PAT RENE
cadavre dont la vue est une condamnation de son crime et lui fait entrevoir le châtiment, le dépeceur religieux, au contraire, se plait à la contemplation de son œuvre : Pourquoi dissimuler et craindre puisqu'il a pour le protéger la divinité elle-même ?
Nina Rodrigues entend sans doute par le mot peur la crainte de la colère céleste, mais avec ce sens particulier même, son opinion est également souvent inexacte, car les sacrifices humains ont eu pour but de remercier les dieux et de mériter leur faveur aussi bien que de calmer leur courroux.
Telle ne fut pas l'unique pensée qui motiva tou- Jours le sacrifice humain dans lantiquité. Et nous voyons quelquefois le prétexte religieux servir de masque à la haine et pousser à l’arène ou au bûcher un grand nombre de malheureux dont le tort consistait à ne pas applaudir aux cruautés d’un tyran.
Dans les contrées sauvages du Nouveau-Monde, où les sacrifices humains sont encore en honneur, c’est coram populo qu'ils sont exécutés pour la grande édification de tous les assistants dont chacun se retire en emportant un morceau de la victime qui doit lui servir de régal ou de talisman. | En Océanie la coutume d’immoler un être humain à l’occasion d’une cérémonie religieuse, comme l'inauguration d’un temple, est notée par les explorateurs. Chez les Viticus en particulier le sacrifice est suivi d’un festin dont la victime fait les frais.
Aux îles Marquises, le privilège de se nourrir de chair humaine est réservé aux chefs, aux grands prêtres et aux vieillards, en temps ordinaire.
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Mais à l’occasion de certaines réjouissances guerrières, tous les habitants sont conviés à un repas de chair humaine. Le corps du malheureux sacrifié (un prisonnier généralement) est alors débité et la distribution des morceaux se fait d’après certaines règles de préséance bien établies. Les guerriers reçoivent les yeux et le cœur et les mangent crus. Le reste du corps est entouré de feuilles et rôti. Les chefs prennent pour leur part les mains et les pieds et le grand-prêtre les fesses. La présence de ce dernier et le morceau de choix qu'il s’attribue prouvent le caractère religieux de cette scène d’anthropophagie.
Aux iles de la Société, à Taïti, le dépecage religieux existait encore il y a peu de temps. La victime une fois mise à mort, le sacrificateur lui arrachait les yeux et les offrait au chef, puis, sur le refus de ee dernier, en faisait présent à la divinité avec le reste du corps. La simple superstition, sans qu'on fasse intervenir un principe rituel, peut être l’origine de semblables abominations : M. Chevé, officier de marine, rapporte qu'un vieux chef marquisien, impotent et perclus, fit mettre à mort, sur le conseil du grand prêtre, un jeune homme réputé pour sa force et son agilité, et se nourrit de sa chair afin de « faire passer en lui la souplesse, la vigueur, l’âme du malheureux... » L'Inde et la Chine nous fournissent de nombreux exemples de cette cruauté superstitieuse. On cite (1)
(1) Sir Spencer Saint-John, dans son ouvrage sur Haïti, donne de curieux aperçus sur le culte du Vandoux.
en particulier l'exemple d'un Chinois qui, après un massacre, dévorait le cœur de son ennemi pour se donner du courage. Mais on ne peut en être surpris lorsqu'on songe que, dans le même but, deux Siciliens mordirent le cœur d’un Napolitain agonisant encore. On retrouve dans cés derniers actes de sauvagerie monstrueuse ce sentiment très ancien que le sang humain était doué de vertus mystérieuses et que Strack donne comme explication d'une série de légendes ou de coutumes curieuses, telles que les pactes avec le diable, signés avec du sang, les pactes d'amitié et jusqu'à de simples échauges de politesse accomplis avec les mêmes rites, la thérapeutique des sorciers, etc... , enfin le crème rituel qui reste la forme (contestée d’ailleurs) du sacrifice humain ayant survécu jusqu à nos jours au sein des sociétés civilisées d'Europe.
Qu'est-ce donc que le crime rituel et quels rap-
ports offre-t-il avec le dépecage religieux ? Marcus (thèse de Paris 1900) en donne la définition générale suivante : « Le meurtre rituel, dans l’acception la plus large du terme, est un meurtre commis au cours ou en vue de l’accomplissement d'un rite religieux. »
Toutefois, il réserve plus spécialement ce nom «au meurtre qu'on accuse les juifs de commettre sur les chrétiens dans le but de mêler du sang de leurs victimes au pain azyme dontils font usage pendant la Pâque. » Il rappelle que dans les premiers temps du christianisme les chrétiens furent euxmêmes accusés de faire immoler par leurs nouveaux convertis un enfant dont le sang était bu et le corps
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dépecé par tous les assistants qui s'en disputaient les morceaux et juraient de tenir la chose secrète.
Après les chrétiens, ce fut le tour des hérétiques. Les juifs ne furent accusés qu'à partir du xr° siècle, mais cette réputation de tueurs d'enfants leur est restée jusqu'à nos jours; et l’on est surpris de voir qu'il y a un an à peine Ja crédulité populaire acceptait encore sans réflexion l'idée du meurtre rituel que l’on ne peut plus accueillir sans sourire après les affaires de Xanten, de Polna et de Kœnitz. On comprendrait à la rigueur qu'à l’époque troublée des guerres de religion le fanatisme ait aveuglé les esprits au point de leur faire admettre de pareilles invraisemblances; mais ce que l’on comprend plus difficilement, c'est que des médecins et des magistrats, appelés à décider du bien fondé de pareilles accusations, se soient laissé entrainer par des préjugés et des légendes plutôt que de soumettre les faits à la double critique du bon sens et de la science.
Dans les deux cas importants rapportés dans la thèse de Marcus, l'expertise fait reconnaître que le but recherché dans le cas de crime rituel n’a pu être atteint, puisque dans les deux cas d’égorgement, la quantité de sang retrouvée sur le sol et les divers objets parait bien représenter la massetotale du sang perdu parla victime. Enfin, les circonstances étaient absolument incapables de confirmer l'hypothèse d’un meurtre rituel.
Et l’auteur arrive à cette conclusion que « dans aucun des procès de meurtre rituel où la démons-