‹ Du demon de Socrate specimen d'une application de la science psycologique a celle de l'histoireChapitre 39 sur 92 · EXPLICATION DE SES CROYANCES · texte numérisé non relu

EXPLICATION DE SES CROYANCES

et dont toutes les opinions, soit en morale, soit en philosophie générale, étaient si supérieures à celles de son temps, le fait est plus digne d'attention, et l'on ne peut véritablement s'en rendre compte que par cette circonstance, que les hallucinations de Socrate lui étaient expliquées par les croyances superstitieuses de son pays ou de son époque, ou plutôt que ces hallucinations et ces croyances s'expliquaient les unes par les autres. Nous avons vu, en effet, dans plusieurs passages de {'Apologie de Xénophon, que Socrate demande ce qu'il y a d'extraordinaire à ce qu'il entende une' voix divine, quand la prêtresse de Delphes en entend et en fait entendre une aussi, quand les faits naturels dont on se sert pour pronostiquer l'avenir, le bruit du tonnerre, le chant des oiseaux, sont des voix, quand tout, pour ainsi dire, est une voix dans la nature (1); et Maxime de Tyr se fait, à ce sujet, presque les mêmes questions {2). Pour que Socrate ne so crilt pas fou tout le premier, à supposer que,.cotnme.onenavu des exemples, il eût pu se dédoubler à ce point, il fallait donc de toute nécessité, ou qu'il s'imaginât que son grand Dieu, son Dieu chrétien, lui partait en personne, et il était, de sanature,assezbon et assez pieux logicien pour ne pas se faire cette idée-la ; ou bien qu'il admit l'existence d'autres Dieux, de Dieux intermédiaires,

(1) Pages 103 du texte grec, et sa.de la traduction.

(2) IKsmtàtto H. ■

102 HISTOIRE PSYCHOLOGIQUE l)K SOCRATE.

un peu corporels, les Dieux ou les Démons du paganisme, qui pussent remplir cet office, et dont un lui parut le remplir en effet. Ainsi se trouvent, comme je l'ai déjà dit,- prouvées et expliquées les unes par les autres les croyances superstitieuses <le Socrate et ses hallucinations : ainsi conçoit-on comment l'antiquité, qui partageait les mêmes erreurs, ne pouvait songer à regarder comme un fou, un homme dont le. trouble intellectuel consistait uniquement en perceptions sonsilives, en perceptions, surtout, qui avaient leur raison toute trouvée dans le t croyances théologiques du temps, et dans les faits de communication ou d'assistance divine sur lesquels on les croyait appuyées.

Me voilà engagé, presque sans m'en apercevoir, dans l'analyse explicative des faits historiques relatifs au Démon de Socrate. Je continue cette explication, et je suppose que je parle non point à des médecins, car je n'aurais presque plus rien-à leur dire, mais à des hommes éclairés qui n'ont pourtant pas fait de la psychologie morbide une élude approfondie.

Qu'un homme soit, toute sa vie, eu dehors de la règle commune, parla bizarrerie du ses manières, de ses opinions, de sa conduite, ou de certaines parties de tout cola; qu'il ne fasse rien, ne dise rien, ne pense rien comme tout le monde ; qu'il agisse ainsi par vanité, par orgueil, par timidité, par prudence, par un composé de ces divers sentiments, ou enfin par une excentricité qui ne s'uxpliquu que par elle-même ; si la

. KXPMCATION Î>E SES CROYANCKS. 193

chose ne va pas plus loin, si l'homme excentrique et bizarre n'est que cela, c'est-à-dire, s'il no pense, parle et agit en définitive que comme nous avons touspensé, parlé et agi dans quelques instants de notre vie; nous concevons cet état, nous le plaignons, nous nous en offensons peut-être; mais nous ne lui donnons pas, nous ne devons pas lui donner le nom de folie, par prudence autant que par vérité. Nous rie lo devons pas, surtout, quand il s'agit d'appliquer une telle qualification à l'état intellectuel d'un homme auquel une grande portée d'esprit doit faire pardonner des distractions quelquefois amusantes, d'un homme qui n'est grand peut-être dans ce qui est de son génie, qu'à la condition d'être bizarre, quelquefois même ridicule, dans ce qui est des petites choses de la vie'.

