DEUXIEME OBSERVATION
Folie purement sensoriale. — Hallucinations de l'ouïe, de la vue, du tact, de l'odorat et du goût. — Nul autre délire que ces fausses perceptions, et les inductions qui en sont tirées.
Synonymie. — Genre Mélancolie des médecins de Tantiquité et de presque tous les modernes.
Démonomanie de Sauvages, Sagar, CuUen, etc.
Sensitive et Delusive insanity d'Arnold.
Espèce Démonomanie,, genre Hallucination Illmio de Crichton.
Monomanie d'Esquirol, etc.
G. est un vieillard de 65 ans, de physionomie et de mœurs douces, d'une intelligence ordinaire, exerçant
le métier de cordonnier. Il a été admis dans la division des aliénés, le l^"* mai 4828.
11 a eu la petite vérole à Tâge de 11 ans. Il en fut aveugle, dit-il, pendant 4 mois, et en a conservé une ophthalmie chronique, caractérisée encore par de la rougeur au bord libre des paupières. Il s'est marié à rage de 21 ans, et à 32 a servi comme volontaire, de 1793 à 1794. Il a rapporté du service militaire des « fraîcheurs, » qui immédiatement Font rendu trèsmalade, et dont il lui reste un « lombago » qui le fait marcher courbé et comme ployé en deux. Il y a 18 ans, la misère rendit sa femme folle, et elle est restée en cette qualité à Thospice de la Salpêtrière.
En 1820, G. revenait de Montsouris : il était, dit-il, bien portant, n'avait pas bu. Il « voit » huit ou dix hommes qui le suivaient : il les c< entend » chanter, et se range pour les laisser passer. Il tombe, et se retrouve dans un corps de garde, avec une plaie profonde au-dessus du sourcil gauche, et dont on voit encore la cicatrice. On le transporte chez lui. Quelques jours après, on lui dit qu'il a indubitablement été frappé par les hommes qu'il a vus le suivre dans la plaine de Montsouris. Il le croit d'autant mieux, qu'un de ses amis et sa femme ont été dernièrement attaqués et blessés, mais dans un autre lieu. Actuellement encore, G. est persuadé qu'il a été suivi et frappé par des individus faisant partie d'une bande de voleurs, qui auraient commis beaucoup d'actions semblables, égale-
ment restées impunies. A la suite de sa chute et de sa blessure, il a conservé longtemps une douleur dans le côté droit de la tête. Il ajoute que, depuis deux ou trois ans, il lui arrivait souvent de « voir les bords des ruisseaux » près desquels il passait, « verts ou rouges, » et que cela coïncidait avec de « violents étourdissements. »
Au mois d'août 1827, en rentrant chez lui un soir, il commence, « brusquement et pour la première fois, à entendre du bruit, des voix » qui le menacent de malheur, et l'effrayent au point qu'il appelle un voisin, et le prie de faire avec lui une perquisition dans les greniers, pour y chercher les individus qu'il croit avoir entendus. La perquisition est infructueuse. G, engage son compagnon à coucher dans sa chambre. Pendant la nuit, il « entend encore les mêmes voix ; » mais son compagnon n'entend rien. Les jours, les nuits suivantes, G. fut en proie aux mêmes perceptions. Cela dura ainsi pendant « quatre mois. » Au bout de ce temps, non-seulement il « entendit des voix, » mais il c( vit, » soit en tout, soit en partie, les individus qui lui parlaient.
Depuis qu'il est à Bicêtre, les fausses perceptions sont de plus en plus fortes ; elles sont continuelles et ont lieu la nuit comme le jour. La lassitude seule procure du sommeil à G. ; mais l'habitude a presque fait cesser la crainte que ces perceptions lui inspiraient jadis.
SUR LA FOLIE SENSORIALE. 28Ij
Pendant la nuit, les « voix » le tiennent éveillé et le menacent, lui parlent de tout ce qu'il a fait, de ce qu'il fera ; elles le défient de se délivrer d'elles. Ces « perceptions relatives à Touïe » s'accompagnent de a pef' ceptions relatives à la vue ; » G. « voit » en totalité ou en partie les personnes dont il croit « entendre » la a voix. » Une d'elles lui a, dit-il, un jour, « montré » seulement « deux doigts. » Ces personnes sont trèslégères, comme faites de carton, et remplies de vent, et c( peut-être est-ce là leur nature. » Aussi, rien de plus facile que de les « repousser » du pied ou de la main. Dans une lutte semblable avec une d'elles, il y a huit jours, G. s'est laissé choir de son lit, et s'est blessé à la main droite. Il voit ces personnes se vêtir des habillements des malades qui couchent dans la même salle que lui, et venir le trouver dans ce costume. A ces perceptions de l'ouïe et de la vue, se joignent des c< perceptions » légères du « tact : » G. « sent » ses persécuteurs le « toucher, le pousser. » Il s'y joint aussi des perceptions de « l'odorat et du goût: l'haleine » de ces personnes « sent » réellement « mauvais ; » elle lui « infecte le nez et la bouche, » et il est obUgé de se rincer cette dernière cavité tous les matins en se levant.
