‹ Du demon de Socrate specimen d'une application de la science psycologique a celle de l'histoireChapitre 36 sur 92 · ACTION A. DISTANCE · texte numérisé non relu

ACTION A. DISTANCE

a plutôt que de suivre un homme qui ne peut répona dre de rien (1). »

. Je ne puis m'empêcher de faire remarquer ici tout ce qu'offrent d'étrange dans leur nature et leur développement, et de véritablement maniaque dans leur principe, les croyances et les prétentions énoncées' dans les deux passages précédents, et surtout dans le dernier. .. , - -■.■>.

Voilà Socrate qui, non- seulement s'imagine recevoir des influences, des inspirations divines, entendre une •' voix divine , mais qui, à raison de ce privilège, croit posséder, à distance, une influence semblable sur ses amis, sur ses disciples, et presque sur les étrangers; influence indépendante même de la parole et du re-r gard, et qui s'exerce à travers les murailles et dans un rayon plus ou moins étendu (2). On-ne peut, en vérité,

(1) Platon, Théagès, p. 239 de la Irad. de M. Cousin; p. 21, 22, 23, 24 du texte grec.

' (2) Harsile Ficin croyait encore à celle influence. Voici ses paroles : « Aristide* et Thucydides aliique, quamdia Socrati propinquabant, etiam Socrate ipso tacknte, inpkilosophix sludiis proficiebant quant plurimum, da-monis illiaa ■ iustinctu, et quanta longius recedebant a Socrate, tanto reddebantur ad phitosophiam ineptiorcs. » Il pensait de même que Sociale, après sa condamnation, put prédire à Anjtus ce qui devait arriver à son (ils. {Tlieologia Platonica^ lih. XIII, cap. %■} Un pareil fait de crédulité savante et philosophique est bien du domaine de la Psychologie de Chistoiri. ' ' , , * -.. •"

1 7i IIISTOlltE PSYCHOLOGIQUE DE SOC RATE.

rien voir, rien entendre de plus èxtrâvagant,de plus caractéristique de la folie; et les hallucinés, qui, sous mes yeux, prétendent envoyer ou recevoir h distance des influences physiques, magnétiques, franc-maçonniques, ne s'expriment pas autrement que Socrate, et ne sont, sous ce rapport, pas plus fous qu'il ne l'était (1).

fi) Tout cela est un peu vif d'expression. Mais, encore une fois, cette expression est celle de la -vente. C'est à propos de ce passage ou de l'opinion qu'il renferme, qu'un écrivain que j'ai déjà cité a fait l'observation suivante : , « M. Lélnt a fait une autre objection à la raison de Socrate que je ne veux pas laisser passer. Il lui reproche, comme signe d'aliénation, la prétention d'agir sur ses amis à distance, et par l'intermédiaire de quelque fluide, comme on dirait aujourd'hui ; mais, à ce compte, il faudrait considérer comme fous tous ceux qui, de nos jours, croienlencore aux merveilles du magnétisme... Une fausse théorie ne constitue pas un genre de folie, et l'on peut dire que la prétention de Socrate n'était qu'une théorie erronée. »

Non, certes, il ne faut considérer ni comme fous ni même comme hallucinés les hommes qui rattachent à leur théorie du magnétisme les prétendus phénomènes de la vue et de l'action à distance. 11 v a d'autres qualifications à leur appliquer, dont quelques-unes ne dépassent point les libertés d'une discussion honnête. Mais il n'y a rien de commun entre leur prétention et celle de Socrate. Socralc n'était, liieu merci, ni magnétiseur, ni magnétisé, ni rien de pareil, et dans sa prétention il ne faisait point de théorie. Il éprouvait, M. Donné l'a reconnu pleinement, de fausses perceptions de l'ouïe et même de la vue, qu'il regardait comme le résultat des suggestions d'un démon familier; et c'est en vertu de ces fausses perceptions, ou de fausses perceptions analogues, qu'il s'attribuait cet autre privilège d'une action à distance exercée par lui sur ses amis et

LE DÉMON DEVAST LES nÉLIASTES. I7S

Mais c'est surtout dans Y Apologie, discours prononcé par Socrate lui-même devant ses juges, et en présence d'Athènes tout entière, et que Platon n'a guère fait que recueillir, c'est surtout dans l'Apologie que Socrate, en parlant de son Dieu, de son Démon, de sa voix divine, développe, de la manière la plus formelle et avec une sorte de plaisir, les hallucinations de l'ouïe les plus manifestes et les plus invétérées qu'ait jamais pu observer un médecin.