Qu'un homme encore soit, sans relâche, sous l'influence d'une passion intellectuelle, c'est-à-dire d'une idée fixe ; qu'il la poursuive à travers toutes les phases successives do l'existence, dans toutes ses positions si variées et souvent si contraires; qu'il en oublie parfois l'observation des devoirs ordinaires, ceux du citoyen, du père, de l'époux même; si son organisation est forte, ou que les circonstances né soient pus trop défavorables, que le but puisse être atteint, ou semble devoir l'être bientôt, sa raison pourra ne pas fléchir, et il faudra ne voir encore dans cette excentricité, ou plutôt dans celte concentration intellectuelle d'une autre espèce, dirigée vers un* but quelquefois grand,-

i94 histoire psvrnomr.iyiB iik bocrate.

mais toujours en général louable et utile, il faudra

n'y voir, dis -je, qu'une tension périlleuse rie l'esprit, (jni u droit, sinon toujours à notre admiration, au moins à notre intérêt ou h notre indulgence, cl qui, dans tous les cas, ne saurait, sans une absurde injustice, être taxée de folie. Apprécier d'une façon aussi peu mesurée tontes les idées fixes et exclusives et les singularités auxquelles elles peuvent donner lieu, serait ôter au genrfl humain sa couronne, ou en souiller les plus lœaux fleurons; ce serait donner pour Panthéon aux grands hommes la llétrissure des petites maisons. Il n'est, en eilét, pas un homme qui ait porté dans un art, dans une science quelconque, cet instinct du génie, qui suit une image, une idée, une suite d'inspirations, de découvertes, à travers toutes les difficultés, tous les désespoirs d'une vie longtemps obscure et méconnue, parmi tous les affreux découragements d'une âme trop ardente ; il n'y en a pas un qui n'ait présenté aux yeux de ses contemporains, et quelquefois même à ceux de la postérité, cet air d'absorption que fait naître la préoccupation d'une grande pensée, et (pie le monde, qui ne le comprend pas, est souvent tenté de prendre pour l'incohérence de la folie, ou pour la stupeur de l'imbécillité. Les faits ne me manqueraient pas à l'appui de cette assertion. C'est le premier des Brulus, couvrant du masque de l'idiotisme la vengeance de Lucrèce et l'expulsion des Tarquins; c'est Archimède, criant dans les rues de Syracuse prise d'assaut, qu'il a

ÉSPUCAT10N »K RfiS HAU.ICINATIOKS. 185 résolu son problème, et ne s'apcrcevant pas que le glaive d'un soldat romain lui traverse la poitrine. C'est La Fontaine, oublié de Louis XIV, méconnu presque par Despréaux, et passant, aux yeux de la cour la plus spirituelle de l'Europe, pour un homme de peu d'esprit... Mais il ne faut pas non plus se le dissimuler, le génieporté ainsi jusqu'à ses extrêmes limites, usant d'un instrument trop tendu, et s'y abandonnant à toute la violence, ou à toute la profondeur de ses inspirations, le génie est bien près de eet état déplorable dont on < lut a quelquefois donné le nom. Un pas de plus, et l'intervalle est franchi ; et au lieu de Galilée, vous avez Cardan (1), au lieu d'Alexandre, Mahomet.au lieu de Méianchthon, Luther, au lieu de Platon, Sotrate ; et . c'estee pas, en effet, que ce dernier a franchi. Cette pensée exclusive, vive, ardente, sublime, qui ne produisait tout à l'heure que ces singularités qui ne donnent que plus de piquant au génie, et cette concentration qui ne doit attirer sur lui que le silence du respect, cette pensée a changé de nalure; elte a revêtu le caractère d'une image, d'un son, d'un objet entérieur en .un mot. Elle s'est faîte corps-; verbum (2) caro factum est ; et le sacrifice a été consommé ; et l'humanité qui s'enorgueillissait naguère des prodiges d'une raison sublime et créatrice, n'a plus qu'à se voi-

(1) Voyez dans ta seconde partie, sur Cardan et son Esprit familier, la note i . " " ■ (S) Aoy.;, espril, pensée, raison.

