‹ Du demon de Socrate specimen d'une application de la science psycologique a celle de l'histoireChapitre 8 sur 92 · SA MANIÈRE D'ENSEIGNER · texte numérisé non relu

SA MANIÈRE D'ENSEIGNER

. il ne les faisait pas du haut d'une chaire, ou dans un lieu consacre à ces sortes d'exercices ; ni à de certains jours, nia de certaines heures, hors desquellesii pensât à toute autre chose (1). Il les faisait en tous lieux, à toute heure, de nuit comme de jour, à Athènes comme à l'armée, dans la rue comme à la table d'Agathon (21, aux boutiques des artisans (3) comme dans le boudoir du Callisto (*) ou de Théodotc (5). Il les fît même encore dans son cachot, et au moment déboire la ciguë (G). C'était là sa mission, sa vie, lui-même ; vie sublime, mission sainte, qu'il mettait au-dessus de tout,

(1) « Il ne faisait point apprêter de bancs, il no montait point en chaire, il n'observait point de temps pour lire en public; il n'assignait point à ses amis certaines lienrcs pour la conférence ou pour la promenade ; mais il exerçait l'a philosophie en buvant, en mangeant, en se divertissant, quand il était au camp, quand il était dans les assemblera de la ville, enfin, lors même qu'il était en prison et qu'il buvait la ciguë; ayant le premier fait voir que la vie de l'homme, en tout lemps, en toute saison, dans les affliclions même, reçoit universellement l'usage de la philosophie. » (pLurAnQUE, Si l'homme d'âge doit..., ch.j.m.)

(21 Platon, Banquet, p. 220 et seq.

(3) Xénofhon. Memorab., lib. I, p. 709 ; lib.-HI, p. 782 ; ' lib. IV, p. 791, 793. — Athénée, Dtipnosoph., lib. V,

cap. xx.

(4) Elien, fjistor. car., lib. XIII, cap. xxxii.

(5) Xénomion, Hfemorab., lib. IV, p. 783 et seq. — Elien, Hisi. var., lib. XI 11, cap. mil.

(6) Platon, Pkédon, p. 260. — Plutarquë, Si l'homme d'âge..., ch. un ; Du bannissement, ch. l ; De la tranquillité d'âme..., ch. vi.

108 HISTOIRE OBDINÀlB* l>K SUC HATE.

et à laquelle il ne se serait pas soustrait pour la mort

même (1).

Bien qu'il adressât ainsi à tout le monde ses prédications de philosophie appliquée, aux femmes comme aux hommes, aux jeunes gens comme aux vieillards, aux gens dissolus comme aux personnages graves, à Alcibiadeetà Critias, comme àEschineet à Xénophon, Socrate avait néanmoins bien senti que, pour atteindre le but de sa mission, la réforme des mœurs et des croyances dans sa chère Athènes, il fallait qu'il s'attachât de préférence à ce qui devait plus tard en faire la force et l'honneur, c'est-à-dire, à la jeunesse ; et c'était à elle, en effet, que s'adressaient la plupart de ses exhortations, je dirais presque de ses importunilés. Sous ce rapport il était, comme le dit Libanais (2), Le père commun de la république, et il n'y avait rien qu'il épargnât pour se faire écouter et suivre des jeunes gens. Paroles de bonté avec Eschine (3), d'ironie avec Euthydème et Glaucon (4), d'encouragement et presque de jussion avec Platon (8) et Xénophon (6), et

(1) Platon, Apologie, p. 66, 69, 70, 87.

(Q) Libahius, Âpologia Socratts, dans Liban» Sophi&tal Prœludia oratûria, dedamationes et dtssertationes morales, 2 vol. in-folio, Parisiis, 1606, t. 1, p. 641.

(3) Diogëne-Laerce, lib. Il, s. 34. — Sénèque, De beneficiis, lib. I, cap. 8. 1

(4) XÉNomori, Memvrab., lib. III, p. 772; lib. IV, p. 791.

(5) ëlien, Hist, uar., lil>. III, cap. 28.' .

(6) Diouéne-Uehce. lib. Il, s. 48.

