DESSINATEUR. COLORISTE
Dans la pratique, le dessin, enveloppant tout ce qui se rapporte à la peinture et à la sculpture, se divise en dessin des dessinateurs et en dessin des coloristes.
Cette division, qui nous est donnée toute faite sans éclaircissement, est 1res juste, et découle des deux façons, volontairement choisies, de regarder la nature pour parvenir à l'imiter.
Le dessin, la couleur, ne constituent pas deux professions différentes , dessinateur et coloriste; mais ils mettent en présence deux principes, deux conventions, deux méthodes particulières à la peinture, tout en n'étant pas étrangères à la sculpture.
Le dessinateur analyse particulièrement de la clarté. Pour discerner les particularités qui caractérisent la forme, et pour s'en emparer plus sûrement en les soulignant dans son œuvre, il isole conventionnellement et effectivement son modèle de tout rayonnement et le considère dans la clarté la plus stable qu'il puisse combiner.
La suppression du rayonnement, c'est-àdire du rellet, lui permet de percevoir uniquement, et dans la situation de lumière qu'il choisit, l'objet qu'il veut représenter, sans se préoccuper du milieu où cet objet est placé.
Mais cette élimination d'un effet constant de la nature rend son œuvre conventionnelle par la couleur qui en résulte. Il ne veut montrer que la forme; et, par la suppression du reflet, il ne reproduit que des lumières et des ombres, ou, plus exactement, les colorations
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étant arbitraires, des clartés et des obscurités.
Le coloriste analyse particulièrement delà lumière. Il en recherche et veut en constater les aspects généraux et les moindres effets. Il laisse son modèle dans le milieu où il l'entrevoit ou Je conçoit, sous la lumière active qui, par le reflet, circule et influence tout ce dont il est environné. Aussi, est-ce l'imitation de la lumière, par réflexion et sans solution de continuité; qui, plutôt que la copie de la forme, fait le coloriste; chez lui, la convention d'art est l'élimination de détails intimes au profit de l'ensemble ; sa forme est conventionnelle. Exclusivement préoccupé d'imiter les intensités lumineuses, il cherche avant tout à distinguer toutes les qualités des valeurs influencées par le reflet.
Si le dessinateur, supprimant ou atténuant volontairement le reflet, n'emploie que des lumières et des ombres, le coloriste, sacrifiant presque involontairement des particularités de formes qu'il perd dans la lumière, n'emploie que des lumières et des reflets, ou plutôt des colorations lumineuses et sombres, le sombre n'étant qu'une forme delà lumière.
Le dessinateur dessine l'objet éclairé. C'est le caractère permanent de cet objet qu'il veut constater; il concentre sans intermédiaire les contrastes clairs et obscurs dans l'expression d'une forme ; son action s'exerce du contour au centre de l'objet.
Le coloriste dessine la lumière elle-même. Il ne retient que l'apparence momentanée des choses; il étend le rayonnement lumineux dans toutes les parties de son œuvre ; son action rayonne du centre aux contours, ceux-ci étant alors plus ou moins constatés, plus ou moins éliminés.
Ingres, usant parfois d'un langage pittoresque, disait à ses élèves : « Le reflet est indigne de la majesté de l'histoire ; » ou bien encore : « Messieurs, le reflet, le chapeau à la main, doit toujours être prêt à sortir d'un tableau au moindre signe. »
Il peut sembler bizarre que ce soit une application différente du dessin, et non l'emploi des couleurs elles-mêmes, qui établisse la divi-
sion entre le dessinateur et le coloriste. Nous allons essayer de parler aux yeux par des exemples tirés du Louvre, le musée le plus voisin de nous.
Dans les œuvres de Léonard, d'Holbein, de Raphaël, d'Ingres, nous observons que chacune des parties du tableau est divisée en deux séries de valeurs : l'une claire, l'autre obscure. Nous observons aussi que les valeurs obscures ne paraissent avoir d'autre rôle que celui de sertir les valeurs claires, l'ombre étant, qu'on nous permette cette image forcée, dissimulée par une atténuation systématique, une unification de coloration et de valeur, qui a pour but de diriger la vue du spectateur là où elle doit s'arrêter.
Il n'en est pas de même dans les œuvres de Véronèse, de Rembrandt, de Watteau, de Delacroix, où la vue pénètre partout; partout elle circule et peut vérifier chacun des incidents que la lumière provoque. Ici il n'y a pas, que l'on nous permette encore une exagération d'image, de sujet principal : tout a le même intérêt; c'est que tout a été mis au jour par la lumière d'abord, par le reflet ensuite.
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Dans ces deux catégories d'œuvrcs, ta couleur proprement dite, c'est-à-dire le rouge, le bleu, le jaune, est souvent aussi franche, aussi claire, aussi éclatante dans l'une que dans l'autre; mais la distribution des valeurs sombres est tout à fait différente. On pourrait dire que chez les dessinateurs les ombres sont assombries, tandis que chez les coloristes elles sont illuminées.
Ces deux méthodes de vue et d'interpréta- ' tion de la nature sont manifestes aussi bien dans un dessin blanc et noir que dans un tableau enrichi de toutes les couleurs du prisme. Elles ont chez tous les maîtres un point de départ commun, par la rigueur que tous ont apportée à classer la lumière et l'ombre. A ce titre, tous sont dessinateurs ; mais les uns ont négligé la qualité active et colorante du reflet au bénéfice de la forme, tandis que les autres en ont tenu compte au bénéfice de la lumière.
Placé uniquement au point de vue de la définition des termes, nous n'avons pas à nous
préoccuper de L'infinité des compromis qui interviennent dans les mélanges de ces deux manières de voir, divergences ou accords qui distinguent entre elles les écoles d'art. Mais on peut dire que plus la formule du dessinateur est scrupuleusement suivie, plus la réflexion de la lumière est méconnue ; et que plus celle des coloristes est pratiquée, plus l'action lumineuse es1 affirmée.