Ifllj ■ UlSTOIItE i'SVCHOLOGiyiiB DE SUCIMTB. 1er lu tète, pour pleurer In perte, désormais irréparable, d'un de ses plus glorieux enfants.

Voilà ce qui est arrivé à Socrate. Ce qui n'était d'abord, en lui, qu'une impnlsion irrésistible, une conviction- profonde, une pensée de tous les instante, est tievçnu, par les progrès du .temps, mais surtout par le fait d'une action incessante, . une sensation externe de l'ouïe, et, je n'en doute pas, de la vue. Après les inspirations <ie la conscience, sont venues celles de la Divinité. Socrate a entendu le Dieu, 6tôî, le Démon, Eaifioviov, la voix, cpiuvv It a senti, dans tout son-corps, les frémissements de leurs impulsions. Il a pensé, parlé, agi en conséquence. Il s'est fait de tout cela un tilre de gloire et de supériorité aux yeux de ses contemporains ; et ses contemporains l'ont cru sur parole ; ils l'ont .admiré, divinisé, après lui avoir pourtant fait boire la ciguë, et ils ont transmis à la postérité, comme un héritage, cette divinisation d'une pensée malade. Il me reste à expliquer maintenant comment tout cela a pu se faire ; comment Socrate, la première têle philosophique de l'antiquité, - a pu se laisser devenir fou, comment il a pu ne pas sentir qu'il le devenait ; comment, au moins, ses contemporains, ses amis, ses disciples, des hommes éclairés, des' savants, des philosophes, ont pu ne pas voir ce qu'était leur concitoyen, leur maître, et De pas s'apercevoir que sa psychologie à double face, si elle commandait l'admiration, appelait ,aussi l'étonnement

, POLYTHÉISME GIIEC. 197

et la pitié. Or toutes ces démonstrations, que j'ai déjà ébauchées, vont m'ètre on ne peut plus faciles. Elles ressortiront tout naturellement de l'examen de la raison générale à l'époque où vivait Socrale, et surtout de celui des croyances religieuses. Je n'aurai pas besoin d'être bien long. ■ ■ " ' ., .

■ Le Polythéisme a eu ses fondements dans cette disposition naturelle à l'homme, et qui lui est principalement nécessaire dans l'ignorante enfance de .i'âge et des nations, de chercher à. lotit une cause animée, divine, et de traiter ainsi surtout les objets qui peuvent, de la manière lapins fatale, lui faire ou le plus grand bien ou le plus grand mal. Il ne faut donc pas, avec Vernlam (1) et . Vico (2), voir, dans les emblèmes mythologiques des anciens, soit une sagesse profonde, soit même une sagesse vulguire. 11 n'y a plutôt, dans le fait général- qu'ils représentent, qu'une absurdité, ou, si l'on aime mieux, une nécessité vulgaire; et pour s'en convaincre, il n'y a qu'à jeter les yeux autour de soi; voir l'enfant donner à ses jouets de la vie, des sensations et des volontés; l'homme grossier mettre à la place des faits |ou des agents naturels les pins simples' ses sorciers et ses loups-garoux ; l'homme éclairé, le philosophe même briser, avec colère, dans un premier moment, l'objet inanimé qui lui a causé de la douleur.

Çi) l)« eajnentia veterum. - . ■ (2j Scienza nttova, Milaun, Ï80i, 1. 111, p.-8. -

lt)8 HISTOIRE l'SVCnOLOr.TQl'E DE SOC RATE.

