SOCRATE PHILOSOPHE
en toute liberté à sa vocation. Peut-être entenrlit-il Anaxagore (i)^ le premier philosophe qui ait distingué^ comme on pouvait le faire en ce temps-là^ l'esprit de la matière Çl), c'est-à-dire la force de Tacte, ou du corps agissant. Mais toujours reçut-il des leçons d'iy'chélaûs de Milet, disciple d' Anaxagore, qui prit son élève en grande affection (3).
Socrate s'attacha d'abord à l'étude des choses naturelles (A), c'est-à-dire de la physique du temps; et il en eut bientôt apprécié la valeur, ainsi que celle de ses explications sur la cause de l'existence du monde^ et sur son mode de formation (5), Il apprit ensuite la géométrie avec Théodore (6)^, la musique avec Damon (7)^ l'art oratoire avec le sophiste Prodicus (8) ;
(1) Diogène-Laerce, lib. Il, s. 19, 45.
(2) Platon, Phédon, p. 221. — Cicéron, De natura Deorum, lib. I, s. 11. — Plutarque, Vie de Péridès, ch. vi; Placit. philos., lib. I, cap. 3. — Diogène-Laerce , lib. IJ, s. 6.
(3) Cicéron, Tuscul. quœst., lib. M, s. 4. — Diogène- Laerce, lib. H, s. 19, — Porphyre, ap. Théodoret, Grœc. affect. cur., serm. 12. — Origène, Philosophumena, cap. x,
(4) Platon, Fhédon, p. 218 et seq. — Xénophon, Memorab., lib. I, p. 711 ; lib. IV, p. 814. •=- Diogène-Laerce, lib. Il, s. 21.
(5) Xénophon, Memorab., lib. I, p. 710 et seq. — Cicéron, Academ. quœst., lib. I, s. 4. — Eusébe, Prœpar. evang., lib. I, s. 8, cap. v.
(6) Platon, Théétète, p. S."?.
(7j Diogène-Laerce, lib. II, s. 19.
(8) Platon, Ménon, p. 38'2.
et, après s'être ainsi convaincu par lui-même de l'inutilité OU du peu d'importance de toutes ces diverses études (1), il prit son élan, et entra dans la voie qu'il ne devait plus quitter, et au bout de laquelle l'attendaient la mort à Athènes, et l'apothéose dans la postérité. Il se livra à l'étude de la morale, à la recherche des devoirs de l'homme et du citoyen. // fit descendre la philosophie du Ciel, pour l'humaniser, la rendre familière et usuelle, et l'appliquer uniquement à ce qui peut rendre les hommes raisonnables, justes, bons et vertueux (2). Il trouvait, dit Xénophon, qu'il y a presque de la folie à consumer l'activité de son esprit à des recherches purement curieuses, environnées de ténèbres à peu près impénétrables, et parfaitement incapables, du reste, de contribuer en rien à notre bonheur ; pendant qu'on néglige de s'instruire des devoirs ordinaires de la vie, et d'apprendre ce qui est conforme ou opposé à la justice, à la force, à la tempérance, à la sagesse, à la piété ; quel est le but de tout gouvernement, quelles en sont les règles, quelles sont enfin les qualités nécessaires pour bien commander et bien gouverner (5).
Et ces efforts de philosophie morale et rénovatrice,
(1) Xénophon, Memorab., hb. I, p. 710; lib. IV, p. 814 et seq. — Diogène-Laerce, lib. II, s. 21.
(2) CicÉRON, Tuscul. quœst.f lib. Y, s. 4; Academ. quœst. lib. 1, s. 4.
(3) Xénophon, Memorab., lib. I, p. 7i0.