Pendant le jour, G. a presque exclusivement les perceptions de l'ouïe ; cependant celles de la vue ont quelquefois Ueu aussi, mais d'une manière vague, fugitive, incomplète, car G. souvent ne voit alors que le
visage^ ou une partie du corps de ses persécuteurs. Les perceptions de Touïe^ au contraire, ont lieu continuellement, même pendant que vous parlez à G. sur le sujet même de ses peines^ c'est-à-dire de ses hallucinations. Ainsi il vous dit : Tenez, dans ce moment même la voix me dit telle chose : la personne à laquelle elle appartient peut être à telle distance, là-bas, sous ces combles, et elle a dû pour y entrer passer par ce petit trou. Depuis onze mois, G. n'a pas passé un seul jour, une seule nuit, un seul instant, excepté ceux du sommeil qui sont rares et fort courts, sans être tourmenté de ses fausses perceptions. Il y croit fermement, bien qu'il soit tenté de regarder les êtres qui le persécutent ainsi comme d'une nature autre que la sienne, et ayant, entre autres facultés, celle de se transporter, sans être vus, et avec la rapidité de l'éclair, d'un lieu dans un autre. Il croit qu'on peut le délivrer d'un semblable état, et m'en fait la demande formelle.
G. joue aux cartes avec attention et succès, mais tout en jouant, il entend continuellement ses voix qui lui parlent de son jeu, et de choses qui y sont étrangères. « A l'instant même, me dit-il, la voix prononce telle parole et maintenant telle autre ; ils sont six : ce sont des diablotins ; ils obéissent à leur maître qui est Satan. »
Depuis plusieurs jours, je ne cesse de lui faire entendre que je m'occupe des moyens de le délivrer des importuns qui le tourmentent, et il a en moi la plus grande confiance à cet égard. Aussi « ses perceptions de l'ouïe
se rapportent-elles à nos conversations sur ce sujet; » Ses persécuteurs lui disent, même dans le moment où je lui parle, que j'aurai beau faire, que je ne viendrai pas à bout de mon dessein, qu'il faudra qu'il vienne avec eux se ranger à Tobéissance du « diable. » Quelquefois cependant, durant nos conversations, les voix ne se font pas entendre à G. Les êtres auxquels elles appartiennent croient, dit-il, au Très-Haut ; mais « ils ne croient pas à la divinité de Jésus-Christ ; » et « telle paraît être en effet aussi la croyance de G. »
11 est sujet à une légère céphalalgie, surtout à droite ; le bord libre des paupières est rouge et injecté; les yeux sont larmoyants. Il n'y a pas de bluettes ; la vue est fort bonne ; les pupilles sont contractées. G*** lit et travaille facilement sans lunettes ; il perçoit fort bien, et telles qu'elles sont pour tout le monde, les odeurs et les saveurs. Il n'y a ni tintements, ni bourdonnements d'oreille; l'appétit est très-bon, la langue naturelle, les digestions faciles. G. ne se plaint que de ses persécuteurs. Ils lui disent, entre autres choses, que, si je parviens à le débarrasser d'eux, ils seront anéantis, brûlés, ainsi que leur grand maître, le secrétaire du diable, qu'ils redoutent beaucoup. Ce secrétaire du diable, que G. ne connaît pas autrement, demeure tout près de l'hôpital de la Pitié. G*""*, étant dans cet hôpital, a été transporté chez lui par les « diablotins » qui le tourmentent, et qui, dans un trajet très-court, c( lui ont fait voir toutes sortes d'objets, tels que forêts.
vallées, etc. » Arrivé chez ce suppôt du démon, G*** a été sollicité par lui de s'enrôler dans la bande de ses « diablotinsj » mais il a opiniâtrement refusé, et alors des inûrmiers de l'hôpital sont venus le chercher et Font reconduit à son lit. Il croit fermement à tous les faits que je viens de raconter d'après lui, et tels qu'il me les a racontés lui-même. Ce récit, comme on le sent bien, n'est autre chose que l'histoire des rêves ou des hallucinations d'un accès de manie plus aiguë, dont le malade a été pris à l'hôpital de la Pitié.
Cet état se continue, sans aucun changement, pendant les deux derniers mois de 1828, et pendant toute l'année 4829. Dans les premiers jours de janvier 1830, G. est pris d'une pleuropneumonie aiguë, à laquelle il succombe le 11 de ce mois.
Dans l'observation qu'on vient de Ure, c'est à peine si l'invasion brusque des hallucinations a été précédée de quelques légers prodromes, tels qu'une chute, due {probablement à une congestion cérébrale, et précédée de fausses perceptions de la vue et de l'ouïe, et d'étourdissements avec coloration fausse de certains objets. La foUe, purement sensoriale, a conservé pendant près de trois ans ce caractère, sans qu'il s'y mêlât aucun délire maniaque proprement dit, au point que le malheureux qui en était atteint était quelquefois tenté de regarder ses hallucinations comme une incommodité dont la médecine pouvait le délivrer. Les organes des sens étaient d'ailleurs dans un état d'intégrité complète.
La vue même était meilleure qu'elle ne Test d'ordinaire chez beaucoup de vieillards de Tâge de G. Cette observation est donc des plus curieuses. Mais elle Test peut-être moins que la suivante^ qui a avec elle la plus parfaite analogie, et dont j'ai actuellement (avril 1836) le sujet sous les yeux. La voici réduite à ses traits principaux.