TROISIEME OBSERVATION
Folie purement sensoriale, durant depuis quinze ans. — Hallucinations et illusions relatives aux sens du tact, du goût, de l'odorat et de l'ouïe. — Nul autre délire que ces fausses perceptions et les conséquences qui en sont tirées.
Synonymie. (Celle de l'observation précédente.)
B.^ vieillard sexagénaire, appartenant à la classe aisée de la société, d'un esprit naturel assez développé et ayant reçu une certaine culture, était déjà en 1822, d'une susceptibilité et d'une défiance assez grandes, lorsqu'il perdit son frère, auquel il était fort attaché, et se mit dans la tête que cette mort était le résultat d'un empoisonnement. Il voulut poursuivre judiciairement ce prétendu assassinat. Son esprit s'exalta davantage, et il se crut lui-même menacé de perdre la vie par le poison. Cette persuasion, qui depuis ne l'a plus quitté, est fondée sur de fausses perceptions relatives à tous les sens^ excepté celui de la vue.
B. s'imagine qu^on empoisonne ses aliments; qu'on lui fait respirer de mauvaises odeurs ; que, pendant son sommeil, ou son séjour au lit, on lui larde, avec des instruments piquants, diverses parties de la peau. Il entend des paroles, des discours qui ne sont pas prononcés et qui sont relatifs aux mauvais desseins qu'il croit avoir été formés contre lui. D'autres fois seulement il travestit, suivant ses fausses idées, ce qu'il entend réellement dire à ses oreilles. Ces diverses hallucinations sont on ne peut plus fortes, suivies, déterminées. Il n'y a pas de jour qu'il ne me fasse flairer ses aliments, ses boissons, ses vêtements, ses objets de couchage, auxquels il trouve une odeur, ou iine saveur malfaisante, indice manifeste, dit-il, de l'existence du poison. Ces fausses sensations ne s'ac° compagnent d'aucune incohérence dans les idées, d'au» cune erreur de conduite. Qu'on accorde à B. qu'elles sont vraies, et il n'y a rien que de très-logique dans ses paroles et dans ses actions.
Si j'entreprends de les lui combattre, en lui repré= sentant qu'elles pourraient bien n'être que des erreurs, des illusions, les rêves d'un homme qui veille, il va tout de suite au fond de la question, et me répond qu'il n^est pas fou, qu'il sait et sent bien ce qu'il sent; et il n'y a pas à lui dire le contraire. Ses fausses perceptions sont plus fortes, plus nettes, plus suivies que la plupart de nos vraies sensations j et sa réponse à mes insinuations est celle que m'ont toujours faite
tous les hallucinés qui se trouvent dans le même cas que lui.
Sa vue, qui a commencé à s^altérer au mois de no» vembre 1834, est maintenant tout à fait perdue, par suite de lésions variées des nerfs et des globes oculaires^ telles qu'amaurose^ taies sur les cornées, staphylômes, etc.. Il pourrait y avoir, malgré cette perte des organes externes de la vue, hallucinations relatives à ce sens. Mais, comme je Fai dit, il n'y en a pas.
Quand on change B. de salle et de voisins, des impressions, des idées nouvelles neutralisent, pendant quelque temps, la production de ses hallucinations, bien qu'il se les rappelle et qu'il croie toujours aussi fort à leur réalité. Mais cet état de calme et de raison à peu près véritablement complète ne dure pas long= temps, et peu à peu, par TefFet de Thabitude qui affaiblit les perceptions dont la nouveauté avait été momentanément un moyen de rémission, les hallucinations de tous les sens reviennent; elles augmentent d'intensité et de fréquence, et finissent par faire entrer B* en fureur contre ceux qui l'environnent ou qui lui donnent des soins, et qu'il accuse, sans les voir, d'être des assassins, des empoisonneurs ligués contre lui.
Cet état de manie purement sensitive dure depuis quatorze à quinze ans.