Les Dieux des Grecs étaient donc, bien, pour eux, des dieux, des élres réels, des corps, et ils en avaient, comme on sait, peuplé tonte la nature. Le inonde luimôme était un Dieu; les astres étaient des Dieux; le feu, l'éther, l'air étaient des Dieux (1), Mais c'étaient là les Dieux des fortes tètes, des philosophes, des Académiciens, des Stoïciens, des Péripatéticiens. Le vulgaire, les gens du commun, ne s'élevaient pas aussi haut. Parmi les astres, il leur suffisait du soleil et de la lune; et, pour loger le reste de leurs divinités, ils ne dépassaient guère la ci nie des plus hautes montagnes de l'ancien continent, l'Ida, l'Olympe, l'Athos. Mais à partir de là, les vallons, les plaines, les forêts, les fleuves, les mers, tout était plein de Dieux ; et il y en avait tant, dit saint Augustin (2), qu'on n'avait pas cru pouvoir en employer moins de trois ou de quatre à ouvrir et a fermer la plus modeste maison de Itoine.

Lorsque les philosophes de l'ancienne Grèce, Pythagore, Aitaxagore, Socraleet enfin Platon, intellectualisant un tant soit peu le polythéisme, eurent étahli différentes classes parmi les divinités do leur pays, voici à peu près comment la chose s'arrangea dans leur esprit et dails leurs ouvrages (3). Ils placèrent en première ligne un Dieu universel, immense (i), con-

(t) Cicéhon, De natura Deorum, lib. I, passim.

(2) De etvitate Det, lib. IV, cup. 8.

(3) Eusêhe, Prteparat. evangel,, lib. IV, cap-. 3, § S.

(*) Ceat celui dnnl il est si souvent question dans les Me-

DÉMQNOL0GIB fiHECQL'E. - f9B

fondu souvent avec le Destin, et dont ils ne savaient trop quelle image se faire, ni quelle figure, quel corps il fallait lui donner. Vinrent ensuite les astres, puis le feu, l'éther, l'air, singuliers Dieux dont la tournure devait encore embarrasser beaucoup des 'hommes habitués aux belles formes de la nature et de la statuaire grecques. Tenait enfin ionle la tourbe des Dieux véritables et anthropomorphes, grands, moyens, petits, très-petits, depuis Cybèle et Jupiter jusqu'à ces Dieux portiers, Forcule, Limentine et Cardée, dont se moquait saint Augustin. r

Au reste, soit qu'on ne reconnût qu'un seul Dieu supérieur, ce fatum amorphe dont je parlais tout à l'heure, ce qui n'était pas commun, et ce qui équivalait presque, en ce temps-là, à une déclaration d'athéisme; soit qu'avec Socrate, Plalon et la presque totalité de leurs disciples, on admît, pour grands Dieux, Dieux réels, d'abord ce Dieu immense, suprême, puis les vingt Dieux choisis de Varron, Jupiter, Junon et compagnie, il fallait trouver moyen de faire commii-, niquer ces divinités avec les mortels, pour qu'elles reçussent leurs hommages, entendissent leurs prières, leur donnassent des ordres et des conseils. Or, pour tout cela, on n'avait rien de mieux a faire que de peupler les airs de Génies ou de Démons (1), hybrides de

morabilia, notamment au livre IV, p. 802, et dont parle Eusèbe dans la passage auquel je viens de renvoyer. (1) Hésioûe, Ojiera et-dies, v. 120 ci scq., 240 et seq. —

20(1 HISTOIRE PSYCHOLOGIQUE DR SOCHATIi.

nouvelle espèce, provenant de l'union des Dieux avec les filles des hommes (1), formés de la partie la plus' pnrc et la plus fluide de l'air (2), immortels, enfin, comme les Dieux, mais sujets aux passions comme les hommes (3). Ces célestes messagers dont le nombre était immense,' puisque Maxime de Tyr les compte presque par milliards (A), étaient chargés aussi d'un nombre immense d'offices. D'abord, indépendamment de celui qui servait à chaque homme de bon ou de mauvais génie (r>), il y en avait pour les songes, pour les auspices, pour fendre le foie, maculer les entrailles des victimes, diriger, le vol desoiseanx, pour faire gronder le tonnerre et lancer la foudre au besoin, quand Ju-

Platon, Timée , Danquct, ' République, 11, 111,' X, Politique, Epinomis. — Puitahque, lies oracles qui ont cessé ; Dm Démon de -Sacrait ; D'his et d'Osirix. — AruLÉe, De Deo Socralis.— Jamhlfoue, De'.mysteriis jEgypt., Ghaldœor., Assyrior. — VHOClvs, Cmnmmtarius in Platonis Alcibiade I. ()) Platon, Apologie, p. 64.

