‹ Du démon de SocrateChapitre 53 sur 74 · HISTOIRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE

reille dextre ; si c'estoit quelque homme de bien, et qui vînt pour son bien, il sentoit aussi le signal à Toreille senestre. Et quand il vouloit boire ou manger chose qui fust mauvaise, il sentoit le signal; s'il doutoit aussi de faire ou entreprendre quelque chose, le mesme signal lui advenoit. S'il pensoit quelque chose mauvaise et qu'il s'y arrestast, il sentoit aussi tost le signal pour s'en détourner. Et quelques fois quand il commençoit à louer Dieu de quelque psalme, ou parler de ses merveilles, il se sentoit saisi de quelque force spirituelle, qui luy donnoit courage. Et affm que il discernast le songe par inspiration d'auec les autres resueries, qui aduiennent quand on est mal disposé, ou que on est troublé d'esprit, il estoit eueillé de l'esprit sur les deux ou trois heures du matin, et vn peu après il s'endormoit : alors il auoit les songes véritables de ce qu'il deuoit aduenir. En sorte que il dict que depuis ce temps-là il ne luy est aduenu quasi chose, qu'il n'en ayt eu aduertissement, ny double des choses qu'on doibt croire, dont il n'en ayt eu résolution. Vray est qu'il demandoit tous les jours à Dieu qu'il luy enseignast sa volonté, sa loy, sa vérité, et employoit un jour de la sepmaine, autre que le dimanche (pour les desbauches qu'il disoit qu'on faisoit ce jour-là), pour lire en la Bible, et puis méditoit, et pensoit à ce qu'il auoit leu, puis après il prenoit plaisir à louer Dieu d'vn psalme de louanges, et ne sortoit point de sa maison le jour qu'il festoyoit; et néant-

d'un esprit frappeur. 2 4 ri

moins au surplus de toutes ses actions il estoit assez joyeux^ et d'vn esprit gay, allegant à ce propos le passage de Tescripture qui dict^ vidi faciès sanctorum lœtas. Mais si^ en compagnie, il lui arrivoit de dire quelque mauuaise parole, et de laisser pour quelques jours à prier Dieu, il estoit aussi tost aduerty en dormant. S'il lisoit un livre qui ne fust bon, l'esprit frapoit sur le livre, pour le luy faire laisser, et estoit aussi tost détourné s'il faisoit quelque chose contre sa santé, et en sa maladie gardé soigneusement. Brief, il m'en a tant compté que ce seroit chose infinie que de vouloir tout réciter. Mais surtout il estoit aduerty de se leuer matin, et ordinairement dès quatre heures, et dict qu'il ouït vue voix en dormant qui disoit, qui est celuy qui le premier se leuera pour prier? Aussi dict il qu'il estoit souuent auerty de donner l'aumosne, et alors que plus il donnoit l'aumosne, plus il sentoit que ses affaires prospéroient. Et comm.e ses ennemis auoient résolu de le tuer, ayant sceu qu'il deuoit aller par eau, il eut vision en songe que son père lui amenoit deux chenaux, l'vn rouge, l'autre blanc, qui fut cause qu'il euuoya louer deux chenaux, l'vn rouge, l'autre blanc, sans luy avoir dict de quel poil il les vouloit. Je luy demandai pourquoy il ne parloit pas ouvertement à l'esprit; il me feist response que vne fois il le pria de parler à luy, mais que aussi tost l'esprit frapa bien fort contre sa porte, comme d'vn marteau, luy faisant entendre qu'il n'y prenoit pas

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plaisir ; et souuent le destournoit de s'arrester à lire ni à escrire, pour reposer son esprit, et à méditer tout seul^ oyant souuent en veillant une voix bien fort subtile et inarticulée. Je luy demanday si jamais il avoit vu Tesprit en forme, il me dict qu'il n'avoit jamais rien veu en veillant, horsmis quelque lumière en forme d'un rondeau, bien fort claire. Mais vn jour estant en extrême danger de sa vie, ayant prié Dieu de tout son cœur qu'il luy plust le préserver, sur le poinct du jour entre-sommeillant, il dict qu'il apperçeut sur le lit où il étoit couché, vn jeune enfant vestu d'une robe blanche changeant en couleur de pourpre, d'vn visage de beauté esmerueïllable ; ce qui l'asseura bien fort. Une autre fois estant aussi en danger extrême, se voulant coucher, l'esprit l'en empescha, et ne cessa qu'il ne se fust leué : et lors il pria Dieu toute la nuict sans dormir. Le jour suyvant Dieu le sauua de la main des meurtriers d'vne façon estrange et incroyable, et après avoir eschapé le danger, il dict qu'il ouït en dormant une voix qui disoit, il faut bien dire, qui en la garde du hault Dieu pour jamais se retire. Et pour le faire court, en toutes les difficultés, voyages, entreprises qu'il auoit à faire, il demandoit conseil à Dieu. Et comme il prioit Dieu qu'il luy donnast sa bénédiction, vne nuict il eut vision en dormant, comme il dict, qu'il voyoit son père qui le bénissoit. J'ai bien voulu réciter ce que j'ay sçeu d'vn tel personnage, pour faire entendre que l'association des ma^

lings esprits ne doibt pas estre trouuée estrange, si les anges et bons esprits ont telle société et intelligence avec les hommes (1). (Pages 10 et suivantes.)

[i] Guy-Patin a prétendu que Thistoire démoniaque cidessus est celle de Bodin lui-même. Gotfr. Oléarius [a] et Brotier (6) ont accepté son témoignage, ou, si l'on veut, celui du Patiniana, et je serais très-disposé à en faire autant. Le récit fait par Bodin me paraît avoir un cachet bien intime et bien personnel, et le bon Ange qui en est le héros pourrait, en effet, très-bien avoir été le familier de l'homme aux yeux duquel, entre autres opinions aussi insensées, les comètes n'étaient autre chose que des esprits de grands personnages qui, après avoir durant des siècles habité l'atmosphère terrestre, se retirent enfin dans les profondeurs du ciel pour y jouir en repos de leur gloire [c). Je dois le dire pourtant, je ne trouve, soit dans la Démonomanie, soit dans les autres ouvrages de Bodin, rien qui se rapporte au fait allégué. Bayle, dans Tarticle de son Dictionnaire qu'il a consacré à ce philosophe, ne parle point de son prétendu Esprit. Il dit seulement, d'après de Thou {Histoire^ liv. CXYUI, p. 771), que Bodin fut, en son temps^ accusé de magie. Et, en effet, Naudé, dans son Apologie , défend Bodin de cette inculpation.

Voici au reste le passage dn Patiniana. C'est au moins un document intéressant à signaler aux dignes plumes qui se consacrent avec tant de candeur à l'histoire des esprits mobiliers, autrement dit les esprits frappeurs.

« J'ai ouï dire à un homme qui le savait de MM. Pithou, que Bodin avait un démon ou esprit familier comme Socrate, qui le dissuadait de faire ce qui ne lui convenait pas, niinquam ad hortandum, sed semper ad prohibendum. Le

[a) De genio Socratis, cap. 15, in Stanley, Philos, hislor., 1. 1. (6) Observations sur le livre du Démon de Sacrale de Plutarque. [c] Universœ naturce Ihealrum, 1586, p, 221.

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