QUATRIEME OBSERVATION
Sentiment religieux naturel et de plus en plus développé. — Inquiétude vague et pourtant entraînement invincible vers une vocation venant de Dieu. — Hallucinations auditives rapportées d'abord à l'épigastre, puis et simultanément au sens de l'ouïe. — Une seule fois hallucinations de la vue. — De là, comme résultat ou comme coïncidence, croyance bien arrêtée à la mission de Messie réformateur. — Du reste, raison parfaite, conduite pleine de moralité, exercice normal de toutes les fonctions plus spécialement corporelles.
Synonymie. — Mélancolie d'Hippocrate, d'Arétée, de Caelius Aurelianus, de Galien, d'Aristote, de tous les anciens et de beaucoup de modernes.
MelanchoUa enthusîasUca, de Sauvages et de Sagar.
Maniacalj sensitîvejdelusivej pathetick^ fanatick insanity, d'Arnold.
Genre I, MelanchoUa ; genre II, Hallucinatio,, illusio, de Crichton.
Monomanie religieuse , d^Esquirol, etc.
Van Helmont {Démens idea, § 12, Oper., p. 171) offre personnellement un exemple on ne peut plus remarquable de folie sensoriale, dont les perceptions, comme dans le cas suivant, se rapportaient à l'épigastre. C'est à cet état de maladie mentale que nous devons, ainsi qu'il le raconte lui-même, son fameux système de l'archée épigastrique.
R. est un homme de taille moyenne, dans la force de l'âge (31 ans), très-fortement constitué ; sa santé est parfaite et Ta toujours été ; la circulation est chez lui on ne peut plus calme.
La partie supérieure, moyenne et antérieure de son
crâne est notablement développée. Ses cheveux sont longs et pendants, sa physionomie est bienveillante, pleine d'assurance et quelquefois d'orgueil.
Voici son histoire psychologique, telle que me Tont fait connaître des heures, des journées passées à l'étudier et à converser avec lui.
R. est né de parents sans fortune, a Son éducation est bien loin d'avoir été religieuse : » c'est lui qui me fait remarquer cette circonstance. A 6 ans, il était obligé de demander son pain pour vivre. Plus tard, il commença à servir en qualité de domestique, et changea souvent de maîtres. A l'âge de 14 ans, il s'approcha, pour la première fois, de la table de la communion. A quelque temps de là, il eut la possibiUté d'obtenir les faveurs d'une jeune fille, « et se retint, en pensant à Dieu. » C'est là, en effet, une pensée qui l'a occupé dès son enfance et lui a, en quelque sorte, toujours été présente. Il réfléchissait souvent, mais d'une manière vague, « aux desseins de Dieu sur lui. » Il était frappé, en même temps, des désordres qu'il voyait dans le monde, et en gémissait. Il éprouve, depuis qu'il se connaît, dans la région épigastrique, un sentiment de chaleur et de bien-être, qui se répand dans toute sa personne, et qui, en raison directe de son intensité, le rend plus ou moins plein du sentiment de sa force. A l'âge de 18 ans, R. apprend à connaître l'onanisme, et se livre à cet acte, après lequel il ressent du mécontentement et « comme des remords. » A la même épo-
que^il éprouve tout à coup ce qui suit: Il lui semble que c( son intelligence s^agrandit, que toute la suite des phénomènes du monde extérieur se déroule à ses yeux : il aperçoit^ en quelque sorte d'un coup d'œil, quoique d'une manière peu arrêtée, toute la création. » Alors il prend le parti de se rapprocher des autels et de la table de la communion, « qu'il n'avait pas fréquentés depuis six ans, » et de combattre en lui les mauvais penchants, surtout l'aiguillon de la chair, qui le tourmentait vivement. Il préfère le péché d'Onan à la faute de séduire une fille ou une femme. La vue d'un monde corrompu l'attriste de plus en plus, et son goût pour la solitude augmente. Cela ne l'empêche pas d'apprendre le métier de charron qui désormais le fera vivre. Son amour du changement de lieux et de relations s'accroît, a II est porté invinciblement vers un but dont il ne se rend pas bien compte. Il lui semble que Dieu l'appelle quelque part. » Il parcourt ainsi quelques parties de la France, et enfin vient se fixer à Paris, ou dans ses environs. Le jubilé de 1825 a lieu. R. y prend part avec ferveur, va dans les églises, assiste aux prédications des plus éloquents missionnaires. C'est alors qu'il a « ses premières révélations, r II lui semble qu'à l'épigastre, là où il éprouve le sentiment habituel de chaleur, » dont j'ai parlé, a des paroles se font entendre, très-distinctes, mais non telles que celles qu'on perçoit par l'oreille, et bien faciles à distinguer de ces dernières. Ces paroles, qui forment