- (2) Apulée, loc. dit., p. 444, 148. — Saint Augustin, De dieinattone dœmonum; De eioitate Dei, lib. VU, cap. 15; lib. Xr, cap. 23.

(3) Plutabque, Des oracles qui ont cessé, eh'. 47 et 19. — Apuléb, loc. cit., p. 147. — Chalcidius, Commentât, ad Platon. Timœutn, p. 227. 7- Maxime de Ttii, Dissertalio 13.

— On voit pourtant dans Plntàrquc [loc. sup., ch. 17 et l'9) que, suivant Hésiode et Pindare, les démons pouvaient mourir. Le terme moyen de leur vie était de.neuf mille et quelques cents ans.

(4) Dissert. 14.

(B) Platon, Phéiïtm, p. 244, 256-. — ApwJs, toc. cit.p. '185.

- • DÉjlONOLOr.lE (IliECÇUK. 201

pïter ne voulail pas se donner cette peine, et l'unir mie foule d'autres fonctions de môme force (1). Ce n'est pas tout. Outre ces Démons de premier ordre, fils bflterds des dieux et des hommes, il y en avait d'autres, non moins occupés, et qui n'avaient pas la même origine. C'étaient les ames des morts qui venaient servir de guide aux vivants (2) ; c'étaient même les âmes de ces derniers, suivant qu'avant la mort et en raison de leur pureté, elles étaient plus ou moins sorties du corps, c'est-à-dire soustraites à l'influence de la niatifcrc, et qu'elles pouvaient déjà faire i'office de mentors à l'égard de leurs propriétaires actuels (3).

On voit ici quels services la philosophie avait rendus à la société ancienne. Au lieu de ses dieux vulgaires et corporels, déjà bien assez nombreux et assez redoutables, elle lui avait peuplé jusqu'à l'air qu'elle respirait, de demi-esprits, dont quelques-uns, sans doute, de- ■ vaient lui servir de guides tutélaires, mais dont beaucoup d'autres pouvaient lui nuire, ou du moins accroître sa superstition et ses terreurs.

Pour en finir avec les Démons, je dirai que le christianisme, qui les reçut en héritage de Platon et de ses disciples, fit à la doctrine païenne, sur ce Sujet, quel-

(I] Apulée, loc. cit., p. 134 et scq. — Maxime dr Ttr, disseri. 14.

(2) Pt.uTAnQUE, Du Démon ou Esprit familier dé Socr/ttt, ch. 23. — Mmihe deTyh, Dissertatia.Hi, - .(3} Puitàrque, loir, sup., cil. 28, 40.

-ii.: ilisnjiitE l'svi UOLCiGiiil ë in, soeiui'i;. ques modilications qui l'adaptassent à ses croyances. Les âmes des vivants ne quittèrent plus leur enveloppe terrestre qu'après la mortj soit pour expier dans des tourments, dont la prétendue éternité était peut-être une opinion utile alors, tes fautes passagères de cette vie, soit pour aller, dans le sein de Dieu, jouir des ineffables béatitudes dès lors offertes en récompense à l'humanité moins grossière par une religion qui s'épurait. Restaient donc seulement les vrais Démons, les Dénions hybrides, dont j'ai parlé en premier lieu. Pour pères, au lieu des Dieux mythologiques, le christianisme leur donna ses Chérubins et ses Puissances (1), et il leur adjoignit les mauvais anges, que la révolte de Satan avait précipités dans le feu des enfers (2). Ai-je besoin d'ajouter que ces démons ou ces diables se trouvaient là tout à point pour remplacer les Dieux païens, désormais précipités de leurs trônes ou dépouillés de leurs honneurs, et que c'étaient eux qui, avant la naissance du Christianisme, avaient, sous le marbre et l'airain des idoles, prophétisé k Meinpliis, à Dodone.à Delphes, à É|>hèse, et qui, quelquefois, avec la permission du Tout- Puissant, continuaient à y prophétiser encore, au tempse t au dirudesaint Augustin (K),