, CE Qu'lL ENSEIGNAIT. '. 109 jusqu'aux formes mêmes de l'amour grec avec Alcibiade^!]; il employait tout, et réussissait souvent au delà de ses espérances (2). Tous ses disciples, à l'exception peut-être de CriLias, furent et restèrent ses amis; amis dévoués, fervents, enthousiastes, dont la vénération ne fit que s'accroître après la mort de leur maître (3). '

Ce qu'il apprenait à ces jeunes gens, c'étaient la modestie, la défiance de sot-même (4), la nécessité d'apprendre pour savoir (5), l'amour des enfants pour leurs parents (6), la tempérance (7), la chasteté, l'éloigne-

(1) Platon, Banquet, p. 259; Alcibiade I, p. i. — Pl-jtarqub , Vie (PAlcibiade, ch. vi et vu. — D i o g k n e-L a ercE , Uh. II, s. 31. — Elien, llist. var., lib. IV, cap. Kl. — Athénée, Deipnosoph., lib. V, cap. xix. — Théodoret, Gtœc. affect. eut-., serm.i2.

(2) Platon, Banquet, p. 260, 272. .— Plutarque, De la ouriosité, ch. v. — Aulu-Gelle, Noct. af(.,lib. VI, cap. i.

(3) XÊnophon, Memorab., lib. IV, p. 790, 818.

(4) Platon, Alcibiade 1 et U } Ménon, Charmùle,Thèagès, Théétète.— Xénophon, Memorab., lib. I, p. 732; lib. in, p. 772; lib. IV, p. 791 ( Entretien de Socralc avec fculbydème). — Cicéron, Tuscul. quœst., lib. III, a. 22. — Plutaroue, Vie rf 'Alcibiade, ch. rx. — Eues, Hist. var., lib. lil, cap. xxvni.

(5) Platon, Alcibiade I, Thêayès, Mènon, Théétète. - Xénophon, Memorab,, lib. III, p. 761, 772, 774 (Ënlrelie* de Socrate aveu Glaucon), 770 ; lib. IV, p. 7B2.

(6) Xénophon,' Memorab,, lib. Il, p. 741 et scq. {Admonestation dù Socrate à son fils Lamproclès).

(7) Xénophon, Memorab., lib. J, p. 728, 729; lib. Il, p. 733 ; lib. IV, p. 808. — Athénée, Deipnos., lib.V,cap. u.

MO HISTOIRE OftDlKAIBE DE SOCIUTE.

ment de l'amour infâme alors à la mode (1), l'observation des coutumes et des lois de lii Uépublique, (2), la piété envers les Dieux (3), la foi en leur provi-

■ dence (4), la reconnaissance do leurs bienfaits (5); c'était enfin l'abandon des études inutiles ou nuisibles de la philosophie explicative, et l'horreur du sophisme et des maîtres en cet art.

Et ces pauvres sophistes, quel traitement il leur infligeait, et quelle explosion de haine il se préparait de leur parti Sous un air de bonhomie, il commençait par leur poser quelques questions bien modestes, puis les laissait développer à perte de vue ies mensonges et les inintellib'ihilités de leur logique ; puis revenait à ses

— Diogëne-Laercf., lib. Il, s. 34 ; c'est là que se trouve ce mot de Socrate, qu'il faut manger pour vivre, cl non vivre pour manger.

(i) Pi-aton, Banquet, p. 500; Phèdon, p. 184. — Xéncfbon, Memorab., lib. I, p. 716, 123,730; lib. If, p. 733,

■ 739; lib. 1V; pi 790.

- (2) Platon, apologie, p. 73; Criton, p. Ha et seq. — Xébop'iion, Memorab., lib. J, p. 712, 713; lib. IV, p. 803,

(3) Platon, Apologie, p. 160 ; Phèdon, p. 2GS ; Euthyphr'on, p. 9; Alcibiade II, p. 85; Phèdre, p. 390: — Xénophon, Memorab., \ib. I, p. 708, 711', 726. ' '.■'-'*

(4) Platok, Phèdon, p. 137 ; Aicibiade If, p. 76. — Xénofvoh, Memorab., \\\>. I, p. 71i, 726; lib. IV, p. 800 et scq. (Entretien avec Eulhydème). * ' ' ': '. '

