SA DÉMONOLOGIE
était-il pas possible de se voir ce quïl était réellement^ et ce qu'il avait commencé à être de si bonne heure ; et ce sont ces raisons, c'est-à-dire ces circonstances de lieu^ d'époque et de religion, qui expliquent encore pourquoi il n'a pas non plus paru tel, c'est-à-dire fou halluciné^ aux yeux des plus éclairés même de ses contemporains. Qu'y avait-il, en effet, d'extraordinaire à ce que leur concitoyen, leur ami, leur maître fût en communication avec la Divinité, lui dont la conduite était si pure, si sage, et, en quelque sorte, si providentielle et si divine; quand la Pythie de Delphes, la Sibylle de Cumes, ou même le moindre devin en crédit, jouissaient, à leurs yeux, du même privilège ? C'est le contraire qui l'eût été, et je m'étonne seulement qu'il ait pu y avoir, dans l'antiquité, quelques divergences d'opinion sur l'explication à donner des inspirations du Démon de Socrate (1).
En effet, tous les philosophes contemporains du sage Grec, ou voisins de son époque, n'ont pas donné de ce génie familier une interprétation aussi exclusivement
(1) J'écrivais ceci il y a vingt ans. Je ne m'imaginais guère alors que, aA^ant même Texpiration de ce terme, il se trouverait des écrivains qui auraient Tair d'expliquer sérieusement le fait, entre autres, du Démon de Socrate, comme ce philosophe et ses amis se l'expliquaient à euxmêmes. Je n'ajouterai rien^de plus sur ce sujet, si ce n'est cette simple réflexion, que ce qui pouvait être de mise au temps de Socrate et de Platon ne Test plus tout à fait autant du nôtre. Ce qui était folie ou erreur alors mériterait maintenant un autre nom. {Note de la deuxième édition.)
diabolique ou divine que Tont fait Platon, Xénophon, Plutarque, Apulée, Diogène-Laërce, Proclus, Chalcidius, Maxime de Tyr, Eusèbe, Lactance, Tertullien, Origène, Clément d'Alexandrie et beaucoup d'autres. Quelques-uns d'entre eux se contredisent même dans leurs explications, ou au moins ils ne sont pas trop sûrs de ce quil faut penser du fait de psychologie qui en fait le sujet (1). Ainsi Plutarque (2), conformément à quelques vues d'Heraclite, de Ménandre, de Xénocrate (3) et de Platon lui-même (4), est porté à voir, dans le génie familier du maître de ce dernier, les inspirations de son excellente nature, un bon démon, £uSai[jt,03v, qui ne serait, suivant la doctrine développée par un des interlocuteurs de son dialogue (5), que l'âme même de ce philosophe, soustraite en trèsgrande partie, par sa pureté, aux liens de son enveloppe mortelle. C'est d'après des idées analogues qu'un grand nombre de siècles plus tard, Marsile Ficin, qui admet l'influence d'un génie familier dans Socrate, pense qu'elle était favorisée par sa constitution mélancolique, qui le disposait aux extases, et lui donnait
(1) Celte incertitude se retrouve aussi chez des écrivains modernes. Voyez, par exemple, Gotf. Olearius, De genio Socratis, cap. 15, in Stanleï, P/w7os. histor., t. I; Brucker, Histor. crit. philos., t. I, p. 549 ; H. Ritter, Histoire de la philosophie, liv. VIT, ch. 2.
(2) Platon. quœst.,\, cap.l.
(3) Aristote, Topic, lib. II, cap. 6.
(4) Clément d'Alexandrte, Stromat., hb. II, p. 417.
(5) Du Démon de Socrate^ ch. 40.