(1) Lactànce, Divin, imtit., lib. 11, cap. i'j.

(2) Lactanci:, /oc. sup. — Saint Augustin, De avilalc Dei,ï\b. Vil, cap. 22.

(3) De cioitate Dei, lib. V, cap. 7 ; De divinations dœmoimm,p. 1120.

SA DÉM0NOLOG1K. ■ 503 de Lactance, d'Grigène, de Terlullien et de tous les pères et docteurs de l'Eglise, dont voilà, au fond, toute la doctrine sur ce point de psychologie historique? - -

Je reviens à Socrate, dont cette digression est loin, du reste, de m'avoir éloigné, témoin le titre et plus encore le but de cet ouvrage. En effet, toute cette doctrine des démons, intermédiaires obligés entre la Divinité et l'homme et guides bienveillants de ce dernier, c'est Socrate lui-même qui en est, sinon le père (1), du moins, qu'on me passe l'expression, le parrain, ainsi qu'il résulte, entre autres preuves, de presque tous les dialogues de Platon ; et voici ce qui l'a conduit a fortifier cette théorie de tout le poids de sa conviction. Élevé dans la religion du paganisme,

(t) Ou lit dans le Commentaire d'Hièroclès sur les cers dorés, attribués à Pvlhftgore, une théorie dëmonoiogiqtie de ce dernier philosophe, empruntée d'Ofpbce,des i^g'jpiteiis, et peut-être même des Celles, et dans laquelle les démons sont distingués en trois classes : 1° les" démons supérieurs, ou célestes, qui ne sont mitre chose que les grands Dielix du paganisme ; 2° les démons moyens ou aériens, les i rais démons, les démons socratiques ou platoniciens; 3° les . dénions inférieurs ou teiTesties, ou les âmes des hommes, lesquelles ont surtout droit à ce litre quand elles ont quitté le corps.

ji y a encore d'autres théories pythagoriciennes des dieux et des démons, revues, corrigées et considérablement augmentées par les Alexandrins. 11 y en a notamment une dans Diogène-Laërce, h l'article Pythagore. M est inutile «me je les rapporte.

204 HISTOIRE PSYCflOtOGIOUE DE SOC RATS, dans la croyance aux songes, aux oracles, aux prodiges, son esprit, naturellement investigateur, et .en proie aussi à des inspirations qui dataient presque de la naissance, se demanda de bonne heure comment les dieux pouvaient, d'une part, donner lieu à ces songes, à ces oracles,, à ces prodiges; d'autre part, lui occasionner, à' Jui, ces inspirations, lui donner cet. avertissements qui remontaient si haut dans sa vie. Les dieux, tels surtout que les concevait Socrato, ne pouvaient vaquer en personne à d'aussi minces fonctions. Se bornant au gouvernement général de l'univers,- ils devaient se servir, pour tout ta reste, d'agents intermédiaires, en général insaisissables par la vue, mais saisissables par l'ouïe, le tact, ou en vertu d'autres impressions plus profondes et plus intimes. De cette façon tout se trouvait expliqué : faits généraux relatifs aux oracles, aux prodiges, aux songes et à., toutes les autres influences de la Divinité sur la terre et sur ses habitants; inspirations particulières de Sucrate sur les principes et les devoirs de la morale et sur l'épuration des croyances religieuses, deux choses qui ontfait ie fond et le but de toute son existence. On peut presque dire que, dans de telles conditions, et tel que nous connaissons ce grand homme, il ne lui était pas possible d'avoir d'autres croyances que celles qu'il a eues, de tenir une autre conduite que celle qu'il a tenue, d'arriver à une autre fin psychologique que celle à laquelle il est arrivé. A plus forte raison ne lui