SA MANIÈRE d'eNSEIGNER. i07
il ne les faisait pas du haut d'une chaire^ ou dans un lieu consacré à ces sortes d'exercices ; ni à de certains jours, ni à de certaines heures, hors desquelles il pensât à toute autre chose (1). Il les faisait en tous lieux, à toute heure, de nuit comme de jour, à Athènes comme à Tarmée, dans la rue comme à la table d'Agathon (2), aux boutiques des artisans (3) comme dans le boudoir de Caliisto (4) ou de Théodote (5). Il les fit même encore dans son cachot, et au moment de boire la ciguë (6). C'était là sa mission, sa vie, lui-même ; vie sublime, mission sainte, qu'il mettait au-dessus de tout,
• (i) « Il ne faisait point apprêter de bancs, il ne montait point en chaire, il n'observait point de temps pour lire en public; il n'assignait point à ses amis certaines heures pour la conférence ou pour la promenade ; mais il exerçait la philosophie en buvant, en mangeant, en se divertissant, quand il était au camp, quand il était dans les assemblées de la ville, enfin, lors même qu'il était en prison et qu'il buvait la ciguë; ayant le premier fait voir que la vie de rhomme, en tout temps, en toute saison, dans les afflictions même, reçoit universellement l'usage de la philosophie. )) (Plutarque, Si rhomme d'âge doit..., ch. lui.)
(2) Platon, Banquet, p. 226 et seq.
(3) Xénophon. Memorab., lib. I, p. 709 ; lib. III, p. 782 ; lib. IV, p. 791, 793. — Athénée, Deipnosoph.j lib. V, cap. XX.
(4) Elien, Histor. var.^ lib. XIII, cap. xxxn.
(5) Xénophon, Memorah., lib. IV, p. 783 et seq. — Elien, Hist. var., lib. XIII, cap. xxxn.
(6) Platon, Phédon, p. 260. — Plutarque, Si l'homme d'âge... ^ ch. lui; Du bannissement, ch, l ; De la tranquillité d'âme,.., ch. VI.
et à laquelle il ne se serait pas soustrait pour la mort même (1).
Bien qu'il adressât ainsi à tout le monde ses prédications de philosophie appliquée, aux femmes comme aux hommes^ aux jeunes gens comme aux vieillards, aux gens dissolus comme aux personnages graves,, à Alcibiade età Critias, comme à Eschineet à Xénophon, Socrate avait néanmoins bien senti que, pour atteindre le but de sa mission, la réforme des mœurs et des croyances dans sa chère Athènes, il fallait qu'il s'attachât de préférence à ce qui devait plus tard en faire la force et Thonneur, c'est-à-dire, à la jeunesse ; et c'était à elle, en effet, que s'adressaient la plupart de ses exhortations, je dirais presque de ses importunités. Sous ce rapport il était, comme le dit Libanius (2), le père commun de la répubhque, et il n'y avait rien qu'il épargnât pour se faire écouter et suivre des jeunes gens. Paroles de bonté avec Eschine (3), d'ironie avec Euthydème et Glaucon (4.), d'encouragement et presque de jussion avec Platon (5) et Xénophon (6), et
{]) Platon, Apologie, p. 68, 69, 70, 87.
(2) LiBAKius, Apoîogia Socratis, dans Libanii Sophistcë Prœludia oratoria^ declamationes et dîssertationes morales, 2 vol. in-folio, Parisiis, 1606, t. I, p. 641.
(3) Diogèise-Laercë, lib. II, s. 34. — Sénèque, De beneficiis, lib. I, cap. 8.
(4) Xénophon, Memorab., lib. III, p. 772; lib. IV, p. 791.
(5) Elien, Uiat, var., lib. III, cap. 28.
(6) Diogène-Laercr^ lib. II, s. 48.
CE qu'il enseignait. 109
jusqu'aux formes mêmes de Famour grec avec Alcibiade (i); il employait tout, et réussissait souvent au delà de ses espérances (2). Tous ses disciples, à l'exception peut-être de Critias, furent et restèrent ses amis; amis dévoués, fervents, enthousiastes, dont la vénération ne fit que s'accroître après la mort de leur maître (3).
