. Les âmes des vivants ne quittèrent plus leur enveloppe terrestre qu^après la mort, soit pour expier dans des tourments^ dont la prétendue éternité était peut-être une opinion utile alors,, les fautes passagères de cette vie^ soit pour aller^ dans le sein de Dieu^ jouir des ineffables béatitudes dès lors offertes en récompense à rhumanité moins grossière par une religion qui s'épurait. Restaient donc seulement les vrais Démons, les Démons hybrides, dont j'ai parlé en premier lieu. Pour pères, au lieu des Dieux mythologiques, le christianisme leur donna ses Chérubins et ses Puissances (1), et il leur adjoignit les mauvais anges, que la révolte de Satan avait précipités dans le feu des enfers (2). Ai-je besoin d^ajouter que ces démons ou ces diables se trouvaient là tout à point pour remplacer les Dieux païens, désormais précipités de leurs trônes ou dépouillés de leurs honneurs, et que c^étaient eux qui, avant la naissance du Christianisme, avaient, sous le marbre et Tairain des idoles, prophétisé à Memphis, à Dodone, à Delphes, à Ef)hèse, et qui, quelquefois, avec la permission du Tout-Puissant, continuaient à y prophétiser encore, au temps et au dire de sain t Augustin (3),
(1) Lactance, Divin, instit., lib. II, cap. 15.
(2) Lactance, loc. sup. — Saint Augustin, De civitate Dei, lib. Yll, cap. 22.
(3) De civitate Dei, lib. V, cap. 7 ; De divinatione damonwm, p. 1120.
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de Lactance^ d'Origène, de Tertullien et de tous les pères et docteurs de l'Eglise, dont voilà, au fond, toute la doctrine sur ce point de psychologie historique?
Je reviens à Socrate, dont cette digression est loin, du reste, de m^avoir éloigné, témoin le titre et plus encore le but de cet ouvrage. En effet, toute cette doctrine des démons, intermédiaires obligés entre la Divinité et Thomme et guides bienveillants de ce dernier, c'est Socrate lui-même qui en est, sinon le père (1), du moins, qu^on me passe Texpression, le parrain, ainsi qu^il résulte^ entre autres preuves, de presque tous les dialogues de Platon ; et voici ce qui Ta conduit à fortifier cette théorie de tout le poids de sa conviction: Élevé dans la religion du paganisme,
(î) On lit dans le Commentaire d'Hiérodès sur les vers dorés, attribués à Pythagore, une théorie démonologique de ce de,i^nier philosophe, empruntée d'Orphée, des Egyptiens, et peut-être mênrie des Celtes, et dans laquelle les démons sont distingués en trois classes : 1° les démons supérieurs, ou célestes, qui ne sont autre chose que les grands Dieux du paganisme ; 2° les démons moyens ou aériens, les vrais démons, les démons socratiques ou platoniciens; 3° les démons inférieurs ou terrestres, ou les âmes des hommes, lesquelles ont surtout droit à ce titre quand elles ont quitté le corps.
Il y a encore d^autres théories pythagoriciennes des dieux et des démons, revues, corrigées et considérablement augmentées par les Alexandrins. 11 y en a notamment une dans Diogène-Laërce, à l'article Pythagore. 11 est inutile que je les rapporte.
dans la croyance aux songes, aux oracles, aux prodiges, son esprit, naturellement investigateur^ et en proie aussi à des inspirations qui dataient presque de la naissance, se demanda de bonne heure comment les dieux pouvaient, d'une part, donner lieu à ces songes, à ces oracles, à ces prodiges -, d'autre part, lui occasionner, à lui, ces inspirations, lui donner ces avertissements qui remontaient si haut dans sa vie. Les dieux, tels surtout que les concevait Socrate, ne pouvaient vaquer en personne à d'aussi minces fonctions. Se bornant au gouvernement général de l'univers, ils devaient se servir, pour tout le reste, d'agents intermédiaires, en général insaisissables par la vue, mais saisissables par l'ouïe, le tact, ou en vertu d'autres impressions plus profondes et plus intimes. De cette façon tout se trouvait expliqué : faits généraux relatifs aux oracles, aux prodiges, aux songes et à toutes les autres influences de la Divinité sur la terre et sur ses habitants ; inspirations particulières de Socrate sur les principes et les devoirs de la morale et sur l'épuration des croyances religieuses, deux choses qui ont fait le fond et le but de toute son existence. On peut presque dire que, dans de telles conditions, et tel que nous connaissons ce grand homme, il ne lui était pas possible d'avoir d'autres croyances que celles qu'il a eues, de tenir une autre conduite que celle qu'il a tenue, d'arriver à une autre fin psychologique que celle à laquelle il est arrivé. A plus forte raison ne lui