‹ Du démon de SocrateChapitre 50 sur 74 · OPINION DE M. COUSIN SUR LE DÉMON DE SOCRATE · texte numérisé non relu

OPINION DE M. COUSIN SUR LE DÉMON DE SOCRATE

« Note de l'Apologie. — Pages 87, 88, 89. — Y a-t-il quelqu'un qui admette quelque chose relatif aux démons, et qui croie pourtant qu'il n'y a pas de démons ?

*'E(yô' offTtçoaifjLovta [xh vo[xi(^£t 7rpàY[xaTa eivai, oal|J^ovaç ôs où vo(xiC£t (Bekkei-, p. 110).

a Socrate admettait une révélation surnaturelle qui lui enseignait, en toute occasion, ce qu'il devait faire et surtout ce qu'il devait éviter. Il croyait sentir en lui quelque chose au-dessus de l'humanité qui l'éclairait et le dirigeait. Il ne disait pas que ce fût un être positif; il s'arrêtait au fait dont il avait la conscience, et se servait de l'expression : x\ Satjxovtov, non pas un Dieu tout à fait, mais une espèce d'intermédiaire entre les Dieux et les hommes, quelque chose qui appartient à la nature des Démons que la mythologie païenne place entre le ciel et la terre. L'orthodoxie du temps ne reconnaissant pas là précisément ses Dieux, avec leur histoire et leurs noms propres, accuse Socrate de substituer à la religion établiexaivà oat^xovta, c'est-à-dire, une rehgion nouvelle, fondée sur un mysticisme démoniaque. Soit, répond Socrate à Mélitus ; du moins alors ne suis-je pas athée. Car enfin tu ne m'accuses pas d'admettre l'accident sans le sujet, l'adjectif sans le substantif. Si j'admets Tt âat[xovtov,Ttvot 5ai[jLovta(sous-entendez 7rpaY[J.aTa , comme Tipâ-yj^aTa ittîtixoc, 7tpaY[jiaTaàvôpw7r£ca, '7rpay[/,aTa aùX-z^Tixa, et enfin plus bas expressément Tipayaara oatçAovta), quelque chose de relatif aux Démons^

il faut que tu m'accordes que j'admets des Démons, ^atfxovaç. Or, les Démons sont enfants des Dieux ou Dieux eux-mêmes; donc j'admets les Dieux. Ce passage est très-clair en lui-même. Malheureusement, il a été défiguré par tous les traducteurs, Sclileiermacher excepté, lesquels s'obstinant, contre toute raison logique et grammaticale, à prendre ôaifxovta substantivement et à le traduire par divinités, font faire à Socrate le raisonnement suivant : Selon toi, j'admets des divinités, cela suppose que j'admets des Démons ; or, si j'admets des Démons, il s'ensuit que j'admets des Dieux ou des enfants de Dieux; donc j'admets des Dieux. Conclure des divinités, c'est-à-dire, des Dieux aux Dieux, n'est pas difficile. Mais on contestait précisément à Socrate qu'il admît des Dieux ou des divinités; et, dans sa croyance à quelque chose de relatif aux Démons, on voyait une preuve qu'il n'admettait pas de Dieux, C'est donc de laque Socrate devait partir pour prouverqu'il n'était pas athée. On voit maintenant pourquoi dans l'Apologiej j'ai traduit Satpvia par quelque chose de relatif aux Démons, ou même par l'inusité démoniaque, pour avoir un adjectif qui conduisît naturellement à Démons, et exprimât nettement le rapport et Tordre de toutes les parties du raisonnement de Socrate . » « Note du Théagès. — Page 257. La faveur céleste m'a accordé un don merveilleux qui ne m'a pas quitté depuis mon enfance ; c'est une voix qui, lorsqu'elle se fait entendre '

'lEo'Tt Y«p '^' ^s^ ;j.oipa 7rap£7ro[jt.£VOv 1(7.01 Ix TratSbç àp^a- |j(,£Vov ôatfxoviov £<TTt oè TouTO cptov-)) '/^ orav yEVYiToct,.. (Bek-

ker, p. 275.)

« Nous avons établi, dans les notes de TApologie, que le xo Satpvtov devait être pris adjectivement et non substantivement. Ici se vérifie cette remarque, car si To Sataovtov voulait dire un démon, il serait assez bizarre d'expliquer un démon par une voix, a>ojvv] r\...