Ce qu'il apprenait à ces jeunes gens, c'étaient la modestie, la défiance de soi-même (4), la nécessité d'apprendre pour savoir (5), l'amour des enfants pour leurs parents (6), la tempérance (7), la chasteté, Téloigne-
(1) Platon, Banquet, p. 259 ; Alcihiade I, p. 4. — Ptn- TARQUE, Vie d' Alcihiade, ch. vi et vu. — Diogène-Laerce, libx II, s. 3i. — Elien, Eist. var., lib. IV, cap. xxi. — Athénée, Deipnosoph., lib. V, cap. xix. — Théodoret, Grœc. affect. cur., serm. 12.
(2) Platon, Banquet, p. 266, 272. — Plutarque, De la curiosité, ch. v. — Aulu-Gelle, Noct. ait., lib. YI, cap. x.
(3) XÉNOPHON, Memorab., lib. IV, p. 790, 818.
(4) Platon, Alcibiadelei II, Ménon, Charmide, Théagès^ Théètète. — Xénophon, Memorah., lib. 1, p. 732; lib. III, p. 772; hb. IV, p. 791 (Entretien de Socrate avec Euthydème). — Cicéron, Tuscul. quœst., lib. 111, s. 22. — Plutarque, Vie d' Alcihiade, ch. ix. — Elien, Eist. var., lib. lil, cap. xxvni.
(5) Platon, Alcihiade I, ThéagèSj Ménon, Théètète. ■— Xénophon, Memorah., lib. lII, p. 761, 772, 774 (Entretiei? de Socrate avec Glaucon), 779; lib. IV, p. 792.
(6) Xénophon, Memorah., lib. II, p. 741 et seq. (Admonestation de Socrate à son fils Lamproclès).
(7) Xénophon, Memorah., lib. I, p. 728, 729; lib. II, p, 733 ; lib. IV, p. 808. — Athénée, Deipnos., lib. V^ cap. ii.
ment de Tamour infâme alors à la mode (l), Tobservation des coutumes et des lois de la République^ (2), la piété envers les Dieux (3), la foi en leur providence {A)y la reconnaissance de leurs bienfaits (5) ; c'était enfin l'abandon des études inutiles ou nuisibles de la philosophie expHcative^ et Fhorreur du sophisme et des maîtres en cet art.
Et ces pauvres sophistes^ quel traitement il leur infligeait, et quelle explosion de haine il se préparait de leur part I Sous un air de bonhomie^ il commençait par leur poser quelques questions bien modestes, puis les laissait développer à perte de vue les mensonges et les inintelligibilités de leur logique; puis revenait à ses
' — I3iogêne-Laerce, lib. 11^ s. 34; c'est là que se trouve ce mot de Socrate, qu'il faut manger pour vivre, et non vivre pour manger.
(1) Platon, Banquet, p. 260; Phédon, p. 184. — Xéno= PHON, Memorah., lib. I, p. 716, 723,730; lib. II, p. 733, 739; lib. IV, p. 790.
(2) Platon, Apologie^ p. 75; Criton, p. 115 et seq. — Xénophon, Memorab., lib. I, p. 712, 713; lib. IV, p. 803,
(3) Platon, Apologie^ p. 160 ; Phédon, p. 265 ; Euthyphron^ p. 9; Alcibiade II, p. 85; Phèdre, p. 390. — ^ Xénophon, Memorab., lib. 1, p. 708, 711, 726.
(4) Platon, Phédon, p. 137; Alcibiade II, p. 76. — Xénophon, Memorab., lib. I, p. 711, 726; lib. IV, p. 800 et seq. (Entretien avec Eutbydème).
(5) Platon, Euthyphron, p. 33; Phédon, p. 266; Alcibiade 11, p. 99. — Xénophon, Memorab., lib. I, p. 723^ 726; lib. IV, p. 803.