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DE LA. PRATIQUE DES ARTS

La nature est le casier où l'art prend les caractères qui lui servent à exprimer ses idées, ses combinaisons. Il résume ces caractères dans l'apparence la plus probable de la réalité des êtres et des choses, réalité doublement mobile et variable, d'abord par la lumière si changeante, ensuite par l'imagination, qui la considère différemment suivant les divers instants et aspects où elle l'entrevoit.

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C'est la lumière qui est la nature pour les arts d'imitation, elle est le but qu'ils veulent atteindre, c'est elle qu'ils condensent et immobilisent dans leurs œuvres. Mais, chose bizarre, cette cause qu'ils cherchent sans cesse à saisir, ils semblent, sinon la méconnaître, au moins l'oublier dans leur pratique. C'est par les ombres, par toutes les atténuations d'intensité lumineuse, forme, valeur, ton, reflet, etc., par tous ces amalgames plus ou moins clairs ou obscurs, qu'ils la mesurent, qu'ils la graduent, qu'ils en créent l'image.

La pratique du sculpteur en est l'exemple frappant. Quel souci un sculpteur paraît-il avoir du soleil ? Lui tournant le dos, se plaçant entre la lumière et le modèle éclairé par elle, que lui font les nuances des rayons, jaunes, rouges, bleus? On peut dire même que lorsqu'il aperçoit leurs diversités et veut en tenir compte, il n'est plus sculpteur.

« L'élude de la nature » est pour les arts l'analyse des deux npparences de la lumière,

couleur et clarté. Ils L'effectuent en Localisant

et délimitant par la lumière les corps, les surfaces.

Qu'ils imaginent des abstractions, qu'ils tentent la résurrection du passé ou ne figurent que la modernité, c'est tout un. pourvu qu'ils respectent la loi physique des actions de la lumière. Aussi est-ce de l'observation de cette loi, de l'identité entre la lumière factice et la lumière naturelle, que provient la valeur de L'œuvre d'art.

De Phidias à Clodion, de Corrège à Fragonard, du pins grand au moindre de ceux qui méritent le nom de maître, l'art poursuit une chimère : il veut accoupler deux contraires, la plus servile fidélité à la nature et l'absolue indépendance vis-à-vis d'elle, tellement absolue que son œuvre puisse prétendre à être une création. C'est ce problème, incessamment posé par la mobilité du point de vue où il entraîne, qui fait le mystère de l'art. Le sujet naturel mis en évidence ne pouvant tenir la place que l'art lui assigne en le transformant)

une formule unique ne peut rendre l'ensemble des manifestations de la nature : un dessinateur, un sculpteur en diront la forme ; un coloriste en dira l'effet. ^

Ainsi considérée, la nalure n'est plus qu'un des instruments des arts, au même titre que leurs principes, leurs éléments, leurs formules, leurs conventions, leurs recettes, leurs outils.

S'il était possible d'envisager l'art dégagé de toute imitation de la nature, il faudrait dire que la conception ornementale, qui dispose à son gré de la lumière., prime même la construction naturelle de l'objet représenté. Et cela, parce qu'elle est elle-même la construction qui donne à l'œuvre d'art toute son importance. Mais, par les fluctuations des différents styles qui ont modifié ses formules, l'art montre et sa propre variabilité et l'immuabilité de son modèle. Il montre en même temps que, dans ses variations, il obéit sans cesse à deux tendances bien distinctes : tantôt c'est lui-même qu'il veut surtout faire voir ; tantôt c'est la

nal lire, dont l'imitation lui semble si désirable qu'il souhaite ne point paraître dans ses propres œuvres afin de ne laisser voir qu'elle seule.

Pour vérifier les effets variés de ces tendances, les œuvres des maîtres devraient nous fournir des preuves ; mais ces œuvres, quelle que soit la volonté de leurs auteurs, contiennent à la fois et le plus de vérité et le plus d'artifice.

La copie rigoureuse de la nature n'est point l'art ; elle n'est qu'un moyen, qu'un élément. L'art doit se montrer lui-même , en môme temps qu'il fait voir la nature. Il n'est pas un miroir qui, sans apprécier, réfléchit toute image ; il est l'homme d'art qui doit façonner cette image à sa volonté, ou bien il ne fait pas son œuvre. Qu'il laisse certains esprits paresseux affirmer que leur travail est fait d'après nature, et s'adjuger parla une sorte de certificat qui les recommande et les pose en témoignant de l'honnêteté de leur effort !

Si, seule, l'imitation de la nature constituait

l'art, la photographie et le moulage sur nature diraient le dernier mot, car ces deux procédés atteignent une exactitude pour toujours inaccessible à l'art.

Cependant un moulage, une photographie, ne sont à aucun degré des œuvres d'art. Et ce n'est pas seulement parce que ces procédés sont mécaniques, mais parce que, malgré leur reproduction de l'identité de la nature, jamais ils ne dégagent ni ne concentrent une idée ornementale.

Ces agents ne peuvent émettre telle ou telle idée ; et nous ne voulons pas dire idée spéculative, .ibstraite, mais idée de forme, d'exécution, d'ornement, toutes idées matérielles.

Néanmoins, répétons-le sans relâche, les œuvres où il y a le plus d'art sont celles, quelle que soit leur destination, qui se rapprochent le plus de la nature. Il semblerait donc que le moulage, que la photographie, touchent le but; mais l'art veut aller plus loin : il prétend faire voir la nature comme il la veut voir, en l'exposant le plus sensiblement dans la forme et dans l'effet qu'il a choisis, afin de transmettre ce que lui-même a ressenti devant elle.

