‹ Du demon de Socrate specimen d'une application de la science psycologique a celle de l'histoireChapitre 7 sur 92 · CHAPITRE If · texte numérisé non relu

CHAPITRE If

HI8T0IBB ORBINAIKE 1>E SOCHATB.

CElTEIlliTOlNlL IST 1M;0U!>1.):1 K, l'AU CONSLCUIIM F.1USSB,ET nEWAtitlE

£tn( de lu civilisation grecque nu tempe rie Socraie. — Naissance de ce philosophe; sa famille. — Jeunesse rie Sociale; il s'adonne d'abord à l'art de la statuaire. — 11 le quille pour se consacrer tout enlicr i l'étude de la philosophie. — Ses différents maltrea; H devient matlre lui-même. — Sa manière d'enseigner. — Ce qu'il enseignait. — Vie militaire de Socrate.

— Sa île domestique ; ses deux femmes. — milite de Xanlippe.

— PnuTrelé de Socrale. — Son désintéressement. — Sa minière de se vêtir. — Son éloigneraient de l'amour grec. — VIS politique de Socrate; sa présidence du sénat. — Son courage contre la populace d'Alliénes. — Sa résistance aux ordres tyranniques des Trente. — Vie philosophique de Socrate ; en morale, sn religion. — Accusation capilalc portée conlro lut.

— Socrate devant le tribunal des llëllasles. — Il est condamné à boire la ciguë. — Sun séjour dans la prison; sa mort.

An temps de lu naissance de Socrale,. lu terre comptait, suivant la chronologie mosaïque, trois mille cinq cents ans d'existence à peu près; Jésus-Christ ne devait y naître qu'environ quatre cent soixante-dix ans plus tard. Il y en avait près de douze cents qu'Athènes avait été fondée par Cécrops ; et Rome, qui l'était depuis moins de trois siècles, et qui venait d'instiiuer ses tribuns, ne devait mettre le pied sur le sol de la Grèce, que deux ou trois cents ans après.

Les colonies grecques de l'Italie, Tarente, Crotone,

ÉTAT DE I.A CIVILISATION GRECQUE, ftS Sybaris, florissaient déjà sous l'influence de lois que leur avaient données quelques-uns des premiers disciples de Pythagore. Hiéron, tyran de Sicile, réunissait à sa cour de Syracuse les poètes et les beaux-esprits déce temps-là, Simonide,Pindare, Epicharme, Bacchylide. Artaxerce Longue-Main venait de recevoir, en Perse, Thémistocle banni d'Athènes, et il ne devait pas tarder à permettre aux. Hébreux, alors captifs à Babylone, de suivre leur prophète Esdras, envoyé à Jérusalem pour relever leur temple et leur religion.

Pour ce qui est de la Grèce et d'Athènes en particulier, on était déjà loin sans doute du temps où Hercule, Thésée, Pirithoùs, couverts de peaux de bêles et armés de massues, comme le sont actuellement nos sauvages, allaient, à travers les forêts de leur pays, faire la chasse ans monstres qui les peuplaient. Toutefois, dans ce siècle d'Aristide le Juste, les guerres, souvent entreprises pour des motifs qui nous paraîtraient aujourd'hui bien frivoles, se faisaient suivant un droit des gens, où les villes prises étaient sans plus de façon détruites, les ciloyens réduils en esclavage, et leurs femmes, leurs filles destinées au service ou à la couche des vainqueurs (1). '

( i ) Voici qui est bien plus fort. Le matin même de la bataille de Platée, Aristide, ayant fait prisonniers trois neveux du roi Xercès, les envoya à Thémistocle, qui, sur l'avis du devin Euphranlidas, les fit sacrifier à Bacchus Omestèt (mangeur de chair crue] , pour se rendre lei Dieux