(5) Platon, Euthyphron, p. 33; Vlédon, p. 266; Aicibiade 11, p. 99. — Xënwjuin, 'Memorab;, lib. I, p; 723,726; lib. IV, p. 803. ■

SA GUERRE COXTUE LES SOPHISTES. jtti

questions, demandait en grâce qu'on voulût bien y faire des réponses aussi brèves et aussi simples qu'elles (1), qu'on se mît, eu un mot, à la portée de son humble intelligence. Alors les interrogations se pressaient, l'argumentation se serrait ; le sophiste étonné se défendait pourtant de son mieux ; Socrate redoublait ses questions, faisait quelquefois la demande et la réponse {2) , et son adversaire, étourdi, confus, altéré, ne tardait pas à quitter la place, et à laisser au redoutable ' questionneur et ses disciples et la victoire (3).

On sent bien que, pour une mission aussi grave et aussi occupée, celle de la réforme d'une ville comme Athènes, Socrate n'avait rien de mieux à faire que de ne pas s'éloigner de cette ville. Aussi, bien qu'il se donnât à lui-même le titre de Citoyen du monde (4), en ce sens sûrement que la réforme à laquelle il avait consacré sa vie s'adressait au monde tout entier, il ne parait pas qu'il soit jamais beaucoup sorti du territoire de l'Attique (5). Etant jeune, il fit, suivant Ion de Chio, le voyage de Samos; suivant Aristote, celui

(1) Platon^ Protagoras, p. \ 30 et seq.; Gorgias, p. 9.

(2) Platon, Gorgias, p. 127 et seq.; Alcibiadeï, p. 27.

,. (3) Platon, Evthydéme, Sophiste, Protagoras, Gorgias, Sippias I et 11. ■ . . '-; .'

[4) a Socrate» quidem^ cum rogaretur cujatem se eue diceret, mundanum, inquit. Totius enira mundi se incolaro et civera arbilrabatur. n CicÉRori, Tuseul. quant., lib. V, s. 37. — Pluiahqle, Du bannissement, ch. ni.

(5) Platon, Criton, p. 120, 122; Phèdre,p. 287. — Diogkne-Laerck, lib. il, s. 22.

Ili HtSTOlRB OlllilNAlUE DE SOCBAïE.

de Python en Phocide; suivant Phavorin, celui de Corinthe (i); mais ces absences sont, an moins douteuses, et peut-êlre ne s'éloigna -t-il jamais d'Athènes, que pour servir dans ses armées (2).

Socrate, en effet, ne se contentait pas de donner des préceptes de philosophie morale. Il croyait qu'à cet. égard les exemples valent mieux que les leçons, et il regardait comme un des premiers devoirs, celui de défendre la patrie contre les attaques de ses ennemis. Or, ce devoir, personne ne le remplit mieux que lui (3).

Il débuta, à trente-sept ans, par servir au siège de Potidée, comme simple soldat (i), et c'était, dit Roilin, un spectacle assez curieux que de voir un philosophe de son âge endosser la cuirasse, et que d'examiner

(1) Diogéne-Làebce, lib. Il, s. 23.

(2) Platon, Criton, p. 120.

(3) Athénée, il est vrai {Deipnos., lib. V, cap. xn et iv), après avoir regardé Socratecomme avant du faire un mauvais soldat, nie qu'il ait jamais été à l'armée. Il dit que c'est là une invention de Platon, et il remarque que Thucydide n'a pas parlé de Socrate dans les livres 111, IV et V de son histoire, où il est question des guerres auxquelles ce philosophe passe pour avoir pris part. La chose est vraie, mais elle n'a pas l'importance que lui attribue Athénée; et la vie militaire de Socrate, est un fait généralement et incontestablement adrniB, conformément au* récifs de Platon, Cicéron, Strabon, Sénèque, Plutarque, Diogcnc- Laérce, Elien, etc.

(4) Platon, Banquet, p. 2GG ; Charmille, p. 106. — Diftr.ÈNE-LAEBCE, lib. Il, s- 23. — Eu en, Bût. var., lib. 91, cap. U.

Page 1