Que l'on ne se méprenne point sur la portée de oe principe! Quand nous disons guo la nature doit, à un certain moment, être considérée uniquement comme un moyen, une convention, il n'y a là ni prétention oratoire ni paradoxe, mais la vérité simple et une. L'art le plus raffiné n'a jamais pu retenir qu'une étincelle de la nature qui, elle, contient tout; et l'artiste le plus maître de ses moyens sait seul ce qu'il a dû laisser à la nature et ce qu'il en a dû abstraire pour rendre visible et permanent le rayon lumineux qu'il a entrevu. Qui pourra jamais dire l'impression ressentie par Raphaël devant la Joconde de Léonard de Vinci, et l'émotion de Corot parlant des paysages de Delacroix ? Je puis témoigner de l'enthousiasme de Corot, sans pouvoir tenter même d'en retracer l'expression ; c'est bien lointain, déjà à l'état de souvenir de jeunesse ; mais son impression, l'une des plus vives, m'a appris comment un maître loyal et bon apprécie l'œuvre de celui qui atteint par des moyens différents le but auquel il prétend lui-même.

Ne pouvant tout prendre à la nature, l'art ne la reproduit donc pas absolument. Fatalement, entre elle et lui s'interposent les délicatesses sans nombre de toutes les sensations qu'elle provoque ; et sa représentation, avan* d'être fixée, traverse encore toutes lesparticu larités que comporte l'application des formules. Aussi, d'un même objet, d'un même rayon lumineux, résultent autant d'exemplaires différents, quoique semblables dans les généralités d'aspect, qu'il y a eu d'efforts voulant retracer la môme image. Le eboix auquel est contraint l'artiste doit justement faire considérer la nature comme un engin de travail.

Les plus grands maîtres n'ont eu que le don de reproduire chacun un des aspects de la nature, un seul, même en recourant à toutes les ressources de l'art. Aussi, leurs travaux ont eu pour résultat de créer une nature spéciale à chacun d'eux. Mais cette création est douée d'un tel relief, d'une telle vie, que devant la nature même on s'oublie à dire de

l'œuvre : « Ceci ressemble à cela. » C'est en éliminant la partie de la nature qui lui est la moins accessible et en exaltant celle dont il a fait choix, que le maître a mis au jour cette création d'une nature à son usage, personnelle.

Si l'artiste ne peut ni ne doit s'affranchir de l'imitation de la nature, sa dépendance a une limite. La mesure de son obéissance est réglée par la possession plus ou moins étendue qu'il a conquise des formules de l'art; et à l'instant où il parvient à exercer sa volonté, il parvient à la création d'une œuvre ; sinon il reste dans l'accomplissement journalier d'une tâche professionnelle.

Aussi l'étude exécutée d'après nature n'estelle qu'une indication, qui, bien qu'elle puisse souvent atteindre à une valeur d'art considérable, ne doit pas cependant être confondue avec l'importance de l'œuvre méditée et résolue.

Et de la comparaison de ce document pris sur la nature avec son accentuation dans

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l'œuvre définitive, doit ressortir la qualité d'art accessible à son auteur, dont l'œuvre peut et doit ainsi être examinée à ce double point de vue.

La qualification des catalogues d'horticulture belle plante d'ornement, est juste; elle exprime bien ce qu'elle veut exprimer. Cependant, la plante d'ornement n'est pas un ornement dans le sens de l'art. Si elle peut devenir le sujet d'une combinaison ornementale, il est indispensable qu'elle subisse un certain travail tout à fait indépendant de la nature. Des fleurs naturelles attachées sur une draperie blanche pour orner le passage d'un cortège constituent" des ornements fort gracieux; c'est la nature même, qui produit une impression aussi complète que le spectacle de la joie ou de la douleur; mais de ces fleurs ne se dégage aucune formule.

Pareillement un être humain, le plus accompli dans sa forme, provoquerait- il sur une colonne , sur un monument , le même effet

ornemental qu'une statue faite d'après lui et parfaite? Evidemment non.

11 faut donc, [tour constituer une œuvre d'art, autre chose que la reproduction exacte de la nature. L'art a donc en lui une qualité, une essence, qui doit modifier la nature, puisque la nature ne produit pas par elle-même l'effet obtenu par son interprétation artificielle.

Dans le matériel emprunté par l'art à la nature, il y a un ordre né de l'intérêt que nous portons aux objets naturels. La ligure humaine est comme le centre autour duquel tout gravite; les actions humaines tiennent le premier rang, à tel point que tout le reste de la nature semble n'avoir d'existence dans les arts que comme accessoire du personnage humain.

Est-il possible de demeurer neutre et de ne pas reconnaître une gradation entre les œuvres

et par suite une inégalité parmi les artistes? Les œuvres où il entre le plus de nature et le plus d'art, celles où la science du dessin atteint le plus haut degré d'expression et manifeste le mieux la volonté de l'artiste, occupent le premier rang. Au-dessous se placent celles où se retrouve à un moindre degré l'utilisation de la nature. C'est cpie l'étude exclusive de la nature ne va que jusqu'à un certain point de la route vers l'art et n'accomplit que la moitié de la tâche à parfaire. C'est qu'il faut tirer de la nature une expression, une exaltation complète, faire d'un renseignement une œuvre.

Dans son admirable Shakespeare, Victor Hugo a établi que les arts ne progressent pas. La nature, leur modèle, étant immuable, ne peut être dépassée par eux. Ils atteignent la plénitude de leur expression dans l'œuvre d'un maître, qui forme d'autres maîtres. Surviennent des évolutions, des lacunes. Puis, l'art renaît, revivifié par un homme qui arrache à la lumière une formule nouvelle.

DU DESSIN KT DE LA CfH'LEU!

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