100 HISTOIRE OTipiNAIHIÏ DE.80CB4IE.

La vie civile et in lérieurc dos Grecs, réglée, en grande partie, par l'ensemble admirable des lois de Solo», offrait néanmoins encore bien des disparates et toutes les marques d'une civilisation boiteuse. Celaient le double exercice du pouvoir souverain et du pouvoir judiciaire remis aux mains de la plus mobile populace; l'ignorance et la vénalité de juges innombrables, à côté delà savante probité des aréopagites; eu regard de la condition à la fois abaissée et délaissée des femmes, la toute-puissance des courtisanes sur l'esprit dés hommes d'État les plus considérés et des philosophes les plus graves; les hideuses dénonciations des Sycophanles, succédant, presque sans intervalle, aux glorieuses acclamations de la place publique; une liberté, une licence toute démocratique, mêlée aux excès d'une aristocratie parfois tyranuique et barbare ; et mille autres contrastes de ce genre.

Dans la gestion des affaires publiques, Ci mon avait remplacé Thémistocle; Périclès, qui commençait seulement a se faire connaître, ne devait que plus tard donner son nom a ce siècle des arts et de la littérature. Phidias, quoique déjà célèbre, n'avait point encore porté ii son plus haut degré de perfection cet art de la sta-

favorahles. Cet acte de sauvagerie, que raconte Plutarque dans tes Vies d'Aristide et de Tliémislucle, en dit plus que tous les commentaires sur l'état de civilisation de ce tempslà. Les Grecs n'étaient plus anthropophages,, mai s leurs Rieux l'étaient encore.

ÉTAT I>!i U CIVillSATION grecquk, JOI luaire qui fut le début de Socrate, et sa Minerve d'or et d'ivoire no brillait pas encore au Parlhénon. Le Pirée il était pas uni à Athènes par ses longues murailles (1), et la ville de l'allas. au milieu des habitations souvent bien misérables de ses citoyens (2), n'avait guère commencé que depuis Pisistratc à se couvrir de monuments de toute espèce, staluesde dieux ou de grands hommes, marchés, places publiques, temples, dont quelquesuns offraient aux regards des peintures où étaient représentées les victoires de Miltiade et de Théinistocle.

La lyre, pauvre de cordes et d'harmonie, n'élait digne encore des inspirations ni de Terpandre, ni de Timothée. Les lettres aussi étaient loin d'avoir acquis toute la splendeur qui leur était réservée sous l'administration de Périclès, et du vivant même de Socrate. Si Eschyle avait déjà donné ses chefs-d'œuvre, Sophocle ne faisait guère que préluder aux siens, et Euripide ne devait paraître que plus tard, pour recevoir, du fils de Sophronisque, des conseils, et même, dit-on, îles inspirations (3).

L'astronomie et les mathématiques pouvaient s'enorgueillir, sans doute, de quelques découvertes ou

(1) Le projet en avait rlé formé par Théniistocle, mais il ne l'ut mis a exécution que par Pérides , ainsi qu'il résulterait du témoignage même de Socrate. (Voyez le Cornias, p. 23, et la Kft de Pêriclts, par Ptutarque, th. xiviu.)

(2) Febguson, Essai sur l'histoire de la société civile, i° partie, ch. iv.

(J) Diociîne-Laeiice, lib. H, s. IS. '

102 HISTOIRE OHBIKA1RE 1IK SOCHATE.

île quelques importations, dues surtout à Pythagore. Mais la physique, complètement dans l'enfance, n'avait éu jusqu'alors pour représentants, que Thaïes, Leucippe, Démocrile, Empédocle, pour bases, que des hypothèses sur l'eau, l'air, les atôines, leurs transformations ët leurs combinaisons, et pour résultats, que l'ignorance l'a plus complète des faits naturels les plus simples.