«Je conviens que plus bas, p. 276, on litri cpwvY] tou §ai[jLoviou, et Schleiermacher convient aussi que, cette fois, TO ôatjxovtov est pris évidemment pour une personne; mais il ajoute avec raison qu'on chercherait en vain quelque chose de semblable dans l'Apologie et ailleurs. On peut dire encore que l'imitateur de Platon, auquel nous devons le Théagès, faute d'avoir bien compris le sens délicat du to Satjjioviov de l'Apologie, a bien pu, comme font ordinairement les imitateurs, gâter V expression platonicienne en la déterminant trop, et convertir une nuance, légèrement indiquée par un adjectif dans le modèle, en une notion positive et fixe, représentée substantivement dans la copie. Ici, j'ai dû me servir du mot génie, par la même fidélité qui me l'a fait rejeter ailleurs. »

Bien que, dans ces deux notes et surtout dans la première, la pensée de M. Cousin s'enveloppe, comme à l'ordinaire, d'un nuage qui lui donne une forme indécise, ce qui me semble pourtant résulter de leur

contenu, c'est que, suivant ce philosophe, Socrate, qui admettait en réaUté des Démons, ou des semi-Dieux, intermédiaires entre les grands Dieux et les hommes, ne croyait pourtant pas qu'un de ces Démons fût, en personne, Fauteur des inspirations qu'il ressentait. S'il semblait le dire, ce n'était chez lui, ou chez Platon, qu'une manière figurée de s'exprimer ; mais, au fond, il n'entendait rendre par là que l'espèce de révélation surnaturelle^ qui lui enseignait, en toute occasion, ce qu'il devait faire ou éviter ; et cela conformément à la théorie de l'inspiration développée dans l'Ion et dans le Phèdre, et que M. Cousin n'a presque fait qu'intellectualiser dans la Vl^ leçon de son cours de l'Histoire de la Philosophie. Cette opinion, qui ferait de Socrate un inspiré d'un genre on ne peut plus ambigu, tombe, je n'ai plus besoin de le faire remarquer, devant l'ouvrage qu'on vient de Hre ; et je veux moins la combattre, qu'examiner sur quelles raisons M. Cousin a cru pouvoir la motiver. Suivant ce savant écrivain, le 10 oat[xovtov des dialogues de Platon doit être pris adjectivement et non point substantivement (1) ; cette assertion est le seul fond de toutes ses preuves. Mais d'abord, considéré en lui-même, ce mot peut indifféremment offrir l'un ou l'autre de ces sens, et mon

(1) Avant M. Cousin, Fraguier avait avancé la même opinion et commis la même erreur. Voici ses paroles : « 11 faut bien remarquer que, dans ce que Socrate semble dire de son démon, ^aip.dvtov n'est pas un nom substantif comme

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livre prouve assurément qu'« priori c'est dans le dernier qu'il doit être envisagé. Et c'est^ en effets dans ce sens, que l'ont pris tous les écrivains qui, depuis Platon et Xénophon, se sont occupés du Démon de Socrate : Cicéron, Plutarque, Diogène-Laërce, Apulée, Maxime de T^r, Proclus, Elien, Eusèbe, Lactance, TertuUien, Origène, auteurs grecs ou latins, plus ou moins rapprochés du temps où vivait Socrate, et qui savaient apparemment mieux que les hellénistes de nos jours dans quel sens à la fois historique et philologique, il faut prendre le to Satfj-oviov de Platon ou de son maître.

Si, dit M. Cousin, d'après Schleiermacher, on trouve, dans le Théagès, qui n'est qu'une imitation de Platon, y\ cpwvY] Tou SaifAoviou, OÙ ce dernier mot est évidemment un substantif, on chercherait en vain quelque chose de semblable dans l'Apologie et ailleurs ; et M. Cousin et Schleiermacher se trompent; car, dans l'Apologie même, vers la fin, je lis, y\ yàp slojôuta ixavTtxv) 7) TOU Saifxovtou, V avertissement accoutumé du démon, où évidemment 5ai[jt.ovtov est un substantif. Il est vrai que M. Cousin traduit cette phrase tout simplement par inspiration prophétique. Mais cela ne prouve autre chose, sinon que ce savant helléniste n'a pas senti l'im-

dans cette phrase de TEcriture : Omnes Dei gentium Dœ~ monia; c'est Fadjectif de ^Vî(xtùv, comme ôsïov l'est de ôso'ç, Divinum de Beus. » [Mémoires de V Académie des inscriptions et belles-lettres, t. IV, 1746, p. 368.)

