LE DÉPEÇAGE GUERRIER
Si, à l'heure actuelle, le dépecage religieux, comme il faut l'espérer, est un fait rare dans les pays civilisés, si le dépecage judiciaire n'est plus conservé qu'en Angleterre pour punir le régicide, il ‘existe cependant encore une variété de dépecage que nous pouvons rencontrer. Ce sont ceux pratiqués par les foules en colère.
« Les colères de la foule étant en tous les temps toujours à peu près les mêmes, elle est capable aujourd’hui comme. hier de dépecer sa victime et de s'en partager les morceaux. Elle n’a plus comme autrefois, dans les pays dits civilisés, les occasions de terminer de cette facon l’œuvre du bourreau (comme au temps où elle mangea le cadavre de Ravaillac). Elle est obligée d'attendre les émeutes et les révolutions , alors elle se rattrape. » (D' Prieur, le Mercure de France.)
Malgré les innombrables bienfaits, malgré les réformes sociales et philanthropiques issues de notre grande Révolution française et continuées par la Ré-
Er) pure
publique avec une ténacité superbe,une persévérance remarquable et digne d'éloges, nous n'oserions affirmer que les émeutes et les révolutions sont à Jamais éteintes. Nous l'espérons cependant pour notre pays, car un Jour viendra où les lois votées par notre Parlement dans ces dernières années finiront par produire leurs effets bienfaisants. Ce sont des grains semés : nous sommes en droit d'attendre une récolte dont la qualité ne le cèdera en rien à la quantité. Dans un discours prononcé, il y a quelques années à la Société d'économie politique de Lyon, M. Lacassagne s'est exprimé ainsi : Quand les illettrés qui diminuent chaque jour auront disparu, on verra disparaître aussi les crimes barbares, tels que le parricide, l'empoisonnement (nous pourrions ajouter les dépecages), et ceux-ci, par leur cruauté même, seront considérés un jour comme les fossiles de la criminalité.
Quoi qu'il en soit nous voyons encore des illettrés, — ils deviennent rares, il est vrai — et nous pouvons voir encore des émeutes.
Nous citerons à ce propos quelques faits historiques.
Sans remonter aux atrocités commises par les paysans allemands du xvi° siècle qui s'étaient soulevés et armés au nom de la charité et de la fraternité évangélique (1), ni aux luttes féroces entre Bourguignons et Armagnacs, ces derniers violant les femmes, égorgeant les hommes, enfermant les.
paysans dans des souterrains, mutilant les bourgeois
(1) Jean Jaxnsen : De l’Allemayne.
et les marchands de Paris sur les routes, et les renvoyant les yeux crevés, les oreilles et le nez coupés, nous prendrons des exemples plus rapprochés de nous.
Sous la Révolution, surtout au moment des massacres de septembre, on peut en trouver de nombreux cas. Taine, dans les Origines de la France contemporaine, met bien en relief ce rôle de la foule criminelle. « Tous les monstres, dit-il, qui rampaient enchaînés dans les bas-fonds du cœur sortent à la fois de la caverne humaine, non seulement les instincts haineux avec leurs crocs, mais aussi les instincts immondes avec leur bave, et les deux meutes réunies s acharnent sur les femmes que leur célébrité infâme ou glorieuse a mises en évidence, sur M°° de Lamballe, amie de la reine, sur la Desrues, veuve du fameux empoisonneur, sur une bouquetière du Paiais-Royal, qui deux ans auparavant, dans un accès de jalousie, a mutilé son amant, un gardefrançaise. Ici, à la férocité s'adjoint la lubricité pour introduire la profanation dans la torture et pour attenter à la vie par des attentats à la pudeur. Dans M'"° de Lamballe, tuée trop vite, les bouchers libidineux ne peuvent outrager qu'un cadavre; mais pour la Desrues (1), surtout pour la bouquetière (2),
(1) Elle poussait des cris horribles, pendant que les brigands s’amusaient à lui faire des indignités. Son corps n'en fut pas exempt après sa mort. Les gens avaient ouï dire qu’elle avait été belle. (Rérie DE LA BRETONNE : les Nuits de Paris, IX° nuit.)
(2) Le peuple fit subir la peine du talion à la bouquetière du Palais- Royal. (PRuDHOMME : les Révolutions de Paris.)
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ils retrouvent, avec les imaginations de Néron, le cadre de feu des Iroquois, De l’Iroquois au cannibale, la distance est courte, et quelques-uns la franchissent... A la Force, on dépèce M" de Lamballe; ce qu'a fait le perruquier Charlot, qui portait sa tête, je ne puis l'écrire; je dirai seulement qu'un autre, rue Saint-Antoine, portait son cœur et le mordait... Depuis deux heures, disait un fédéré, que j'abats des membres de droite et de gauche, je suis plus fatigué qu'un maçon qui bat du plâtre depuis deux jours. »
D'après les récits des historiens, le cadavre de la princesse de Lamballe fut dépouillé de ses vêtements, après qu'on lui eut coupé la tête, on arracha ensuite le cœur, on déchira les entrailles, et on mutila les seins et les parties sexuelles.
Sous la Commune, il nous eût été sans doute facile de rechercher également quelques exemples de ce genre.