Quant à la philosophie proprement dite, à la science de l'homme moral et à ses diverses branches, des mains et des voies de Thalès, de Pylbagore et d'Auaxagore, elle était tombée dans celles des Sophistes, et elle s'occupait beaucoup plus des moyens de déguiser la vérité, que de ceux de la chercher et de la faire connaître. Ses effets, sinon sou but, étaient de fausser le jugement par les subtilités de sa dialectique, au lieu de former et d'ennoblir le cœur, en faisant marcher de front la saine logique etla morale.

Tout cela était en harmonie, du reste, avec l'état des mœurs et de la raison générale de ce temps^Ià; et cette raison, aussi bien chez les philosophes que dans le peuple, était celle qui, dans l'ignorance la plus absolue des causes physiques, voyait partout des prodiges, faisait croire aux oracles, à la divination, à la magie, et transformant ces causes en êtres surnaturels le plus souvent malfaisants, peuplait les cieux, les eaux, la terre et ses , entrailles, àe trente ou quarante mille Dieux, ivrognes, gourmands, impudiques, homicides.

SA FAMILLE. SOCTATÏ STATl'AIRE.

dont les passions et tes vices ne témoignaient que trop de la grossièreté de mœurs d'un passé qui n'était pas encore bien loin.

Or, pendant que tout cela se passait en Grèce etdans le reste du monde, un enfant, au Dème D'Alopécie, jouait dans l'atelier de son père, le sculpteur Sophronisquc (t), et cet enfant, qui devait, plus tard, à l'exemple de sa mère, la sage-femmo Phénarète (2), aider les esprits do ses concitoyens a accoucher (3) de nouvelles idées, d'une nouvelle morale, et presque d'une nouvelle religion.eet enfant, c'était Socrate. Il naquit dans la sokante-dk-septième ou la soisantc-di*h»ilièmeolympiade,c'est-à-dire,quatrc-cent soixantedis ans, environ, avant la venue de Jésus-Chnst, le II du mois de Thargéiion (i), qui tenait des mois de mai et de juin : la précision des dates, au reste, est ici d'une importance médiocre.

Sophronisquevoulutfairedesonnlsunsculpleur(5).

(Il Put™, 1- M t i t h , P- « 2 - - Dure.™-!,""", lib 1 ». 18. - E"t». II»- '1. "P' '■ „„

D,ioL-U..cx, lit. 11, s. 1». - «— . "T" ' '

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104 HlSTOWB Ordinaire, ne BOCBATE, Il le fil travailler sous ses yeux ; et le jeune Socrate acquit, à ce qu'il parait, dans l'art tle la statuaire, une assez grande habileté (1). On voyait encore, du temps de Pausanias (2), à l'entrée de la citadelle d'Athènes, un Mercure et des Grâces de sa façon, et l'on remarquait que l'artiste avait voilé la nudité de ces dernières, contre ce qui se pratiqua généralement depuis (3). Mais déjà la philosophie commençait à remuer l'esprit du jeune sculpteur ; et on le vit souvent, après la mort de son père, forcé d'exercer, par indigence, une profession à laquelle il ne se sentait point appelé, se laisser aller à la méditation, les mains inactives et le ciseau appuyé sur le marbre (4),

Criton, qui fut, plus tard, un de ses disciples, et son auiipeut-élre le plus dévoué (o), le tira de cette position pénible, et le mil à même, en fournissant généreusement à ses besoins, de s'adonner tout entier à l'étude des lettres et de la philosophie (fi). Socrate alors se livra

(t) Diogéne-Laerce, lib. II, s. 19. — Pausamas, lib. I, cap. 22; lib. IX, cap. 35. — Sciiol. Aristopd., ad Nuti,, loco supra.

(2) Pausakias, lib. IX, cap. 33. — DioiVkne-Laekce, lib. Il, s. 19.

(3) Pausanias, lib. IX, cap. 35.

(4) Diogene-Laeuce, lib. Il, s. 20.

(5) Platon, Phédgn, Criton, Apologie. — D io gé ne-Là eue e, loco suprà.

(fi) Diogéne-Laehcg, d'après Aristoxfene, qui avait écrit une vie rie Socrate, lib. II, s. 20, 211.