Le Dieu, S Oaïç, de Delphes, dit-il après avoir développé sa Théorie de la génération des démons (l), le pousse à faire ce qu'il fait (2) ; et il lui obéira plutôt qu'aux Athéniens (3), car c'est là ce que le Dieu, 6 Ûm'ç, lui ordonne (4). Si donc il se défend, c'est pour l'amour des Athéniens, de peur qu'en le condamnant, ils n'offensent le Dieu (toû OjoC), dans le présent qu'il leur a fait (5):

« Le Dieu, 6 ûeoç, semble m'avoir choisi, ajoute-t-ir> « pour vous exciter et vous aiguillonner, pourgour-

mëme sur des étrangers. La puissance de mon démon, disait-il,, s'étend jusque sur Us rapports qu'onoeut contracter avec moi. Ses hallucinations externes de l'ouïe et de la Vue . et son hallucination interne d'une puissance d'aclion médiate, tout cela se tenait d'un seul tout.

( Note de la deuxième édition. ) (!) Platon, Apologie, Irad. du M. Cousin, p. 86 et suiv.

(2) Ibid., page 91.

(3) Ibid., page 93.

(4) Ibid., page 04.

(5.) Ibid., page 98.

170 HISTOIltE PSYCHOLOGIQUE DE SOCRATE.

a mander chacun de vous, partout et toujours, sans « vous laisser aucun relâche (i).

a Que ce soit la divinité, toû Geoïï, elle-même qui « m'ait donné à celle ville, c'est ce que vous pouvez « aisément reconnaître à cette marque qu'il y .a quel- « que chose de plus qu'humain à avoir négligé, pen- « (tant tant d'années, mes propres affaires pour a m'attacher aux vôtres, en vous prenant chacun en a particulier, comme un père ou un frère aîné pour- « tait faire, et en vous exhortant sans cesse à vous a appliquer à la vertu (-2J.

a Mais peut-être paraîtra-t-il inconséquent que je me a sois mêlé de donner à chacun de vous des avis en a particulier, et que je n'aie jamais eu le courage de u me trouver dans les assemblées du peuple pour « donner mes conseils à la république. Ce gui m'en a o empêché, ô Athéniens, c'est je ne sais quelle voix di- « vine et démoniaque (3), dont vous m'avez si souvent a entendu parler, et dont Hélitus, pour plaisanter, a o fait un chef d'accusation contre moi. Ce phénmnène a extraordinaire s'est manifesté à moi depuis mon en- « fance; c'est une voix (A), qui ne se fait entendre que a pour me détourner de ce que j ai résolu; car jamais

(1) pLATOfi, Apologie, traduct. du M. Cousin, page 96.

(2) Ibid., page 96.

(3j 6k pw» fteToï ii h! bupévw -jÎ^otii ç<ovr,. (Page 13 du teïte grec.)

(4) Si to jrd ii»tw èk iraiSoj à^xuivcv, œuvii ri; -jiqpGfifrt)-

(Page 73 du teste grec.)

Lk DÉMON DEVANT LKS HKUASTES. i 77

« elle ne m'exhorte à rien entreprendre. C'est elle qui a s'est toujours opposée à moi quand j'ai voulu me mêler « des affaires de ta république, et elle s'y est opposée fort « à propos ; car sachez bien qu'il y a longtemps que je « ne serais plus en vie, si je m'étais mêlé des affaires « publiques, et je n'aurais rien avancé ni pour vous, « ni pour moi (1). „■ ■ -

a Je n'agis comme je te fais que pour accomplir l'ora dre que le dieu, toïj GeoS, m'a donné par la voix des a oracles, par celle des songes, et par tous les autres a moyens qu'aucune autre puissance céleste a jamais emv ployés pour communiquer sa volonté à un mortel (2).

a MaiSj me dira-t-on peut-être : Socrate, quand tu a nous auras quittés, ne pourras- tu pas te tenir en a repos et te condamner au silence? Voilà ce qu'il y a a de plus difficile à faire entendre à quelques-uns «.d'entre vous; car, si je dis que ce serait désobéir au a dieu (rEi Oaù), et que, pour cette raison, il m'est ima possible de me tenir en repos, vousne me croirez point, a et vous prendrez cette réponse pour une plaisant <f terie (3).

« Mais arrêtez-vous encore quelques instants, et ema ployons à converser ensemble le temps qu'on me a laisse. (Socrate venait d'être condamné à mort.) « Je veux vous raconter, comme à des amis, une eiiose

(1) Platon, Apologie, Irad. de M. Cousin, page 97.

(2) Md., page )02.

(3) Ï6M., page ils.

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