était-il pus possible de se voir ce qu'il était réellement, et ce qu'il avait commencé à être de si bonne heure ; et ce sont ces raisons, c'est-à-dire ces circonstances de lieu, d'époque et de religion, qui expliquent encore pourquoi il n'a pas non plus paru tel, c'est-à-dire fou halluciné, aux yeux des plus éclairés même de ses contemporains. Qu'y avait-il, en effet, d'extraordinaire à ce que leur èoncitoyen, leur ami, leur maître fut en communication avec la Divinité, lui dont la conduite était si pure, si sage, et, en quelque sorte, si providentielle et si divine j quand la Pythie de Delphes, la Sibylle de Cumes, ou même le moindre devin en crédit, jouissaient, à leurs yeux, du même privilège? C'est le contraire qui l'eût été, et je m'étonne seulement qu'il ait pu y avoir, dans l'antiquité, quelques divergences d'opinion sur l'explication à donner des inspirations du Démon de Socrate (1).

En effet, tous les philosophes contemporains du sage Grec, ou voisins de son époque; n'ont pas donné de ce génie familier une interprétation aussi exclusivement

(1) J'écrivais ceci il y a vingt ans, Je ne m'imaginais guère alors que, avant même l'expiration de ce terme, il se trouverait des écrivains qui auraient l'air d'expliquer sérieusement -le fait, entre autres, du Démon de Socrate, comme ce philosophe et ses amis se l'expliquaient à euxmêmes. Je n'ajouterai rien/de plus sur ce sujet, si ce n'est cette simple réflexion, que ce qui pouvait être de mise au lempsde Socrate et de Platon ne l'est plus tout à Tait autant du noire. Ce qui était folie ou ci reur alors mériterait maintenant un autre nom. [Note de la deuxième édition.)

^06 H1BT01RIÏ PSVCnOLOGIQL'E »£ SOCRATK.

diabolique ou divine que l'ont fait Platon, Xénopbon, Plutarquo, Apulée, Diogène-Laérce, Proclus, Chalcidius, Maxime de Tyr, Eusèbe, Jactance, Tertullien,

Origène, Clément d'Alexandrie et beaucoup d'autres. Quelques-uns d'entre eux se contredisent même dans leurs explications, ou au moins ils ne sont pas trop sûrs de ce qu'il faut penser du fait de psychologie qui en fait le sujet (1). Ainsi Pluuirque (-2), conformément à quelques vues d'Heraclite, de Ménandre, de Xénocraie (3) et de Platon lui-même (4), est porté à voir, dans le génie familier du maître de ee dernier, les inspirations de son excellente nature, un bon démon, iùsaiVwv, qui ne serait, suivant la doctrine développée par un des interlocuteurs de son dialogue (li), que l'ame même de ce philosophe , soustraite en trèsgrande partie., par sa pureté, aux liens de son enveloppe mortelle. C'est d'après des idées analogues qu'un grand nombre de siècles plus tard, Marsile Eiein, qui admet l'influence d'un génie familier dans Socrate, pense qu'elle était favorisée par sa constitution mélancolique, qui le disposait aux extases, et lui donnait

(1) Celte incertitude se retroun aussi chu d« écrivains modernes. VoyW,--par exemple, Gotf. Oi.eamus, Dp genio Socratis, eau. iii, in St«Obi, Philos, ftîftor., t. I : Brlckeh, llistor. cru. philos., 1. 1, p. u49 ; H. Rirre», flwKire de la philosophie, liv. VII, ch. 2.

(-21 Ptatim, flHttl.,1, cap. t.

(3) Akistote, Topic, lib. 11, cap. li.

(4) Clément n'ALHUflDaiB, Slromat., lib. Il, p. 417. (3) Du Démon de Sacrale, ch. 40.

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