portance psychologique du to Saifxovtov pris substantivement; et cela n'a rien d'extraordinaire, car, un peu plus haut, il dit : si to âatfxoviov signifiait un démon, il serait assez bizarre d'expliquer un démon par une voix, cû03vy). Or, le lecteur doit être persuadé maintenant que cette explication, bien loin d'être bizarre, est nécessaire, et la seule vraie. C'était précisément cette voix, qui était la plus haute expression du fait du Démon de Socrate; c'était elle qui lui en annonçait le plus indubitablement la présence ; parce que ce Démon et cette voix, c'était tout un, c'est-à-dire, une fausse sensation de l'ouïe; je me suis déjà assez étendu sur ce point, pour n'avoir plus à y revenir. Au reste, ce n'est pas seulement ici que M. Cousin n'a pas senti l'importance psychologique du mot cpojv-}], pas plus qu'il n'a senti celle duTo oatpvcov pris substantivement. Dans l'Apologie, à l'endroit où Socrate, expliquant pourquoi il n'a jamais eu le courage de se trouver dans les assemblées du peuple pour y donner ses conseils à la république, dit qu'il en a été empêché par quelque chose de divin et de démoniaque qui devient une voix, ô'ti ÔsTov xt xai ôat|j,ovcov YiyvsTai cptovv] , M. Cousin , gâtant ici à son tour Vexpression platonicienne, où cpoiVT^ indique si positivement une hallucination de l'ouïe, traduit par, c'est je ne sais quoi de divin et de démoniaque ; ce qui ne saurait rendre la pensée de Platon, et bien moins encore celle de Socrate.

Je ne comprends pas d'ailleurs comment M. Cousin

a pu ne pas voir que le to Saijxovtov dans Platon, indépendamment des cas fort nombreux où il est très-évidemuient pris substantivement, devait, dans les cas douteux, être la plupart du temps interprété dans le même sens. Car, dans Xénophon (comme Platon, témoin oculaire et auriculaire des hallucinations de son maître), il se trouve aussi, soit dans les Memorabilia, soit dans TApologie, un grand nombre de passages, où le TO oatfxoviov ne peut être pris que substantivement. En outre, dans Platon comme dans Xénophon, Socrate, pour exprimer les avertissements ou la présence de son génie, se sert très-souvent et presque d'une manière indifférente, du mot Dieu, ô ôsoç, qu'il particularise, et dont assurément on ne peut faire un adjectif (1). Ici, il est vrai, M. Cousin ne tombe pas dans la faute commise par Dacier, qui, faisant presque de Socrate et de Platon des philosophes chrétiens, rend toujours ô Gsoç par Dieu. M. Cousin , au contraire, dit le Dieu et conserve ainsi, sans le savoir, à l'expression platonicienne, le caractère de particularité néces-

{\) Cette remarque appartient, pour ainsi dire^ àProclus, dont M. Cousin est, je crois, le plus récent éditeur. Cet éclectique, en son commentaire sur le Premier Alcihiade, entendait tellement bien le to ^ai(;.ov'.ov dans un sens substantif, qu'il dit que Socrate pouvait, avec vérité, appeler indifféremment son génie familier Démon ou Dieu^ parce que ce génie était si haut placé dans Téchelle des Démons^ qu'il se confondait avec les Dieux, et méritait d'être traité comme leur égal.

saire pour représenter la fausse sensation d'un halluciné.

Ce n'est pas que, dans certains cas, le mol Satpvtov n'ait été véritablement employé adjectivement par Socrate, et je vais dire, à ce sujet, suivant quelle échelle psychologique le sage Grec modifiait Texpression de ses sensations morbides. Lorsque ces dernières consistaient tout simplement en un sentiment vague, indéterminé, de l'assistance lointaine de son grand Dieu, ou des Dieux païens, Socrate disait, 6£oç, 6£oi, Dieu, les Dieux, le Dieu de Delphes. La sensation se particularisait-elle davantage, le Dieu semblait-il se rapprocher ? Socrate disait, ô 6£oç, le Dieu. Agissant déplus près encore, le Dieu pour lui, devenait le Démon, to ûac[jtovtov, h Saijxwv. Dans certains cas, la sensation, quoique plus déterminée, n'était peut-être encore qu'une illusion, relative à un mouvement extérieur quelconque, que Socrate interprétait à sa façon, et alors il se contentait de dire^ to Saijxoviov (T7]jjt,£Tov, le signe du Démon (Républ., VI), TO £tojGoç (7y)tjL£Tov Tou Sac[jt,oviou, le signe accoutumé du Démon (Euthydème), t1 Saijxovtov IvavTttojxa, quelque empêchement du Démon (î^"^ Alcibiade) . Enfin, la sensation devenait-elle tout à fait spéciale, auditive, sans cause dans le monde extérieur, Socrate alors entendait la voix, cpwvTi. C'était là le superlatif de ses hallucinations.

Je termine ici cette discussion^ qu'il serait complètement inutile d'étendre davantage, et que je n^'aurais

pas soulevée,, si je lui avais cru le moindre caractère philologique. Ma position m'a forcé à m'occuper^ en psychologie, de choses plutôt que de mots, et ce sont des choses seulement dont je voulais étabhr la vérité. Les mots se sont ployés à cela d'eux-mêmes. Ils sont venus expliquer les faits, comme ils ont à leur tour été expliqués par eux; et la facilité avec laquelle a été obtenu ce double résultat me paraît un assez bon garant de la fidélité qu'ont mise Platon et Xénophon à rendre les préceptes et les hallucinations de leur maître. C'est une idée que je soumets au jugement des hellénistes et des philosophes.

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