des prophéties^ des paraboles^ » s'accompagnent d'un sentiment de bien-être plus grand, d'une chaleur qui s'irradie : elles plongent R. dans Tétonnement, dans l'extase, et lui font redoubler ses exercices de piété. L'appétit devient moindre ; le sommeil disparaît ; h nuit se passe en prières. Dans une de ces nuits de ferveur, par un temps couvert, pendant une prière, R, voit tout à coup c( apparaître, au milieu des nuages, un disque lumineux, gros comme le soleil, mais non point radieux comme lui; une voix part de ce disque et dit à R. : Les enfants que je bénirai seront bénis, et ceux que je maudirai seront maudits jusqu'à la troi» sième et à la quatrième génération. » R., qui recon-? naît la voix de Dieu, entre en communication avec l'être incréé, et lui adresse beaucoup de questions qui n'obtiennent pas toutes des réponses. La conversation dura trois quarts d'heure. R. commença à y apprendre « quels étaient les desseins de Dieu sur lui. » En termi^ nant a l'Éternel lui dit d'aller se coucher, » Cette vU sion est la seule qu'il ait eue. Après elle, les « révéla^ tions » augmentèrent et ne discontinuèrent presque plus. Mais les « paroles » qui lui étaient prononcées dans « l'épigastre » étaient bien diftérentes de celles de la vision. Dans cette dernière, en effet, les paroles étaient absolument semblables à celles qu'on entend par l'oreille, ce qui n'a pas lieu dans les « paroles (épigastriques) des révélations. » La vision a décidé du sort de R. : « Il est le Messie » qui doit venir à la fin
des siècles^ pour ramener toutes les nations à la même croyance et préparer le jugement dernier. C'est en cette qualité qu'il a commencé à faire des prophéties à ses compagnons de travail, et qu'il a cherché à avoir des conférences avec M. Tabbé M., prêtre à la cour de Charles X, et avec M^-^ l'archevêque de Paris. Voyant qu'il ne pouvait arriver jusqu'à ce dernier^, il escalada, un jour, pendant le service de la messe, la grille du chœur de la métropole, afin, dit-il, de se faire prendre, et de pouvoir ainsi faire connaître les desseins qu'il n'avait pu manifester autrement. Cela lui réussit. On le conduisit à la préfecture de police, et de là à la division des aliénés, le 12 décembre 4827.
R. est l'exemple le plus tranché que je connaisse d'une monomanie sensoriale franche, débarrassée de tout déhre général, soit de pensée, soit d'action. Qu'on lui accorde la réalité de ses révélations et de ses visions, non-seulement il n'est pas fou, mais il est ce qu'il prétend être, le Messie. Avant sa vision, avant ses plus fortes révélations, il connaissait peu les Ecritures sacrées, il ne les a étudiées que depuis, et il les rapporte avec beaucoup d'art à sa croyance, même l'Apocalypse, dans laquelle il a trouvé un sens clair. « Jésus- Christ, dit-il, est bien le Fils de Dieu ; il est venu pour préparer les voies, mais il n'est pas le Messie : cela n'est écrit nulle part. » Quand il parle des malheurs qui attendent les méchants lors de la fin du monde , ses yeux se mouillent de larmes ; il gémit sur leurs
peines futures^ et c'est alors seulement que sa figure présente quelque chose d'exalté et d'un peu extraordinaire.
Il croit au malin esprit, et n'en parle qu'avec peine. Il s'est fait une singulière théorie des lieux infernaux. Là, dit-il, se rendent tous les sons qui se perdent sur la terre, toutes les lumières, tous les feux qui s'évanouissent dans les airs. Du reste, les peines n'y seront point éternelles, au moins pour les créatures qui y auront été placées avant le jugement dernier.
Durant quatorze mois que R. est resté dans la division des aliénés, son état de manie n'a point varié, et n'a eu aucune exacerbation. 11' ne se manifestait que lorsque, après avoir gagné sa confiance, on parvenait à le mettre sur le sujet de ses hallucinations. A part cela, il était Thomme du monde le plus raisonnable et le meilleur qu'on pût trouver. Rarement réclamait-il sa sortie de l'hospice, et il ne l'eût jamais sollicitée en faisant le sacrifice de sa croyance. Vers la fin de 1828, il consentit à se charger des fonctions de garçon de service, et il s'en acquitta d'une manière toute charitable.
Au mois de février 1829, on le trouva «si raisonnable, » si disposé à ajourner à des circonstances plus favorables la mise à exécution de ses projets de réforme, que l'on consentit, par un certificat en règle, à le rendre à la société et à son métier de charron. Il sortit le 11 février. Depuis ce temps je n'en ai plus entendu parler.