Le grand romancier Zola n'a pas oublié non plus de faire allusion à ces crimes généralement suivis de mutilations, commis par les foules : Tout le monde connaît la célèbre scène de Germinal où on voit en particulier le rôle de la femme: « Mais les femmes avaient à tirer du boulanger Maigrat d’autres vengeances. Elles tournaient en le flairant pareilles à des louves. Toutes cherchaient un outrage, une sauvagerie qui les soulagerait: On entendit la voix aigre de la Brulé : Faut le couper comme un matou! Oui, oui! au chat ! au chat! Il en a trop fait, le salaud !
«Déjà la Mouquette le déculottait, tiraitle pantalon, tandis que la Lévaque soulevait les jambes. Et
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la Brülé, de ses mains sèches de vieille, écarta les cuisses nues, empoigna cette virilité morte. Elle tenait tout, arrachant dans un effort qui tendait sa maigre échine et faisait craquer ses grands bras. Les peaux-molles résistaient, elle dut s'y reprendre, elle finit par emporter le lambeau, un paquet de chair velue et sanglante qu’elle agita avec un rire de triomphe :
«= Jélailje Païl 4) »
M. Tarde, dans un rapport présenté au Congrès d'anthropologie criminelle de Genève, sur les Crimes des foules, s’est inspiré des idées de M. Sighele dans sa Folla delinquente. Il est certain que moralement et intellectuellement, les hommes en gros valent moins qu'en détail. « Dans les neuf dixièmes des cas, chacun des individus composant la foule eriminelle, pris en son particulier, serait incapable de commettre l'acte auquel il coopère. » (Sighele.) M. Tarde a bien insisté aussi sur le rôle de la femme. « La sexualité a une grande influence. Quand les femmes interviennent dans les foules, les sectes mêmes, et qu elles concourent à l'entrainement opéré par les meneurs, les effets de cette alliance sont invincibles. On le voit bien par les grandes journées révolutionnaires. »
Ce qui nous frappe, en résumé, c'est cet instinct de destruction qui anime et qui dirige une foule criminelle. Aussi quoi d'étonnant qu'elle se livre à des actes aussi féroces que le dépecage ? La foule est
(1) Il en fut de même de l'ingénieur Watrin; de là le mot « watriner. »
plutôt spinale, comme dit le D' Fournial, d’après M. Lacassagne.
Comme cet auteur l'a observé avec beaucoup de justesse, une foule composée d'adultes a ordinairement quelque chose d'enfantin, de puéril dans ses” actes, dans ses colères, par exemple, et ses méchancetés gratuites. Elle détruit souvent pour le plaisir de détruire. Au xvr° siècle comme sous la Révolution française, comme en tous temps et en tous lieux, on la voit fréquemment, formée de voleurs ou conduite par eux, préférer l'incendie au pillage et le meurtre inutile au vol.
Pourquoi faut-il que la foule mette toujours, de ses mains dégradées, quelque chose de vil sur les grandes idées ? (Victor Hugo.)
Pour être complet, disons quelques mots du dépeçage guerrier. À notre avis, M. Nina-Rodrigues en a fait, à juste titre, une division particulière du dépecage pratiqué par les foules criminelles.
M. Prieur, que nous avons déjà cité, semble avoir bien compris cette distinction. « La cruauté mutilante guerrière, chronique chez les peuples non civilisés, mais n'existant chez les autres qn'à l’état de crises aiguës, n’est pas la même que celle de la foule, non pas tant par ses manifestations que par ses origines. Elle dépend de facteurs particuliers, tels que le patriotisme surexcité et dévoyé, qui ne sont que la déviation momentanée de principes sociaux explicables, et peut revêtir des formes, pour ainsi dire raisonnées, qui sont le résultat de l’immixtion dans les idées de colère et de vengeance de principes
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stratégiques, au préalable müûris et combinés. Où le dépeçage guerrier présente d'intimes rapports avec celui des foules, c’est lorsque l’on est en présence d’une foule armée plus où moins organisée, gardant alors ses caractères d’excitabilité propre : un bel exemple en vient d'être mis en lumière par l'étude écrite, 1l y a quelques jours, par M. Matignon, sur la révolte des Boxeurs (1). »
Nous en avons relaté égalementun cas, qui avait été publié dans les Archives par M. Nina-Rodrigues. C'est l'affaire de Peraunas, qui s’est passée au Brésil en 1891. C'est un exemple de dépecage mi-guerrier, mi-criminel. « Sur les points éloignés du littoral, a écrit à ce sujet M. Nina Rodrigues, où l'influence de la civilisation se fait à peine sentir, cette population mène une existence tout à fait nomade, une vie d'incursions, exactement semblable à celle qu'ont vécue leurs ancêtres sauvages ici, en Amérique ou en Afrique. Les gens se livrent sans cesse à des assauts à main armée, où se révèlent tous les sentiments et les instincts barbares encore mal étouffés de leurs ascendants. »
Il ne faut donc pas confondre le dépecage pratiqué par ces « hordes armées » et plus ou moins sauvages, qui peut rentrer si l’on veutdans la catégorie du dépecage pratiqué par des foules criminelles —nous l'avons: montré dans le cours de ce chapitre, les foules criminelles se comportent presque comme des sauvages : — avec le vrai dépecage guerrier, consécutif aux guerres et qui est l'apanage des peuples non civilisés.
(4) MariGNoN : Coinm. à l’Acad. de Méd., 1901.