SMRA1IÎ PHILOSOPHE,

en tonte liberté à sa vocation. Peut-être entendit-il Anaxagore(l), le premier pliilosopho qui ait distingué, comme on pouvait le faire en ce temps-là, l'esprit de la matière (2), c'est-à-dire la force cie l'acte, ou du corps agissant. Mais toujours reçut-il des leçons d'Archélaùs de Milet, disciple d'Annxagore, qui prit son élève en grande affection (3).

Socrate s'attacha d'abord à l'étude des choses naturelles (-i), c'est-à-dire delà physique du temps; et il en eut bien tût apprécié la valeur, ainsi que celle de ses explications sur la cause de l'esistcnce du monde, et sur son mode de formation (ri). Il apprit ensuite la géométrie avec Théodore (6), la musique avec Damon (7), l'art oratoire avec le sophiste Prodicus (8) ;

(t) DioGÉNE-Uence, lib. Il, s. 10, 48.

(2) Platon, Phédm, p. 221 . — Cicéroh, De nalura Deontm, lib. 1, s. 11. — Plutarque, Vie de. Péridès, ch. vi; Placit. philos., lib. I, cap. 3. — Diocène-Laerce , lib. II, s. 6.

(3) CiciirtON, Tuscul. quwsl., lib. V, s. -t. — Diogène- I.aerce, lib. II, s. 19. — Porphyre, ap. TnÉononET, (ïr«r, affect. cur., serm. 12. — Origéne, PhilosophUmena, cap. x,

(f) Platon, Phédon, p. 218 et seq. — Xênopiion, Memnrab., Yib. I, p. 7H ; lib. IV, p. 8Ù, — Uioréne-Laehce, lib. Il, s. Si.

(5) Xénophon, Mcmarab,, lib, I, p.TlOelscq. — Cicéron, Academ. queett., lib. 1, s. 4. — EusÉBB, l'riepar. eDanif., lib. I, s. 8, cap. v.

(6) Platon, Tkêétite, p. 55.

(7) Diocene-Laerce, lib. II, s. 10.

(H) Pi.ATOTi, Mrt\t}it f p.

lOti HISTOIRE ORDINAIRE DE SOCRÀTE.

et, après s'être ainsi convaincu par lui-même de l'inutilité ou du peu d'importance de toutes ces diverses études (I), il prit son élan, et entra dans la voie qu'il ne devait plus quitter, et au bout de laquelle l'attendaient la 1 mort à Athènes, et l'apothéose dans la postérité. Il se livra à l'élude de la morale, à la recherche des devoirs de l'homme et du citoyen. Il fit descendre la philosophie du Ciel, pour l'humaniser, la rendre familière et usuelle, et l'appliquer uniquement à ce qui peut rendre les hommes raisonnables, justes, bons et vertueux (2) . Il trouvait, dit Xénophon, qu'il y a presque de la folie à consumer l'activité de son esprit à des recherches purement curieuses, environnées de lénèbres à peu près impénétrables, et parfaitement incapables, du reste, de contribuer en rien à notre bonheur; pendant qu'on néglige de s'instruire des devoirs ordinaires de la vie, et d'apprendre ce qui est conforme ou opposé à la justice, à la force, à la tempérance, à la sagesse, à la piété ; quel est le but de tout gouvernement, quelles en sont les règles, quelles sont enfin les qualités nécessaires pour bien commander et bien gouverner (3).

Et ces efforts de philosophie morale et rénovatrice,

(1) XÈNOPfloa, Memorab., lib: 1, p. 710; lib. IV, p. 814 et seq. — Diûgénh-Laeuce, lib. II, s. 2.t. i - ; .(2) Cicéron, Tuscui. quwst., lib. V, s. 4; Aoadem. quait. lib. I, s. 4.

(3) Xénoimiok, Jtffmorot., lib-.'l; p. 710.

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